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Société

Contre une politique de la maltraitance

Psychiatrie : entre répression et sur-médication, le cri d’alerte des soignants

Dans la psychiatrie, de plus en plus d'hôpitaux se mettent en grève, dénonçant des conditions de soin et de travail inacceptables. Une revendication revient souvent chez les personnels hospitaliers, dans la psychiatrie comme dans les autres spécialités : « ce n'est pas pour maltraiter les patients qu'ils et elles ont choisi ce métier ».

crédit image : Psychiatrie Parisienne Unifiée @PPUpsy 6 sept

On peut comprendre les difficultés des personnels médicaux : venus à l’hôpital public pour soigner, aider, accompagner, ils sont contraints, par les choix budgétaires et le manque de personnel, à chronométrer la moindre intervention et à ne pas pouvoir prendre le temps de l’écoute, pourtant nécessaire au soin. En psychiatrie plus précisément, parce que l’hospitalisation implique aussi la privation de liberté, le soin confine de plus en plus à l’hypermédication, au recours à la contrainte, rendant impossible la prise en compte de la détresse psychique. Or notre époque connaît deux grands courants qui s’attaquent à la psychiatrie : un courant politique, qui conçoit la maladie mentale comme relevant de mesures répressives – le point de départ récent date de Sarkozy qui, profitant d’un fait divers impliquant un schizophrène, a modifié considérablement les conditions d’hospitalisation des malades en psychiatrie – et un courant médical, autour de la fondation FondaMental notamment, qui prône, contre la psychanalyse et le soin par la relation entre patient et soignant, le recours systématique à la médication et à l’analyse par les neurosciences.

Ce dernier courant cherche à revenir sur l’un des acquis de la période post-68, qui a vu la séparation de la neurologie et de la psychiatrie. Cela signifie que le patient en psychiatrie n’apparaissait pas comme un « cerveau malade » à soigner mais dans la globalité de son existence, comme une personne souffrant d’un trouble. C’est ce qui a nourri les critiques sociales qui sont venues de certains psychiatres des années 70 et 80 – tel que Jean Oury, Tony Lainé, ou aujourd’hui encore Mathieu Bellhasen. On voit donc se dessiner deux régimes de compréhension de la maladie mentale : le courant réactionnaire actuel, qui impute la pathologie à une défaillance chimique du cerveau, et le courant critique, qui souligne que la violence sociale et économique pèse non seulement sur les conditions de vie des personnes, mais impacte également leur santé psychique. La logique à l’oeuvre aujourd’hui relève de la première approche, la plus brutale pour les malades mais aussi pour les personnels eux-mêmes, qui ne voient plus de sens à leur pratique.

Depuis septembre, on ne compte plus les grèves. A l’hôpital Pinel à Amiens, l’hôpital de Niort, ceux de Paris (Saint Anne, Maison Blanche) ou à Saint Etienne, les personnels ont réclamé plus de moyens pour pouvoir faire leur travail. Avant l’été, les personnels de l’hôpital du Rouvray ont interpellé la ministre sur leurs conditions de travail. Tous font le même constat : la psychiatrie reste le parent pauvre de la politique de santé, ce qui dénature le sens même de l’hospitalisation puisqu’il devient impossible, dans les conditions matérielles présentes, de soigner la souffrance mentale. En plus de sa spécificité de soin, le secteur subit les mêmes attaques que l’hôpital général, avec la mise en place des Groupements Hospitaliers de Territoire (GHT), qui au prétexte d’une meilleure gestion, conduit à aggraver encore les conditions de travail – et de capacité de soin – des personnels. La lente destruction de la psychiatrie de secteur, qui assurait une présence médicale en rapport avec la population, qui dure depuis une bonne dizaine d’années ajoute encore une difficulté, en rendant l’accès aux soins plus long et en raréfiant les personnels.

Politiquement, le problème est à la fois presque trop simple alors qu’il est aussi crucial : trop simple, car l’exclusion sociale et la stigmatisation des patients font souvent que ce qui concerne le secteur de la psychiatrie semble laisser assez indifférente la population. Crucial, parce que les politiques essaient de faire jouer à la psychiatrie un rôle qui n’est plus le sien : récemment encore, Gérard Collomb lançait un appel à destination des médecins psychiatres pour qu’ils travaillent au repérage de potentiels « radicalisés » dont la psychiatrie aurait la charge. Il s’agit donc de concevoir la psychiatrie comme un instrument de police et de répression, dans une logique sécuritaire issue des lois Sarkozy. Dans cette logique, n’importe quel malade est d’abord conçu comme dangereux et la psychiatrie endosse une fonction sociale de tri entre les personnes acceptables et celles qui doivent rester enfermées, y compris en dehors de toute perspective de soin.

Mais il faut souligner le lien organique entre une société et les maladies psychiques qu’elle peut engendrer : en refusant de penser la personne dans sa globalité, c’est-à-dire en oubliant la part de la « vie de relation » dans la pathologie, la psychiatrie devient une arme pour contraindre à la normativité en cours et pour enfermer les inadaptables, se mettant ainsi au service de la répression. Or il y a des situations auxquelles il serait inhumain de s’adapter. La dégradation en cours de l’hôpital public, les récentes lois Travail, la mort au quotidien des migrants en Méditerranée, les violences policières, la violence sociale endémique, la précarité : c’est toute notre société qui recèle de la violence et qui produit de la souffrance. Et pour la soulager, c’est aussi la société qu’il faudrait commencer à faire changer !




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