^

Politique

De qui se moque-t-on ?

Première de cordée ? Exonéré d’ISF, Muriel Pénicaud dit vouloir investir dans des entreprises

Interrogée sur France Inter sur les 62.000 euros qu’elle allait économiser grâce à la réforme de l’ISF, Muriel Pénicaud, ministre du travail, a assuré qu’elle les réinvestirait « dans un fonds qui soutient l'économie sociale et solidaire » justifiant ainsi, selon elle, la logique même de la réforme de l’ISF. De qui se moque-t-on ?

Crédits photo : SIPA

Plus gros patrimoine du gouvernement avec ses 7,7 millions d’euros (dont 5,9 millions d’euros d’assurance vie et de liquidités et peu d’immobilier), Muriel Pénicaud, ministre du travail, est l’une des principales bénéficiaires de la réforme de l’ISF. En effet, alors qu’elle payait 49.000 euros d’ISF l’année dernière (soit environ 0.65% de son patrimoine), cette année elle devrait tout simplement ne plus être imposable puisque passée sous le seuil de déclenchement de l’impôt. Selon Libération, c’est donc une ristourne de 62.000 euros dont bénéficiera la ministre grâce à la transformation de l’ISF en IFI (impôt sur la fortune immobilière). Mais pas de quoi se formaliser puisque, comme elle l’explique elle-même sur France Inter en réponse à un retraité mettant en parallèle la hausse de la CSG à la baisse de l’ISF, ces économies d’impôts, loin de lui profiter personnellement serviront au contraire à relancer l’économie française :

Cette même somme [les 49.000 euros payés l’année dernière], je vais l’investir dans des entreprises à travers un fonds qui soutient l’économie sociale et solidaire, qui permet à des entreprises, à des associations, de créer des emplois […] C’est la logique de cette réforme

Pour Muriel Pénicaud donc, l’argent économisé par les plus riches via la baisse des impôts servirait à investir dans l’économie réelle, contribuant ainsi, directement ou indirectement, à l’activité économique générale et à l’emploi dans le reste de la société. Cette hypothèse, connue historiquement sous le nom de théorie du « ruissellement », en plus de n’avoir aucune assise scientifique, a été prouvée comme inefficace par plusieurs études (dont une du FMI) selon lesquelles l’accroissement des richesses des plus fortunés contribuerait au contraire à l’affaiblissement de la croissance économique et à un creusement des inégalités. Selon l’OCDE, en France, les 10% les plus riches détiennent la moitié du patrimoine tandis que les 40% les moins riches en détiennent à peine 2%, une statistique qui ne va qu’en s’aggravant au fil des années et ce malgré les réformes successives visant à alléger l’ISF (bouclier fiscal, seuil d’imposition etc…).

Selon Frédéric Lordon, économiste et administrateur d’un blog sur le Monde Diplomatique, la défiscalisation des plus fortunés n’a en fait qu’un impact très limité sur la création d’investissements. En effet, selon lui, la majeure partie des actions qui « composent les portefeuilles financiers, et vont donc désormais échapper à toute fiscalisation, sont des actions acquises sur les marchés secondaires, qui sont en quelque sorte les « marchés de l’occasion » des actions, où l’on se revend des actions déjà émises, qui ont donc déjà produit leur effet de financement de l’investissement — car cet effet, elles ne le produisent qu’une fois : à l’émission, c’est-à-dire au moment où cette toute première vente s’effectue contre monnaie récupérée par l’entreprise émettrice ». Le marché secondaire, quant à lui, ne consiste qu’en un « jeu » spéculatif entre investisseurs cherchant à accroître leur fortune. Essayant de quantifier le gain représentatif de cette réforme, il estime qu’elle permettra la création tout au plus de 9 millions d’investissement supplémentaire… contre 3 milliards de perte pour les finances publiques !

Alors que le budget des services publics ne cesse de diminuer, alors que les attaques contre les salariés, les retraités et les plus précaires ne cessent de s’intensifier, Muriel Pénicaud, la ministre qui valait 8 millions, nous explique comment on doit accepter de se sacrifier pour qu’elle puisse économiser 0.65% de son patrimoine. Une preuve de plus, s’il en fallait, que les intérêts de ceux qui nous gouvernent ne sont pas les nôtres.




Mots-clés

ISF   /    Muriel Penicaud   /    Politique