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Tribune libre

Pourquoi je déteste Mère Teresa de Calcutta

Publié le 6 septembre 2016

Ce dimanche 4 septembre, le pape François proclamait sainte la célèbre religieuse qu’était mère Teresa, fondatrice des missionnaires de la charité en Inde et décédée le 5 septembre 1997. A cette occasion, nous relayons ce texte de l’écrivain argentin Martín Caparrós, traduit par nos soins, qui révèle un visage peu connu de la religieuse.

Si quelqu’un croyait que tout en mère Teresa est digne d’une sainte, l’écrivain Martin Caparros, de retour d’une visite de sa terre natale, détaille le mauvais côté de la femme de bien que le monde croyait connaitre.

Quelque chose me dérangeait dès le début. J’arrivais au mouroir de Mère Teresa à Calcutta, sans préjugés majeurs, disposé à voir ce qu’il en était, mais quelque chose me dérangeait. Il s’agissait en premier lieu, supposais-je, d’une pancarte sur laquelle on pouvait lire : « Aujourd’hui je m’en vais au ciel » et, à côté, sur une ardoise, les chiffres du jour : « Patients : hommes : 49, femmes : 41. Admis : 4. Morts :2 ».

Sur cette ardoise ne figurait pas de rubrique « Sorties ». Dans le mouroir de Mère Teresa, sa première initiative, la base de tout son développement ultérieur, il n’y a pas de place pour les guérisons.

Mademoiselle Anes Gonxha Bojaxhiu, aussi connue comme Mère Teresa de Calcutta, bénéficia lors de ses 25 dernières années d’une célébrité et d’un soutien international extraordinaires. Une pluie de médailles, dons, prix, subventions et sommes d’argent de tout type lui fut décernée pour qu’elle aide les pauvres du monde entier. Mademoiselle Bojaxhiu n’a jamais rendu publics les comptes de son ordre mais on le sait bien, elle s’en est vantée à de nombreuses reprises, elle a fondé avec cet argent environ cinq cent couvents dans cent pays différents. Mais pas une seule clinique à Calcutta.

Il y a quelques idées fortes derrière tout ça. Avant tout, l’idée que la vie – certains diraient « cette vie », comme s’il y en avait plusieurs – est un chemin vers une autre, meilleure, plus proche du Seigneur : s’il n’en était pas ainsi, il ne viendrait à l’idée de personne de se dédier à ce que les gens meurent dans de meilleures conditions et, peut-être, par contre, qu’ils penseraient plutôt à améliorer leurs vies.

Mais aussi, il y a l’idée selon laquelle la souffrance des pauvres est un don de Dieu : « Il y a quelque chose de très beau à voir les pauvres accepter leur chance, souffrir la passion comme Jésus Christ- disait mère Teresa -. Le monde est gagnant avec leur douleur ».

C’est peut-être pour cette raison que la religieuse demandait aux populations affectées par le désastre écologique de l’usine Union Carbide, dans le Bhopal indien, qu’ils « oublient et pardonnent » au lieu de réclamer des indemnités.

C’est peut-être pour cette raison que la religieuse s’est rendue à Haïti en 1981 pour y recevoir la légion d’honneur des mains de Baby Doc Duvalier – lui rapportant beaucoup d’argent – et expliquer que le tyran « aimait les pauvres et était adoré par eux ».
C’est peut-être pour cette raison que la religieuse est allée à Tirana pour déposer une couronne de fleurs sur le monument d’Enver Hoxha, dirigeant stalinien du pays le plus répressif et pauvre d’Europe.

Mais ce n’est peut-être pas pour cette raison qu’elle participa à la défense de Charles Keating. Keating – qui la reçut plus d’une fois – était un bon ami des Reagan et un des principaux escrocs de l’histoire financière Nord-Américaine : ce dernier a volé, à travers une série de fraudes bancaires, 252 millions de dollars à des petits épargnants. Keating avait donné à la religieuse 1,25 millions de dollars et avait l’habitude de lui prêter son avion privé.

