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Présidence Trump : le mélange explosif du risque géopolitique et de l’agressivité économique (I)

Publié le 15 novembre 2016

Juan Chingo
Trump et la politique étrangère nord-américaine. Entre unilatéralisme américain et équilibre des pouvoirs sur le plan géopolitique, une offensive économique pourrait bien s’exercer contre la Chine, les pays semi-coloniaux et l’Allemagne, principal rival impérialiste.

Comment faire face à la décadence de l’hégémonie nord-américaine ?

L’hégémonie nord-américaine, à la différence de celle de la Grande-Bretagne au XIXème et au début du XXème siècle, repose sur une suprématie. En effet, l’hégémonie britannique reposait principalement sur la subordination d’une partie du monde sous développée. Celle que les Etats-Unis ont imposé, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale – et qui a été la cause de sa participation à la guerre pour dépasser les limites de son modèle d’accumulation, mis en difficulté par la Grande Dépression des années trente – est d’une autre nature : l’hégémonie américaine a consisté en la subordination des autres pays industrialisés, qu’ils fussent ennemis ou amis, et à leur alignement sur les modalités d’accumulation du capital de la puissance nord-américaine. Ces formes de domination ont ainsi généré d’énormes avantages pour la classe dominante nord-américaine mais aussi pour les classes dominantes des principales puissances impérialistes quand celles-ci ont bien voulu collaborer à sa mise en place, comme ce fut le cas durant la Guerre Froide [1].

Mais, depuis la chute de l’URSS, faute d’un ennemi commun de taille suffisante pour faire taire les prétentions des autres centres du pouvoir occidental, les divergences au sein de ce bloc, autant du coté européen que du côté du Japon, n’ont fait que croître. C’est ce que révèlent l’opposition de la France et de l’Allemagne à la guerre d’Irak en 2003, ou surtout, plus récemment, la mise en place du bouclier anti-missiles américain en Europe de l’Est, et les différentes positions européennes et américaine sur la question du conflit en Ukraine. Les États-Unis ne sont plus perçus comme le garant de l’ordre mondial mais plutôt comme un facteur de son instabilité.

Du côté nord-américain, la montée des tensions au sein de l’OTAN, en particulier en Europe, bouleverse la perception de la vieille alliance politique et géopolitique mise en place au lendemain de la guerre, et remet en cause son utilité au regard de son coût et de son bénéfice pour maintenir l’hégémonie américaine. Ce sont les raisons qui expliquent l’hostilité de Trump à l’égard des alliés et les réactions, y compris de peur, au sein des élites occidentales, que génère l’arrivée d’un tel personnage à la tête des Etats-Unis.

Entre unilatéralisme et équilibre des pouvoirs sur le plan géopolitique...

Face à ces contradictions, nous irons jusqu’à dire que la propagande d’un retour à l’isolationnisme de Trump est une pure et simple illusion : les États-Unis ne vont pas et ne peuvent pas se retirer du monde. Au contraire, sur le plan géopolitique, on peut s’attendre à ce que sa politique étrangère hésite entre ces deux tendances.

D’un côté, on pourrait penser que dans le contexte d’une dégradation de l’ordre mondial instauré depuis 1945, Trump souhaite se rapprocher davantage de la politique étrangère menée par G.W. Bush et des néoconservateurs après le 11 septembre, une politique unilatérale et hostile vis à vis des institutions internationales. C’est cette politique et le fait que les garanties de sécurité nord-américaines ne soient pas aussi solides qu’auparavant, que craignent les européens.

Cependant, si ses déclarations de campagne ont pu faire douter du futur respect des engagements internationaux des américains, Trump ne cherche pas pourtant pas à provoquer un changement de cap majeur dans la géopolitique, ni à fuir l’OTAN. Il cherche plutôt à faire pression au sein de l’OTAN pour changer le mode de financement de l’outil militaire nord-américain [2].

Très certainement, cette demande va trouver une opposition ; les États-Unis ont l’intention de maintenir leur contrôle sur l’OTAN, afin de réduire au maximum les marges de manœuvres stratégiques de ses alliés. On peut comprendre qu’en de telles circonstances bien peu d’États soient disposés à augmenter de manière significative leur contribution au financement des forces de défense.

