Politique

Printemps 2016, un retour contrasté de la lutte des classes

Publié le 6 mai 2016

Après les attentats du 13 novembre à Paris, l’instauration prolongée de l’état d’urgence au nom de la lutte contre le terrorisme a donné des ailes à la politique néoconservatrice de Hollande et du gouvernement Valls. Ceux-ci ont cru pouvoir passer à la vitesse supérieure et attaquer sans risque, au grand bénéfice d’un patronat de longue date en attente d’une contre-révolution thatchérienne en bonne et due forme, le reste des conquêtes historiques du mouvement ouvrier sur le terrain du Code du travail. Le projet de loi travail dite « El Khomri », du nom de la ministre qui l’a portée, rendu public fin février dans la presse, a au contraire, aux antipodes de leurs anticipations, suscité depuis début mars une vaste mobilisation au plan national.

Emmanuel Barot & Juan Chingo

Début mars, le point de départ : réseaux sociaux et pression de la jeunesse sur les directions syndicales

Débutant par une pétition contre la loi qui reçut 1,2 million de signataires, véritable contagion sur les réseaux sociaux, le départ rapide de la mobilisation dans les universités et les lycées avec un appel fort à une premier journée de manifestation le 9 mars, avaient contraint les directions syndicales à appeler également à cette journée. La loi cristallisant des années de colère accumulée dans tous les secteurs de la société frappés de plein fouet par une logique de précarisation brutale et de destruction de nombre de conquêtes historiques du mouvement ouvrier sur le terrain du Droit du travail, les conditions étaient potentiellement réunies pour que renaisse le « tous ensemble » qui avait vaincu en 1995 contre la réforme de la sécurité sociale, et en 2006 contre le CPE.

Le gouvernement a su détricoter en partie cette possibilité, en s’appuyant sur une intersyndicale qui n’a préparé sérieusement qu’une seule journée depuis le début du mouvement (le 31 mars), et encore en bataillant pour que rien ne dépasse une journée d’action de 24 heures, et évitant même le plus possible d’appeler à la grève. D’abord, le gouvernement a récupéré le soutien de la CFDT, syndicat de collaboration de classes puissamment implanté dans le privé, bien pressée de trahir en échange de la suppression ou de la reformulation de quelques points sensibles, mais sans toucher l’axe central de la loi, qui consiste à donner la primauté aux accords locaux d’entreprises, en opposition au primat de la loi au cœur du Code du travail. Puis il a fait une concession salariale aux fonctionnaires dont le salaire est gelé depuis plusieurs années, et enfin répondu à quelques revendications de longue date de l’UNEF, principal syndicat réformiste étudiant, réussissant à ce que celui-ci disparaisse, dans les faits, de la lutte contre la loi menée dans les universités.

De son côté, après la forte grève des cheminots le 9 mars, les directions syndicales du secteur ont quant à elles tout fait pour ne pas relier leur bataille sur la réforme du statut des cheminots, à celle contre la loi travail, et ce malgré les appels du pied du mouvement étudiant et la volonté d’un secteur de l’avant-garde cheminote. Enfin, le gouvernement a accéléré dans la dernière période les négociations autour du mode d’indemnisation des intermittents du spectacle : même si l’accord reste encore à valider, en particulier par le Medef, l’opération a déjà réussi à démobiliser une partie de ce secteur combatif très tourné vers les dynamiques unitaires, ce dont son slogan « Ce que nous défendons, nous le défendons pour tous ! » témoigne.

Le tournant du 31 mars et l’irruption du phénomène « Nuit debout »

Le 31 mars, cependant, reste le pic de la mobilisation de rue à ce jour, ouvrant une nouvelle séquence notamment en raison du phénomène politique « Nuit debout » qui, à partir de ce jour-là, a exprimé à sa façon le désir de nombreux militants ou de personnes engagées dans le mouvement d’aller au-delà du cadre routinier des journées de manifestation espacées : d’où le lancement d’une dynamique d’occupation de places, et en premier lieu la place de la République à Paris. Le caractère inédit de ce phénomène dans l’Hexagone a enrichi et complexifié la situation, dès lors caractérisée par l’existence de trois « acteurs » ou centres de gravité qui, ensuite, ont cherché sans réussir à converger concrètement et à optimiser leurs forces mutuelles. Nuit debout surgissant en plus du monde du travail, organisé et canalisé avant tout par l’intersyndicale nationale et rythmé par des journées de mobilisation très espacées et du mouvement de la jeunesse (étudiante et lycéenne), qui après de longues semaines de lutte, passe actuellement, fruit de son isolement et de la répression que celui-ci a facilité, par une phase de reflux difficile à inverser dans le contexte de la fin des cours.