Lors de son procès, Mère Teresa envoya une lettre demandant la clémence du tribunal pour « un homme qui avait fait beaucoup pour les pauvres ». Comme c’est touchant ! Mais quand le Fisc lui a réclamé la somme que Keating lui avait donnée – volée aux petits épargnants – elle n’a pas pris la peine de répondre.

Dans le mouroir de Calcutta, la salle des hommes fait quinze mètres de long sur dix de large. Les murs sont peints en blanc et il y a des affiches de prière, des vierges sur des étagères, des crucifix et une photo de la demoiselle, également nommée « mère », avec le Pape Wojtyla. « Faisons en sorte que l’Eglise soit présente dans le monde d’aujourd’hui », indique la légende.

Dans la pièce, il y a deux estrades couvertes de carrelage bon marché, le long des deux grands cotés : sur chacune d’elle, quinze lits de camps ; au sol, entre les deux, vingt autres. Les lits ont des petits matelas bleu ciel, en plastique bleu ciel, et un oreiller de toile bleu foncé ; il n’y a pas de draps. Dans chaque lit, un corps maigre attend que la mort arrive.

Le mouroir de Mère Teresa est à côté du temple de Khali et est utilisé pour mourir plus tranquillement, si l’on peut dire. Mère Teresa l’a fondé en 1951, lorsqu’un commerçant musulman lui vendit le bâtiment pour une somme dérisoire parce qu’il l’admirait et affirmait devoir rendre à Dieu un peu de ce que Dieu lui avait donné. Dès lors, les volontaires ont commencé à recueillir les mourants dans la rue et à les emmener sur les lits bleu clair, les laver et les préparer pour une mort bien comme il faut.

-  « Ceux qui sont sur les estrades sont légèrement en meilleure santé et il se peut que certains s’en sortent », me dit Mike, un anglais de 30 ans avec une queue de cheval, d’un style assez loufoque et qui s’entête à me parler dans un mauvais Français.
-  « Ceux d’en dessous sont ceux qui ne vont pas durer, les plus proches de la porte sont ceux en plus mauvais état.

Dans la salle on entend des cris, mais pas tant que ça. Un jeune garçon – ce devait être un jeune garçon, ou peut-être avait-il 13 ans ou même 35 – sans quasiment aucune chair sur les os et avec une plaie à vif sur la tête crie Babu, Babu. Richard, grand comme deux armoires, blond, américain moyen, aux airs de curé de paroisse du Milwaukee, compréhensif mais sévère, lui donne quelques tapes à l’épaule. Il apporte ensuite un verre en métal rempli d’eau à un vieillard qui se trouve à côté de la porte. Le vieux est immobile et sa tête pend derrière le lit de camp. Richard le repositionne et le vieillard rampe avec difficulté jusqu’à ce que sa tête pende de nouveau.

-  Celui-ci va très mal. Il est arrivé hier et on l’a amené à l’hôpital mais ils ne l’ont pas accepté.
-  Pourquoi ?
-  Pour des questions d’argent.
-  Les hôpitaux ne sont pas publics ?
-  Dans les hôpitaux publics ils ne te donnent pas de lit avant quatre mois. Ça ne sert à rien. Nous avons un quota de lits dans un hôpital privé chrétien, mais actuellement ils sont tous occupés, et quand nous y sommes allés ils nous ont dit non. Ici on n’est pas en Amérique ; ici il y a des gens qui meurent parce qu’on ne peut pas s’en occuper.

Richard me raconte le cas d’une personne admise depuis un mois pour une fracture du pied : ils n’ont pas pu s’en occuper et il est mort de l’infection. Et c’est voué à se reproduire dans plus de cas encore. On dirait qu’ici, il n’est pas rare de mourir sans que tous les efforts n’aient été faits pour sauver la personne.

