Politique

Diner d’État en l’honneur de Castro

Pourquoi Hollande déroule le tapis rouge à Castro

Publié le 1er février 2016

Juan Chingo

François Hollande reçoit aujourd’hui le dirigeant cubain Raul Castro, une visite historique. Il s’agit de la première visite officielle d’un chef d’État cubain en France depuis la révolution et la déclaration d’indépendance de l’île. Fidel Castro avait certes été reçu par François Mitterrand à Paris en 1995 mais dans un cadre non officiel. C’est aussi le premier voyage officiel de Raul en Europe depuis qu’il a succédé à Fidel en 2006.

Le voyage se déroule avec tous les honneurs : cérémonie à l’Arc de Triomphe, entretien et dîner officiel à Élysée, visites à l’Assemblée nationale, au Sénat, à la mairie de Paris, à Matignon et au musée de l’Homme, entre autres. Mais pour quelle raison Raul Castro a-t-il droit à un tel traitement de la part du gouvernement Hollande ? En réalité, à travers le processus historique d’ouverture économique et de réformes du marché impulsé par le gouvernement de Castro, Élysée est à la recherche d’un accord qui pourrait signifier l’entrée « par la grande porte » des capitaux impérialistes français à Cuba. Dans la même logique, le gouvernement nord-américain de Barack Obama est en train de finir d’éliminer certaines des restrictions imposé par le blocus économique depuis les années 60 pour l’exportation de certains produits.

Un processus de restrauration capitaliste

Depuis des années, et de manière accélérée depuis le début du nouveau gouvernement de Raul Castro, La Havane a appliqué toute une série de réformes visant l’ouverture de l’île au capital privé. Les lignes directrices économiques du parti et la révolution entamée par le Parti Communiste vont dans le sens de liquider l’idéologie “égalitariste” et solidaire du socialisme avec le Nouveau Code du Travail, de permettre l’investissement étranger dans différentes branches de l’économie avec la Nouvelle Loi de l’Investissement Étranger, d’ouvrir à la multinationale Oderbrech le Port de Mariel et de la reclassification du travail autonome permettant le recrutement de force du travail.

Un autre élément important a été la visite du Pape qui a montré que l’Église catholique cherche à être une force dans ce processus de transition politique de l’île. En dernière instance, les nouvelles relations diplomatiques avec les États-Unis et avec la France, la visite du Pape et les nouvelles réformes mises en place ne font que renforcer le projet de restauration capitaliste.

Un cadeau impérialiste empoisonné...

Paris a aussi récemment été le grand artisan d’un accord sur la dette cubaine due aux créanciers du Club de Paris, avec 8,5 milliards de dollars d’intérêts apurés. Cet accord a été conclu le 12 décembre, alors même que se concluait la COP 21, une manière de souligner la contribution de La Havane à son « succès ».

La presse hexagonale a présenté ces mesures comme un joli cadeau à son invité. Mais la réalité est tout autre : en défaut de paiement depuis 1986 pour un total de 11,1 milliards de dollars, La Havane s’est entendue avec l’ensemble de ses créanciers réunis dans le Club de Paris, pour annuler 4 milliards de dollars d’intérêts de retard et étaler sur dix-huit ans le remboursement du solde, composé des emprunts initiaux. Ce qui représentera pour les caisses de l’État français une rentrée d’environ 530 millions de dollars. La France s’est engagée à la conversion d’une partie de cet argent en projets de développement. Un autre cadeau empoisonné !

…et de nouvelles opportunités de commerce pour le capital français à Cuba et en Amérique Latine

Mais le plus important de cet accord conclu sur le rééchelonnement de la dette du pays s’est réalisé en échange d’accords commerciaux favorables aux entreprises françaises. La France veut s’affirmer à cette occasion comme le « premier partenaire » politique et économique européen de l’île des Caraïbes. Des entreprises du CAC 40 sont déjà sur place. L’investissement français le plus important est celui du groupe Pernod-Ricard, qui possède le Rhum Havana Club. Les autres entreprises présentes se concentrent dans les secteurs du tourisme (Accor), du bâtiment et de la construction (Bouygues), des télécommunications - Alcatel-Lucent a installé le câble sous-marin en fibre optique du Venezuela à Cuba-, de l’énergie (Total, Alstom), de la construction électrique, de l’agroalimentaire, des transports (Air France).

Il est vrai pourtant que Cuba ne représente en soi pour l’instant qu’un faible intérêt économique pour le grand capital français. Par ailleurs, un boom économique du jour au lendemain sur l’île est improbable : le pays manque d’infrastructures, d’un climat stable pour les affaires, d’autant qu’il va falloir liquider les résistances à ce processus pro-marché, ce qui est loin d’être assuré.

Mais malgré cela et en dépit de sa petite taille, le pays a un poids particulièrement important dans toute l’Amérique Latine. C’est ce qui expliquerait le changement d’attitude des Américains. Après plus de cinquante ans d’embargo, Washington s’est rendu compte que rien ne pouvait se faire dans la région en continuant à ostraciser Cuba. Le capital français cherche à tout prix à ne pas être en dehors de ces négociations à un moment où les marchés dans les pays dits « émergents » se réduisent dans le cadre de la nouvelle étape de la crise mondiale. Dans ce cadre, tout nouveau marché est important. En même temps, la France veut profiter des « nouveaux airs néolibéraux » qui traversent la région pour décrocher de nouveaux grands contrats pour ses entreprises. Cela explique le voyage de Hollande programmé à Buenos Aires pour connaître le nouveau gouvernement de l’entrepreneur Macri.