Une fraction notable, surtout dans les bases les plus combatives, mais encore minoritaire chez les travailleurs, la jeunesse, et Nuit debout, s’accordent de fait sur la nécessité de la « convergence des luttes », mais cette concrétisation n’a pas réussi jusqu’ici à s’opérer véritablement, faute tout particulièrement des cadres d’auto-organisation interprofessionnels capables de se constituer en alternatives de direction faces aux centrales syndicales, qui sont restés très faibles et minoritaires en grande partie en raison de l’absence d’une dynamique suffisante de grève comme forme d’action durant le mouvement.

Entre « occupation des places » et « grève générale »

Même si les inspirations provenant des Indignés en Espagne et d’Occupy constituent un background sans lequel Nuit debout ne peut, évidemment, se comprendre, les épisodes proprement français de la lutte des classes, les défaites de 2003 et de 2010 sur les retraites en particulier, avec ce sentiment que des manifestations même massives (3,5 millions au plus fort en 2010) sont insuffisantes, jouent un rôle clef dans sa naissance. Qu’exprime depuis plus d’un mois ce phénomène (qui connaît à son tour une phase d’essoufflement relatif), moyennant toutes un ensemble de contrastes et de contradictions, et notamment d’une tension entre les dynamiques « citoyennistes » interclassistes, cherchant surtout à expérimenter des formes nouvelles de discussion démocratique et la logique lutte de classe-convergence des luttes, qui s’est efforcée depuis le début de créer le pont avec le mouvement ouvrier ? Une volonté large de recréer un « nous populaire » capable de retisser des liens de solidarité et d’unité contre la tyrannie du capital, fondée sur un accord partagé de façon écrasante, malgré beaucoup de confusion politique, sur la nécessité du dépassement des luttes éparpillées. Cette volonté est une variante évidente de ce « tous ensemble » cherchant à se reconstruire en conscience de ces échecs antérieurs : ce n’est pas un hasard si Nuit debout s’est lancé dans la foulée de la journée de mobilisation la plus importante depuis le début du mouvement, le 31 mars.

Mais cette « indignation à la française » de Nuit debout n’a pas réussi non plus jusqu’ici à être la centrifugeuse de la mobilisation actuelle, capable de briser la routine des cortèges saucissonnés en secteurs et organisations et convoqués pour des journées saute-moutons, tout en en constituant une caisse de résonance et un prolongement servant l’affrontement avec le gouvernement. Les discussions sans fin sur le blocage des flux de circulations d’un côté, de la production de l’autre, ont illustré l’incapacité de s’élever consciemment jusqu’au bout à la construction des conditions dans lesquelles ces cadres nouveaux pourraient contribuer au renforcement de la dynamique d’auto-organisation et de construction, dans les entreprises, les bureaux, d’un processus de grève reconductible capable de se généraliser, qui, de son côté, malgré pas mal de velléités dans différentes secteurs ouvriers, peine grandement à prendre racine dans la classe ouvrière, faute notamment d’un secteur capable d’en être l’avant-garde (comme les raffineurs en 2010, ou les cheminots en 1995).

« Nuit debout » incarne un processus politique grandissant de réappropriation d’un espace-temps structurellement capturé par les pouvoirs institués. Processus d’autant plus progressiste que la rue et l’espace public font l’objet d’une militarisation croissante et d’une répression historique – sans parler de tout ce qu’il coagule et exprime des aspirations à changer la société, à réinventer et reconstruire une existence collective solidaire et populaire, contre les cloisonnements, l’isolement, le repli et finalement l’invisibilisation des existences et de leurs combats.

