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Culture et Sport

Justice sexiste

Présumées coupables, insoumises ou rebelles ? Derniers jours de l’expo

Sorcières, empoisonneuses, pétroleuses, infanticides et traitresses défilent aux Archives Nationales de Paris jusqu’à fin mars.

« Ce qui de plus fameux, dans l’histoire, est resté des femmes, c’est à proprement dire ce qu’on peut en dire d’infamant », remarquait Jacques Lacan dans son séminaire de 1972-1975 Encore. « On la dit-femme, on la diffame ». Par bien des aspects le récit du féminin inscrit dans l’histoire de la domination masculine a toujours été un récit diffamant, hanté par la présence de méduses, de possédées, de courtisanes, d’espionnes, d’assassines et de femmes cruellement fatales. Parallèlement, alors que le patriarcat a souvent pu raconter les femmes en les diffamant, elles ne sont pas restées silencieuses.

C’est aux paroles des femmes diffamées (des paroles parfois extorquées violemment) qu’est consacrée l’expo « Présumées coupables » présentée aux Archives Nationales de Paris jusqu’au 27 mars. Cette expo retrace à travers 320 interrogatoires la longue séquence des procès judiciaires intentés contre le "deuxième sexe" entre le XIV° et le XX°. A la fois victimes du système oppressif des genres, des hiérarchies domestiques, de l’exploitation matérielle au travail, des violences et des tortures, les femmes apparaissent pourtant coupables de leurs rebellions constantes contre l’ordre établi par les hommes.

Sorcières, empoisonneuses, pétroleuses, infanticides et traîtresses, voilà les protagonistes historiques de la guerre juridique faite aux femmes depuis le Moyen-Âge.

Leur noms se succèdent, les uns après les autres, dans les cinq salles de l’expo, qui permettent aux visiteurs de consulter en transcription digitale, les documents officiels relatant les chefs d’accusations au nom desquels ces dangereuses criminelles ont été finalement condamnées ainsi que leur tentatives de défense ou leurs aveux.

A côté de figures célèbres telles que Jeanne D’arc, Louise Michel, Violette Nozière et Simone Touseau (la « tondue de Chartres » immortalisée le 18 août 1944 par Robert Capa dont la fameux cliché, publié dans Life magazine, avait fait le tour du monde), on croise également de nombreuses inconnues auxquelles l’expo rend hommage en leur redonnant un nom et une parole.
Des inconnues comme Suzanne Gaudry, accusée de sorcellerie, torturée à plusieurs reprises et condamnée à être étranglée puis brûlée le 9 juillet 1652, à Valencienne.
Comme on peut le lire dans le procès-verbal, « le jour de son exécution, les juges l’interrogent alors qu’elle est malade dans sa prison. Elle confirme ses aveux et revient sur sa rencontre avec son amoureux (le diable), comment celui-ci l’a marquée à l’épaule, comment il l’a menée aux danses du sabbat, comment ils ont copulé ensemble neuf ou dix fois, comment elle a utilisé ses poudres contre les gens et les bêtes ».

On y croise encore « Marion la Droiturière, dite L’Estallée, et Margot de la Barre, toutes deux accusées de maléfices » dont on apprend la complicité chimérique à la lecture du texte de l’Interrogatoire mené au Châtelet de Paris, le 4 août 1390.
« Le jeudi suivant, est-il écrit dans le document de justice, 4e jour d’août, fut atteinte et fait venir en jugement sur les carreaux du Châtelet la prisonnière Marion L’Estallée, laquelle, pour ce que autre chose ne voulait reconnaître que ce qui est dit dessus, fut faite dépouiller, mise et liée à la question sur le petit tréteau [c’est-à-dire soumise à la torture] ; et avant qu’on lui jetât de l’eau, elle requit instamment qu’on la mît hors de la question et qu’elle dirait la vérité sur tout ce que l’on lui avait demandé ; c’est à savoir : qu’il vint à sa connaissance que son ami était fiancé de nouveau et se voulait marier, elle qui parle, qui avait coutume d’aller et venir en la compagnie de Margot de La Barre, dite du Coignet, dessus nommée, se complaignit de cela à icelle Margot, icelle Margot lui dit les paroles qui suivent, c’est à savoir : qu’elle prît un coq blanc, icellui eftaignist [qu’elle l’étouffât] ou evanuyst à tourner entour soy [le fît évanouir en le faisant tourner autour d’elle], ou estaignist [l’étouffât] sous ses fesses ; auquel coq ainsi tué, elle prît les deux couillons, les brûlât et en fît de la poudre, les mît dedans un oreiller de plume pour qu’ils y demeurent 8 ou 9 jours ; et, ce fait, qu’elle reprît ces couillons, les brûlât et en fît de la poudre, et d’icelle poudre mît dans de la viande et du vin que son ami voudrait manger ou boire. Et dit, sur ce requise, que depuis qu’elle a donné et fait boire la poudre à son ami, elle s’est bien aperçue qu’il l’a aimée aussi parfaitement et de grande ardeur d’amour, comme il le faisait auparavant, et pas plus ».


