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Genres et Sexualités

Droit à l'avortement

Pourquoi l’hommage unanime à Simone Veil est-il hypocrite et mensonger ?

L'annonce de la mort de Simone Veil, figure de la loi de 1975 instaurant pour la première fois en France le droit à l'avortement, a été l'occasion de nombreux hommages, de part et d'autre du champ politique.

« Icône de la lutte pour les droits des femmes », d’après Le Monde, « Une femme debout », pour Libération, « une femme de conviction » au « destin hors norme », se rappelle Le Figaro, « le meilleur de la France », pour Emmanuel Macron, et même « une femme qui aura marqué son empreinte sur la vie politique française », selon...Marine Le Pen. Dès l’annonce de son décès, l’ensemble du champ médiatique et politique s’est exprimé pour rendre hommage à l’ancienne ministre de la Santé de Giscard d’Estaing, rescapée des camps de concentration pendant la Seconde Guerre Mondiale et défenseure de l’Union Européenne. Une telle unanimité pour une femme politique et pour les droits des femmes à disposer de leur corps ne peut guère passer inaperçue. Que nous vaut donc cet élan de sympathie pour les droits des femmes ? Retour sur l’histoire de cette loi de 1975, sur la figure de Simone Veil, et sur son instrumentalisation.

Ce que fut la bataille de Simone Veil pour le droit à l’avortement... et ce qu’elle ne fut pas

L’histoire de la loi de 1975 que l’on nous apprend à l’école – et que nous apprennent tous les articles en hommage à Simone Veil depuis l’annonce de sa mort – a tout d’une fresque épique. Celle-ci raconte l’histoire d’une femme, rescapée des camps de la mort, dont le mari refusait qu’elle travaille, qui s’est battue pour pouvoir le faire, est devenue femme politique, femme ministre, et a bataillé seule face à l’Assemblée Nationale pour arracher une majorité favorable au droit à l’avortement. Ce récit, comme tout récit mythique, a évidemment une part de réalité. Insultée, comparée aux nazis, poursuivie jusque chez elle où des croix gammées sont dessinées... Toutes les méthodes les plus abjectes, que les messieurs de l’Assemblée réservent bien souvent aux femmes, ont été utilisées contre elle, comme le rappelle ce court reportage de France Info.


Il y a 40 ans, face aux insultes et aux... par francetvinfo

Mais la dureté de cette bataille et le courage certain qu’a eu Simone Veil en défendant ce projet de loi promis par Giscard d’Estaing ne peuvent être utilisés pour réécrire l’histoire. Car si justement le nouveau président élu en 1974 promet cette loi, ce n’est pas par simple bonté d’âme ou convictions féministes. S’il le fait, c’est parce qu’il n’a pas qu’une seule et unique femme en face de lui, mais des milliers, descendues dans la rue à la chaleur des années 68.

Et ramener la lutte pour le droit à l’avortement à la bataille d’une femme « icône » n’est en rien anodin. Cela permet notamment de faire oublier les limites de la loi de 1975. En effet, cette loi déjà très tardive par rapport à d’autres pays du monde – rappelons d’ailleurs que le premier pays à l’avoir autorisé était l’URSS en 1918 dans les premières années de la révolution russe – avait un certain nombre de limites, la rendant presque contradictoire avec la logique portée par le mouvement féministe. En premier lieu, la loi Veil légalisait l’avortement sans pour autant le reconnaître comme un droit, et le liait à « une situation de détresse » : il ne s’agissait donc pas là du droit à disposer de son corps, mais de « sauver » les femmes en détresse. Ensuite, elle limitait le recours à l’avortement à 10 semaines de grossesse (12 aujourd’hui, depuis 2001), et imposait un « délai de réflexion » encadré par un professionnel de santé. Par ailleurs, elle obligeait les mineures à avoir l’autorisation de leurs parents et soumettait l’avortement des femmes étrangères à des conditions de séjour et l’avortement n’était pas remboursé par la Sécurité sociale. Enfin, elle laissait aux médecins une « clause de conscience », qui leur permettait de refuser de le pratiquer. Si cette loi était belle et bien une victoire, une avancée et un acquis pour de nombreuses femmes, on était bien loin de la revendication de l’avortement libre et gratuit !

Bien loin surtout des méthodes d’organisation et de lutte du mouvement féministe, basées sur l’auto-organisation des femmes et sur la réappropriation de son corps. Bien plus que pour un droit reconnu et encadré par l’Etat et les médecins, les femmes se sont battues pour pouvoir décider, pouvoir connaître ce corps que tant d’hommes ont cherché à humilier et rabaisser, pouvoir vivre leur sexualité – une lutte merveilleusement racontée dans le documentaire « Regarde, elle a les yeux grands ouverts », qui raconte l’histoire d’une section du Mouvement de Libération de l’Avortement et de la Contraception et de ses pratiques d’auto-organisation, d’automédication, d’auto-avortement et d’auto accouchement, disponible ici. Raconter à nouveau, sous prétexte du décès de Simone Veil, une histoire tronquée de cette lutte est une insulte au mouvement des femmes, à toutes celles « qui n’ont pas d’histoire », comme le dit l’hymne du MLF

Le Panthéon de l’hypocrisie et de l’instrumentalisation

Depuis l’annonce de son décès, de nombreuses voix se sont élevées pour faire entrer Simone Veil au Panthéon. Une pétition a même été adressée à Emanuel Macron. Le président lui-même n’y a en effet pas été de main morte pour rendre hommage à Simone Veil.

Ce qu’oublie de préciser le président, c’est ce pour quoi Simone Veil lui apparaît comme « le meilleur de la France ». Serait-ce pour cette bataille qu’elle a mené à l’Assemblée en 1975, ou bien pour sa défense de l’Union Européenne dont le président cherche à redorer le blason ? Ou bien plus problématique encore, pour son soutien à la Manif pour tous ?

Il est plus plausible, en réalité, de penser que si le président tient à lui rendre cet hommage, c’est parce qu’il permet, à peu de frais, de faire oublier les dangers qui pèsent sur le droit à l’avortement en France. En dix ans, ce ne sont pas moins de cent trente centres d’IVG qui ont fermé, du fait de coupes budgétaires, de même que certains Planning Familiaux. Et, alors que le gouvernement Philippe prévoit une nouvelle cure d’austérité, il y a fort à parier sur le fait que c’est sans doute à nouveau des services publics de ce type qui en payeront les frais. Quelques mots d’hommage et une place au Panthéon pour faire oublier les droits des femmes, et surtout faire oublier que la lutte pour ces droits a été et reste une lutte collective, dans la rue et par l’auto-organisation, c’est bien peu cher payer. Il s’agit de faire oublier, en définitive, que cette grande République française soi-disant progressiste, ne nous a jamais accordé aucun droit que nous n’ayons pas conquis de haute lutte.




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