Ce que l’on doit aussi retenir des indignations de 2011, c’est leur échec total, à terme, pour ébranler réellement le pouvoir capitaliste et ses institutions politiques. Occuper les places, oui. Mais à la condition d’y unir les travailleurs en lutte, de battre en brèche toute logique de dilution « citoyenne » du rôle spécifique de la classe travailleuse, ouvrière ou prolétarisée sous l’effet de la crise (ce qui en élargit encore le périmètre), donc d’articuler ce processus d’occupation de l’espace public à la perspective de la grève générale : un « On bloque tout ! » dans ce sens là apparaît comme intégralement progressiste, comme l’ont mis en avant une partie des secteurs les plus avancés. Mais si Nuit debout a clairement laissé s’exprimer cette lucidité sur les limites des expériences de 2011, ce fut, jusqu’ici, sans pouvoir faire germer une telle direction alternative au clair sur son hypothèse stratégique, faiblesse entretenue par le fait, de l’autre côté, que la CGT, principal syndicat du mouvement, n’a jamais proposé autre chose que des perspectives purement réformistes à la mobilisation actuelle, se positionnant même comme un frein au passage à l’acte de la grève reconductible. C’est donc une double bataille, à la fois contre les directions bureaucratiques « classiquement » réformistes, et les perspectives « indignées-néoréformistes », qui a été tentée par les secteurs les plus conscients pour éviter que cette « indignation à la française » ne reste dans l’impasse. Mais cette double bataille, qui continue d’être menée, n’a pas réussi pour l’instant à atteindre ses objectifs.

Répression et violence d’État : l’expérience de toute une jeunesse

Le tournant plus bonapartiste du régime avait débuté en 2014 avec l’arrivée de Valls au gouvernement, inaugurant une stratégie de la tension et de la guerre contre l’ennemi intérieur, avec les interdictions de manifester en soutien au peuple palestinien. Ce tournant n’a fait que s’intensifier depuis. À la faveur des attentats terroristes et l’instauration de l’État d’urgence, le régime de domination policière qui sévit depuis des dizaines d’années dans les banlieues, puissant racisme d’État à l’appui hérité de l’ère coloniale, et avait donné lieu à l’instauration localisée de l’état d’urgence lors de la révolte de 2005, s’est élargi à l’ensemble des mouvements de lutte et de contestation, notamment autour des ZAD, mais aussi des luttes ouvrières et actions syndicales. La mort d’un jeune étudiant écologiste de 21 ans en novembre 2014 à Sivens, près de Toulouse, avait cristallisé cette situation, suscitant notamment le développement de courants autonomes animés par une haine profonde de la police.

Ce printemps 2016 n’a fait qu’exacerber ce cocktail explosif : pas une manifestation, pas un rassemblement ou une action de la jeunesse ne peut se tenir sans qu’un dispositif policier disproportionné aux allures quasi-militaires (policiers en civil, brigades spéciales, hélicoptères…) ne vienne encercler, provoquer, puis gazer, blesser, arrêter – y compris des cortèges totalement pacifiques – l’existence de petits groupes de blacks blocks ou apparentés, servant avant tout d’épouvantail médiatique pour diviser et discréditer les mobilisations, et en particulier, dissocier les centrales syndicales de la jeunesse. Cette dernière, dans ce contexte, a donc fait l’expérience sur la durée de l’arbitraire de la violence d’État, du fait que cette violence est intégralement au service du maintien de l’ordre établi : nul doute que cela ait joué dans le fait que la massification véritable à partir de l’avant-garde large mobilisée n’a jamais été atteinte. En même temps, la radicalisation et la politisation accélérée de cette frange de la jeunesse entrée en lutte ne sont pas compréhensibles sans cette expérience répétée, qui fait d’autre part l’objet d’une condamnation croissante, y compris chez les universitaires, certains secteurs de la société civile, artistes, professionnels de santé, etc., avec un saut depuis la manifestation parisienne du 1er mai.

Le retour idéologique d’un anticapitalisme à l’avant-garde

Après des années au cours desquels le fameux proverbe thatchérien selon lequel « il n’y a pas d’alternative au capitalisme » [« there is no alternative »] a prévalu, le mouvement actuel contre la loi travail, amplifié par le phénomène Nuit debout et nourri à cette expérience de la répression, commence à tarauder cette pensée unique, et ce plus encore alors que la crise économique, la perte de compétitivité et le déclin industriel français obligent les prétendants de droite à l’Élysée en 2017 à se réclamer ouvertement (et non de façon cachée comme Hollande) de Thatcher. L’absence de perspectives et d’espoir pour les classes exploitées et opprimées qui avait, jusqu’à présent, prédominé, même dans les secteurs les plus avancés, et qui ont été le terreau du parti de la désespérance qu’est le FN, peuvent commencer à s’infléchir.

