Débats

Le journal de Lénine

Pravda : un journal ouvrier pour la conquête du pouvoir (I)

Publié le 12 mai 2016

En 1912, le journal ouvrier la Pravda était publié pour la première fois. Cette date d’anniversaire offre l’occasion d’une réflexion sur la vision qu’avait Lénine du rôle de cet organe de presse dans le développement de la Révolution russe ; c’est un moment opportun, également, pour se questionner sur son héritage actuel.

Claudia Ferri, traduit de l’espagnol depuis l’article « Pravda : un periódico obrero para la conquista del poder » publié le 8 mai 2016 sur La Izquierda Dario

S’il y a quelque chose que l’on peut reconnaître à Lénine, c’est sa perspicacité pour lire et étudier les moments politiques et économiques de la Russie et essayer d’agir en conséquence. Le mérite lui revient donc d’avoir encouragé l’initiative d’un journal destiné à influencer avec les idées marxistes de grandes masses d’ouvriers et de paysans, dont la conscience de classe commençait à s’éveiller. La Pravda (la Vérité), journal des bolcheviques pendant leurs années d’ascension, a essayé de remplir cette fonction pendant plus d’une décennie, embrassant la cause révolutionnaire et organisant la classe laborieuse dans un pays arriéré et vaste, dominé par une monarchie ancestrale. Ce mois-ci, nous fêtons les 104 ans du lancement de la Pravda de Lénine. Cette date est un simple prétexte pour penser l’importance des journaux périodiques et quotidiens dans le passé et à l’heure actuelle. Dans cette première partie, nous analyserons ce que Lénine pensait de la presse et de la forte expansion de la Pravda dans les années antérieures à la Révolution russe.

Lénine et la presse : les premiers pas


Au début du XXème siècle, le mouvement révolutionnaire était trop restreint pour avoir une influence sur la réalité politique russe. Le parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR), créé en 1898, était constitué d’un groupe d’intellectuels marxistes et de quelques ouvriers qui agissaient pour la plupart depuis l’exil, dans la mesure où l’autoritarisme du régime tsariste persécutait inlassablement tout militant d’opposition. Cette organisation présentait une mosaïque de personnalités qui préoccupait Lénine ; il voyait un grand problème dans le manque d’unité théorique au sein du parti. C’est pourquoi il écrivit Par où commencer ?, un article où il exposait l’urgence de publier un journal national qui toucherait tout la Russie et qui parviendrait à organiser collectivement tous les groupes sociaux-démocrates dispersés. Dans ces années-là, le pays traversait une période de politisation sociale active avec des milliers de jeunes qui se rapprochaient des idées marxistes. Cependant, ceux qui luttaient pour la diffusion des ces idées représentaient le « marxisme légaliste » qui avait abandonné la lutte théorique et politique depuis très longtemps ; combattre le dévoiement du marxisme était donc la tâche fondamentale pour la presse léniniste. Le combat que mena Lénine contre les économistes, défenseurs de la lutte syndicale divisée de l’organisation politique des travailleurs, fut très important.

Le projet de Lénine va prendre forme en décembre 1900 lorsqu’il publie par la première fois l’Iskra (L’Étincelle) à Munich (Allemagne) qui cherche à combiner propagande et agitation des masse au rôle d’organisateur, ceci à partir d’idées qui seront de plus en plus connues. Le journal comme organisateur n’était pas une politique parmi d’autres pour le dirigeant bolchevique mais, bien plutôt, une définition stratégique pour construire le parti qui préparerait l’insurrection. La fonction de la presse ouvrière occupait l’attention de Lénine bien avant la création du POSDR. Il consacra plusieurs années de sa vie à étudier sa pertinence et son insertion dans la classe ouvrière émergente. C’est pourquoi, quand il entreprit de créer un journal comme l’Iskra – qui s’assurait d’avoir une certaine périodicité –, il commença à se produire un important travail politique dans les propres entrailles de la Russie prolétarienne, un travail qui jetait les bases pour rompre avec les années antérieures.

La publication entrait dans le pays de manière clandestine et les militants locaux la distribuaient sous le slogan : « De l’étincelle jaillira la flamme ». C’est ainsi qu’elle obtint ses titres de noblesse parmi les ouvriers. Le journal devait tenir un langage clair mais qui permettait, à son tour, d’élever le niveau des travailleurs ; pour cela il a été proposé d’ajouter Trotsky au comité de rédaction de l’Iskra en 1902. Il pouvait, grâce à sa plume, rendre plus attractif le contenu du journal alors qu’au même moment penchait la balance dans le camp des vieux marxistes que s’étaient convertis en grand conformistes (Plekhanov, Zassoulitch, Axelrod). Pendant que Lénine devenait le directeur politique du journal, sa femme Nadejda Kroupskaïa était chargée de maintenir les relations avec les comités russes qui alimentaient le journal en nouvelles et dénonciations ouvrières.