F. Goya, Le Sabbat des sorcières ou le Grand Bouc, 1819-1823.

Crime d’insoumission

Alors que l’exposition se propose de revenir sur « le sujet du crime au féminin », les crimes des femmes présumées coupables y apparaissent plutôt comme des actes de résistance. A l’exception des tondues, accusées de « collaboration horizontale » avec l’occupant nazi – un délit qui, par ailleurs, ne figure nulle part dans le Code pénal – et publiquement humiliées pendant des jugements populaires sommaires par la tonte de leurs cheveux, la majorité des criminelles convoquées dans les quatre premières salles sont en effet des insoumises qui se rebellent contre le cadre social ou les lois vexatoires du patriarcat.


Robert Capa, La femme tondue, 1944

Les pétroleuses, condamnées pour avoir déclenché des incendies pendant la Commune de Paris, n’étaient en réalité que des combattantes révolutionnaires, Louise Michel étant leur représentante la plus connue.
Dans son procès-verbal d’interrogatoire, au 4e conseil de guerre permanent de la 1re division militaire séant à Versailles, le 3 décembre 1871, à 8 heures du matin, on peut ainsi lire :

Q – N’avez-vous pas proposé aux membres de la Commune d’incendier ou de détruire les quartiers de Paris, au fur et à mesure que les troupes les occupaient ?
R – J’ai proposé de s’enfermer dans Paris et d’y combattre jusqu’à la mort.
Q – Reconnaissez-vous être l’auteur du manifeste du comité central de l’Union des femmes, que nous vous présentons ?
R – Oui, mais avec les changements que je vais vous signaler. Ainsi, à la phrase ‘l’arbre de la liberté’, j’avais écrit : ‘l’arbre de la liberté croît arrosé par le sang des martyrs’. La phrase finale est inachevée ; je crois qu’elle se terminait ainsi : ‘Travailleurs ! Acclamons la République sociale universelle. Vive la République universelle ! Vive la Commune !’

Les infanticides, se rendant coupables d’un crime obscène, réagissent par un acte brutal et soudain à la violence perpétuellement subie. « Aucun homme au monde ne peut savoir ce qu’il en est pour une femme d’être prise par un homme qu’elle ne désire pas », écrivait Marguerite Duras dans un long article controversé autour de « l’affaire du petit Grégory » publié sur Libération en juillet 1985 et intitulé « Sublime forcement sublime, Christine V. ». « La femme pénétrée sans désir est dans le meurtre ».

Les empoisonneuses (pour la plupart de leur mari) font recours à l’homicide pour s’échapper de l’oppression domestique. « Il y a bien pire que les gifles pour un steak mal cuit, il y a la vie quotidienne », remarquait encore Duras dans ce même article.

Et enfin les sorcières, auxquelles une abondante littérature a été consacrée. Dotées de pouvoirs diaboliques, libres et savantes, les sorcières, souligne Silvia Federici dans son Caliban and the Witch : Women, the Body and Primitive Accumulation (2004 – dont une nouvelle édition française vient de paraitre aux Editions Entremonde), ont été les premières victimes de l’histoire du capital, en sus d’avoir été l’obsession des inquisiteurs, des juges et des démonologues.
Depuis le début de l’accumulation primitive, l’instauration du nouveau mode de production a comporté l’articulation de nouveaux rapports sociaux qui ont redéfini les fondements de la reproduction sociale et notamment les relations entre hommes, femmes et Etat.
En Europe les expropriations et la destruction de la possession commune de la terre s’accompagnait de l’expropriation des savoirs féminins au nom d’une médecine masculine orchestrée par l’Eglise et du contrôle renforcé des autorités sur le corps des femmes et leur sexualité. A travers les bûchers de dizaines de milliers de sorcières accusées de liaisons dangereuses avec Satan, les utérus, comme le dit Federici, « deviennent un territoire politique des hommes et de l’Etat » alors que la procréation se traduit en force-travail reproductive asservie aux intérêts productifs du capital.

Enfin dans le féminisme radical contemporain, les sorcières ont refait surface. « Tremate, tremate le streghe son tornate » [« tremblez, tremblez, les sorcières sont de retour ! »] chantaient les féministes italiennes des années 1970 alors que Barbara Ehrenreich et Deirdre English en 1973 écrivaient Sorcières, sages-femmes et infirmières pour recontextualiser ce phénomène « mineur » de l’histoire européenne qu’a été la persécution des femmes qui menaçaient, à cause de leurs pratiques et de leurs connaissances, la structure même du pouvoir existant.

Coupables d’insoumission, les sorcières nous invitent encore aujourd’hui à continuer à douter du « désenchantement du monde » moderne mené par le capital. Elles nous indiquent plutôt la voie des luttes pour lancer de nouveaux sortilèges.




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