Entre la moitié des années 1990 et la première décennie du siècle, la France, de même que l’Italie, ont été à l’avant-garde de la lutte des classes. Dans le cas hexagonal, la grève de novembre-décembre 1995 a changé le climat d’alors, favorable au néolibéralisme, donnant naissance à une pensée politique antilibérale ainsi qu’aux courants lui étant liés qui ont, par la suite, fait preuve de leur impuissance et de leur capitulation face aux guerres impérialistes et à l’austérité capitaliste, renforcée par la crise de 2007-2008. Mais comme la jeunesse et ou les débats de Nuit debout le montrent, la réflexion sur une société alternative, un autre monde distinct de « la loi El Khomri et son monde », slogan largement diffusé, a profondément percé, des aspirations utopiques ont refait jour à une nouvelle échelle. Le partage bourgeois du possible et l’impossible a commencé à bouger.

Aujourd’hui, le mouvement de lutte de classe hexagonal a toujours du mal à dépasser les difficultés liées à la concrétisation et à la préparation de l’avant-garde ouvrière et étudiante à la grève générale. Néanmoins, les travailleurs et les jeunes ont su se montrer extrêmement audacieux, au niveau des idées, indiquant leurs particularités vis-à-vis de ce qui a pu être le mouvement des Indignés et même d’Occupy Wall Street. À la différence de ces deux exemples, ce qui est en train de naître, c’est un anticapitalisme partagé par une avant-garde large qui pourrait se transformer en un drapeau autour duquel se regrouper et lutter. Tout ceci est beaucoup plus dangereux, stratégiquement, pour la bourgeoisie française, qu’une simple victoire revendicative, bien que le résultat de la lutte contre la loi travail pourrait accélérer ou retarder cette cristallisation politique. C’est pour cela que ce spectre naissant de l’anticapitalisme l’inquiète et est sévèrement attaqué par les intellectuels réactionnaires, les médias dominants et la plupart des secteurs politiques, tout particulièrement à droite.

Perspectives

Pour les limites déjà signalées plus haut, que pour l’instant le mouvement actuel n’arrive pas à dépasser, alors que le secteur le plus explosif, le mouvement étudiant, fait face à la fin des cours universitaires et aux examens, le plus probable, en l’état du rapport de forces, reste que le mouvement n’arrive pas dans cette séquence à obtenir le retrait total de la loi. Cette situation pourrait néanmoins changer si à brève échéance un secteur stratégique ou significatif du mouvement ouvrier entrait en grève reconductible et donnait un nouveau souffle au mouvement. Dans un contexte où la politique des directions cheminotes est très corporatiste, la grève appelée par les routiers pour réclamer le retrait du projet de loi travail pourrait être prometteuse et capable d’engager un nouveau bras de fer avec le gouvernement. Mais pour l’instant cette perspective reste incertaine, et encore à concrétiser. Mais ça ne signifie pas pour autant que le gouvernement a une voie royale toute tracée pour en imposer le vote : en l’absence de l’appui de la droite, qui a dénoncé les quelques retours en arrière de Hollande face à la mobilisation par rapport au projet initial, et les contradictions de sa propre majorité, le gouvernement pourrait se voir obligé de passer en force en imposant la loi par décret. Alors qu’il y a une colère croissante contre son autoritarisme autant que la répression policière, peut-on exclure que cela soit une étincelle cristallisant une nouvelle étape dans la confrontation ? Impossible de le savoir pour l’instant, mais il est clair que ça aurait pour lui un coût politique énorme.

Quel que soit son résultat, la lutte actuelle représente un fait politique majeur : pour la première fois depuis 1981 et l’accès au pouvoir de Mitterrand à la présidence, un gouvernement officiellement de « gauche » est confronté à une lutte massive provenant de sa propre base électorale et sociale. Cette rupture définitive du « peuple de gauche » avec le PS pourrait ouvrir une série de phénomènes politiques brisant les soupapes de sécurité ayant assuré l’appui de la gauche au cœur de la stabilité du régime bonapartiste réactionnaire de la Ve République. De ce point de vue historique, et en dépit de toutes ses limites, la mobilisation actuelle incarne l’ouverture d’un nouveau cycle de luttes de classes dont les suites, qui exigeront de tou-te-s celles et ceux qui luttent, et des révolutionnaires en particulier, de s’armer théoriquement et politiquement à la hauteur des obstacles à dépasser autant que des potentialités et des énergies qui se sont exprimées depuis deux mois dans le pays bien mal nommé des « droits de l’homme ».

Ce texte est la version française d’un article à paraître en espagnol dans le numéro de mai 2016 de la revue Ideas de izquierda.