-  On ne peut pas les soigner. Nous ne sommes pas médecins. On a un médecin qui vient deux fois par semaine, mais nous n’avons pas non plus les équipements et les médicaments nécessaires. Ce que nous faisons, c’est les réconforter, faire attention à eux et leur donner de l’affection, on leur offre une mort digne.

Il y a quelque chose qui me parait bizarre dans tout ça. Richard caresse la tête de celui qui insiste pour que sa tête pende ; plus loin, Mike tient la main d’une personne avec un bandage en travers de la poitrine. Ils les accompagnent : ils n’ont pas de langue en commun aussi ils ne peuvent pas se parler, ou peut-être qu’ils ne gagneraient rien à se parler. Richard va chercher un drap pour couvrir le vieux à la tête suspendue. Il fait 35 degrés et le vieillard a froid. A Chicago, Richard étudie la médecine, mais maintenant il dit qu’il ne sait pas s’il va pouvoir continuer à supporter cela. Il dit qu’il ne pourrait pas supporter cela tout le temps, mais qu’il ne pourrait pas supporter non plus d’être médecin et de ne pas s’occuper de ces personnes. Des fois il arrive un point où supporter cela est très difficile. Richard est un Clark Kent au menton imposant avec la main sur le cœur et très catholique, de famille irlandaise, et qui pense que Dieu va lui dire quoi faire.

-  Est-ce qu’il n’y a vraiment aucune possibilité qu’un médecin s’occupe de lui ?
-  Non
-  Et donc ?
-  Et donc il va mourir aujourd’hui ou demain.

Richard le dit comme s’il disait tout simplement : il pleut. Ou encore : peut-être qu’il pleuvra.
Ça doit être difficile de le prononcer ainsi.

Mademoiselle Agnès Gonxha Bojaxhiu, qu’on appelle aussi Mère Teresa de Calcutta, ne s’est jamais privée de donner ses opinions. En Irlande, par exemple, en 1995, un référendum sur le divorce enflammait les passions. L’Irlande était le dernier pays d’Europe sans droit au divorce, et les marges étaient faibles. La religieuse, donc – qui n’avait rien à voir avec l’Irlande – participa à la campagne en demandant de voter contre. Les « pro divorce » gagnèrent avec 50.3% des voies. Quelques mois plus tard, sa nouvelle amie, Lady Diana Spencer, divorça et une journaliste lui demanda ce qu’elle en pensait. La demoiselle n’y voyait aucun problème : « C’est très bien que ce mariage soit terminé, parce qu’aucun d’eux n’était réellement heureux » dit-elle.

La demoiselle savait profiter du halo de sainteté qui l’entourait : les saints pouvaient demander ce qu’ils voulaient, où et quand ils le voulaient. Tout était justifié par cette aura. Et elle utilisa cette bulle pour faire avancer sa campagne principale : la lutte contre la contraception et l’avortement. Elle l’a exprimé très clairement à Stockholm en 1979, alors qu’elle recevait le prix Noel de la paix : « L’avortement est la principale menace pour la paix mondiale ». Et, pour ne laisser aucuns doutes : « La contraception et l’avortement sont moralement équivalentes ».

En septembre 1996, le congrès Nord-américain lui décerne le titre de citoyenne honoraire. C’était la cinquième personne dans l’histoire qui la recevait. Deux ans auparavant, elle avait organisé, dans cette même enceinte, « une prière nationale » devant Clinton, Gore et compagnie. Ce jour-là son discours était belliqueux : « Les pauvres peuvent ne rien avoir à manger, peuvent ne pas avoir de toit sous lequel vivre, mais ils peuvent également être de grands personnages quand ils sont riches spirituellement. Et l’avortement qui est souvent la suite de la contraception, amène les gens à être pauvres spirituellement, et c’est la pire des pauvretés, la plus difficile à vaincre » affirmait la religieuse, et des centaines de congressistes, dont une grande partie n’étaient pas contre la contraception et l’avortement, étaient conquis et l’applaudissaient. Dans sa Calcutta, en Inde, dans bien d’autres pays, la surpopulation est la cause principale de la faim et de la misère, et les autorités prennent toute sorte de mesures pour la limiter.