Cette politique comporte, d’un autre côté, de nombreux risques. Après l’échec de l’offensive militaire de Bush et des néoconservateurs pour restaurer l’hégémonie nord-américaine, avec l’intervention en Afghanistan ou en Irak, les opérations militaires terrestres massives en Eurasie sont terminées. Les États-Unis ne sont pas prêts à faire face à ce type d’épreuve géopolitique ni sur le plan extérieur, ni sur le plan intérieur. Pour mener à bien une telle opération, il ne s’agit pas seulement d’éliminer des dictateurs, choses que les États-Unis ont toujours faites avec une certaine facilité, mais d’instaurer un nouvel ordre politique et social dans les pays envahis, ce qui s’avère beaucoup plus difficile. Sur le plan intérieur, une telle politique impliquerait un retour de la conscription qui, dans la situation actuelle a des chances de déclencher un réveil politique de la jeunesse et de la minorité noire, autant dire de déclencher une véritable explosion sociale.

Face à cette réalité là, les Etats-Unis font valoir une stratégie de l’’équilibre des pouvoir avec laquelle ils évitent l’interventionnisme direct, se reposent davantage sur l’intervention militaire de leurs alliés et sur les structures de pouvoir régionales. C’est notamment ce qu’ils font pour continuer à maitriser la zone eurasiatique qui devient de plus en plus chaotique.

Par exemple, le “heartland”, le cœur, du Moyen Orient est dans un chaos tel qu’il est actuellement impossible de le stabiliser. Mais les États-Unis ne peuvent se permettre de continuer à concentrer toutes leurs forces militaires sur la région. Trump cherche à coopérer avec les puissances régionales et avec les divers secteurs sur le terrain pour attaquer l’Etat Islamique, au prix de se lier davantage les mains avec la Russie et la Syrie.

Cette coopération n’est pas sans risque. Et il n’est pas facile de faire un tel tournant stratégique dans les relations entre les Etats-Unis et la Russie, un tournant qui impliquerait un changement majeur dans le jeu des puissances internationales, même si certains think-tanks internationaux appuient dans ce sens.

La présidence Obama a été marquée d’importantes avancées diplomatiques, notamment avec Cuba et l’Iran. Mais elle s’est également accompagnée d’un recul géopolitique majeur : le rapprochement entre la Chine et la Russie, poussé par la politique néoconservatrice en Ukraine. Comme le dit la principale porte parole de l’école du réalisme offensif, John Mearsheimer, à propos de l’avancée de Moscou : « les nord-américains ont bêtement poussé la Russie dans les bras des chinois ». Et il ajoute que la Russie pourrait tout aussi bien choisir de s’allier à la « coalition d’équilibre contre la Chine », et qu’il espère que les « États-Unis se rendent comptent qu’avoir de mauvaises relations avec la Russie est une mauvaise idée ». Dans un article du National Interest de 2014, Mearsheimer a dit que la majorité des voisins de Pékin comme l’Inde, la Russie, le Vietnam s’uniraient aux États-Unis pour contenir le pouvoir chinois. Il paraît cependant difficile que Trump en arrive là (en faisant l’inverse de Nixon en matière de relation avec Moscou, qui avait poussé à l’ouverture de la Chine de Mao). Le bouclier antimissile placé sur le sol roumain, tchèque, et polonais a été, par exemple, revendiqué par Trump comme des instruments de défense américaine, preuve que Trump n’est pas prêt à mener une politique totalement à rebours de ses prédécesseurs.

Ce dernier a présenté cette politique, irritante pour Moscou, comme un élément indispensable du jeu de pouvoir avec Téhéran. Loin de se différencier des présidents américains antérieurs, Trump assume la même position qui est inacceptable pour Moscou. De plus, s’il existe le désir de s’engager dans un nouveau programme d’armement (ce que suppose une partie de ses promesses de campagne sur la réindustrialisation), il aura besoin de promouvoir les exportations de matériel militaire. De ce point de vue, le meilleur argument de vente pour l’industrie nord-américaine en Europe a toujours été la solidarité stratégique des États-Unis au travers de l’OTAN. La nouvelle preuve de cela : les autorités polonaises ont préféré abandonner le contrat déjà signé de ventes d’hélicoptères militaires avec Airbus (Caracal) pour s’approvisionner auprès de l’industrie nord américaine, ce qui a généré une crise diplomatique avec la France.

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