Des années plus tard, la lutte fractionnelle amena Lénine à abandonner l’Iskra en raison de l’influence croissante qu’y tenaient les mencheviques. Après l’échec de l’insurrection de 1905, les différences stratégiques se creusèrent encore plus dans le POSDR et la réaction reprenait des forces face aux masses qui se retrouvaient dispersées. Sauf que Trotsky l’avait « prévu » : le développement de l’industrie russe conduirait à une nouvelle étape d’ascension révolutionnaire dans le mouvement ouvrier.

La Pravda et les années de préparation


La décennie 1910 commença avec un nouveau départ des luttes ouvrières et la radicalisation des étudiants : « Il y aura 100000 grévistes en 1911, dans des grèves partielles, et 400000 le I° mai. La fusillade de la Léna, en avril 1912 - 150 morts, 250 blessés -, marque le nouveau départ de la lutte ouvrière » (1). Les bolcheviques se décidèrent à agir et, pendant le Congrès du parti qui se tenait pendant la première quinzaine de janvier 1912, la scission entre les fractions s’approfondit ; la Pravda changea de statut et devint son organe de publication officiel. Ce journal avait été publié pour la première fois en 1905 puis il fut édité par Trotsky en 1908 et, peu de temps après, Kamenev se chargea de sa publication. Il faut ici noter que la présence des bolcheviques à la direction correspondit au moment où il atteignit son plein essor. Le journal se délocalisa de Vienne à Saint-Pétersbourg et son premier numéro fut publié sous la direction de Lénine le 5 mai 1912 (22 avril de l’ancien calendrier). Avant son lancement, une grande compagne d’agitation s’était tenue dans les usines pour encourager les souscriptions publiques.

C’était la première fois que la Pravda (la Vérité) était publiée en tant que journal légal. Il coûtait deux kopecks et se présentait sous la forme d’un quatre pages où se mélangeaient des articles économiques, des sujets sur le mouvement ouvrier et les grèves et deux poèmes prolétariens.

Entre la patience et l’audace, Lénine parvint à contribuer énormément à l’organisation de la classe ouvrière et pas seulement du parti. La Pravda dénonçait le véritable caractère d’exploitation du système capitaliste, l’autoritarisme du Tsar et, en même temps, éduquait la conscience de classe de milliers d’ouvriers. À la différence de l’Iskra, journal pour les travailleurs – qui parvenait à quelques centaines de lecteurs –, la Pravda de 1912 était un journal fait pour les travailleurs et destiné à des dizaines de milliers d’ouvriers d’avant-garde. Des correspondants de toute la Russie envoyaient 40 dénonciations par jour des différentes usines : elles étaient compilées dans la fameuse rubrique « rapports de correspondants » ; 327 groupes se formèrent pour soutenir financièrement la parution de la Pravda par l’intermédiaire de collectes en groupe. Les correspondants avaient une importance fondamentale parce qu’ils agissaient comme des antennes transmetteuses de l’état d’âme du prolétariat et leurs rapports renforçaient la conscience commune. Entre-temps, les numéros étaient réimprimés dans des imprimeries clandestines pour être diffusés dans d’autres villes plus lointaines.

Les travailleurs russes firent leur le journal bolchevique et l’identifièrent comme « leur journal », ce qui permit d’augmenter sa diffusion : si le premier numéro tira à 25 000 exemplaires, les semaines suivantes il dépassa les 60 000. Les ouvrières russes dénonçaient aussi les conditions d’exploitation et d’oppression auxquelles elles étaient soumises quotidiennement. La rubrique spéciale intitulée « Travail et vie des ouvrières » informait sur les manifestations et les préparatifs de la commémoration de la Journée de la femme et encourageait la création d’organisations syndicales et politiques de femmes.Le journal parvint à se faire publier entre 1912 et 1914 malgré les actions en justice, les démantèlements, les détentions de militants, les amendes et les procès. Les poursuites policières et la forte campagne anti-guerre en gestation dans les pages de la Pravda conduisirent finalement le Tsar à démanteler la publication en juillet 1914. Suite au démantèlement, l’organisation ouvrière et du parti connut un reflux puisque la majorité des militants furent arrêtés, envoyés en exil ou enrôlés pour aller à la guerre.

Lorsque le mouvement ouvrier commença à reprendre de la vigueur en 1916, le parti comptait à peine 5000 militants dans ses rangs, tous très jeunes (entre 18 et 30 ans). Ces hommes et ces femmes étaient l’avant-garde ouvrière révolutionnaire que Lénine aspirait à construire et qui, tout au long de 1917, organisèrent des centaines de milliers d’ouvriers dans les usines et les soviets, en préparation de l’insurrection. Comme nous le verrons dans la seconde partie, la Pravda se transforma en « tribun du peuple » et en organisateur collectif durant tout le processus révolutionnaire, ce même après 1917. La presse léniniste et l’organisation de l’avant-garde de la classe ouvrière est une discussion actuelle et c’est pourquoi nous proposons de la poursuivre.

Références :

1. Pierre Broué, Le parti bolchevique, Chap. II

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