« Je pense que le plus grand destructeur de la paix aujourd’hui c’est l’avortement, parce que c’est une guerre contre l’enfant, l’assassinat d’un enfant innocent. Et si on accepte qu’une mère puisse assassiner son propre enfant, comment pouvons-nous demander aux autres de ne pas se tuer entre eux ? Nous ne pouvons pas résoudre tous les problèmes du monde, mais n’y ajoutons pas le pire problème du monde, qui est de détruire l’amour. Et c’est ce qui se passe quand on dit aux gens de pratiquer la contraception et l’avortement. »

Les hiérarchies catholiques le disent tout le temps, mais affirmé par elle, c’est beaucoup plus efficace. Cet après-midi-là, le cardinal James Hickley, archevêque de Washington, l’expliqua clairement : « Son cri d’amour et sa défense de la vie à naitre ne sont pas des phrases vides, parce qu’elle sert ceux qui souffrent, les affamés et les assoiffés... ». C’est cette cause, entre autres, que servait la religieuse. C’est pour ça, entre autres, que son processus de béatification au Vatican fut le plus rapide de l’histoire d’une institution qui n’a pas l’habitude d’être pressée – qui peut, par exemple, mettre quatre siècles pour demander pardon d’avoir mis la pression à Galilée ou pour l’assassinat de Giordano Bruno et tant d’autres.

C’est ainsi que mademoiselle Agnès Gonxha Bojaxhiu – du moins ce qu’il en reste – doit être au pays des bienheureux, un peu plus bas que le paradis des saints, avec un peu moins de félicité éternelle et moins d’odeur d’encens et de myrrhe et moins d’intimité avec son Seigneur mais toujours assez malgré tout. La jeune femme fut une militante très efficace d’une cause très ancienne : celle du conservatisme catholique. Et elle fut, dans le meilleur des cas, une version médiatique et actuelle de la dame de charité : celle qui se dédie à modérer les maux causés par un ordre qui jamais ne se remet en question ou qui, en réalité, se renforce. Grace à ces médias, à l’appareil de diffusion de Rome, mademoiselle a été instituée en tant qu’incarnation actuelle du vieux mythe de la bonté absolue.

Tous – les pays, les groupes d’amis, les équipes de volleyball, les groupes de travail – ont besoin d’un « Bon » : un modèle, un être immaculé, qui leur montre que tout n’est pas encore perdu. Il y a des « Bons » de différentes sortes : cela peut être un curé compatissant, un sauveur de baleines, un vieux ex quelque chose, un chien, un médecin dévoué, un pédéraste beau parleur : en qui l’on peut croire. Le « Bon » est indispensable, une condition existentielle. Et le monde s’arrange pour aller à leur recherche, les introniser, les presser autant que possible.

Pourtant, malgré le fait que certains d’entre nous essayent de raconter un peu leur histoire, personne n’écoute : c’est mieux et plus commode de continuer à penser que la demoiselle était meilleure que Lassie. Mademoiselle Agnès Gonxha Bojaxhiu, plus connue sous le nom de Mère Teresa de Calcutta, a réussi à être la « Bonne » universelle. Et elle a réussi, aussi, ce qui est le plus difficile à obtenir pour une personne ou une personnalité : entrer dans le langage comme la synthèse ou le symbole de quelque chose. Nos parlons d’un « Quichotte » quand nous voulons parler d’un héros carrément délabré ; nous parlons d’un « Crésus » quand il s’agit de définir quelqu’un de très riche ; nous parlons – cela a commencé il y a quelques années - de « Mère Teresa » quand nous voulons désigner quelqu’un de trop bon. Et c’est ainsi qu’est restée gravée dans notre culture la demoiselle aussi appelée mère, l’amie des tyrans et des escrocs, militante des plus réactionnaires, facilitatrice de la mort.