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Monde

Des anciens de la garde rapprochée de Compaoré s’emparent du pouvoir

Putsch au Burkina. Les fantômes du passé

Ciro Tappeste La situation reste extrêmement confuse, mais il n’y a plus de doute quant à la dynamique des événements des dernières quarante-huit heures. D’anciens proches de Blaise Compaoré, l’homme fort du Burkina pendant vingt-sept ans et renversé par un soulèvement populaire en octobre 2014 viennent de faire le0ur retour sur scène. C’en est donc déjà fini du « printemps burkinabé » ?

Ciro Tappeste

Mercredi, un commando du Régiment de Sécurité Présidentielle (RSP), la garde prétorienne de l’ancien dictateur, fait irruption en plein Conseil des ministres et prend en otage le président de la transition, Michel Kafando, son premier ministre, Isaac Zida, et plusieurs membres de son cabinet. Dans la foulée, dans les premières heures de la matinée, jeudi 17, un officier en treillis annonce la dissolution de l’ensemble des « institutions de la transition » lancées après le renversement de Compaoré pour encadrer le mouvement populaire, l’instauration d’un couvre-feu et la mise en place d’un bien mal nommé Conseil National Démocratique (CND) censé organiser au plus vite « une large concertation (…) pour former un gouvernement (…) pour aboutir à de nouvelles élections ».

Les motivations de ce coup d’Etat en bonne et due forme ? On les trouve du côté du général Gilbert Diendéré, à la tête du RSP, ce régiment d’élite de 1300 hommes. Comme le souligne l’édito anti-putschiste de L’Observateur Paalga, « le nouvel homme fort du pays donc est tout sauf un homme nouveau. Tant il a été au cœur du régime défunt de l’ex-président Blaise Compaoré ». Parmi ses faits d’armes on pourrait citer sa participation au commando ayant été chargé d’exécuter l’ancien président Thomas Sankara en 1987, figure tutélaire du panafricanisme et du tiers-mondisme.

Après le renversement de l’ex-dictateur, les autorités de transition ont longtemps hésité quant à l’attitude à prendre vis-à-vis de l’ancien système compaoriste. Prises en étau entre le mouvement populaire, structuré autour du mouvement de jeunesse du Balai citoyen et des syndicats, qui continuent à faire pression, et les impérialismes, à commencer par Paris, les autorités de transition se sont toujours refusé de mettre en œuvre une purge complète du régime qui impliquerait la convocation d’une véritable assemblée constituante souveraine sur la base de la liquidation de l’ensemble du système compaoriste.

Or, tandis que des élections devaient se tenir en octobre pour sanctionner définitivement le passage à la « démocratie », le gouvernement de transition semblait vouloir dissoudre (mais bien trop tard) l’ancienne garde prétorienne du dictateur qui est déjà sortie quatre fois de ses casernes depuis octobre 2014, empêcher les anciens politiciens ayant trop trempé dans le système Compaoré, à savoir une vingtaine de députés, dont la femme de Diendéré, de se présenter aux prochaines législatives, et ce alors qu’un nouveau rapport devait également être rendu public le 17 au sujet de l’assassinat de Sankara, dossier dans lequel le chef des putschistes est cité à plusieurs reprises. Il n’en a pas fallu plus pour que le RSP, à qui on a laissé es armes et ses prérogatives, ne passe à l’action.

Fantômes du passé, les militaires compaoristes font donc leur retour en force. L’autre mesure phare dues nouvelles « autorités » est l’instauration d’un couvre-feu, alors que des unités putschites ont patrouillé les principaux quartiers de Ouagadougou pour disperser toute tentative de rassemblement contre le coup d’Etat. Dans la capitale, en effet, les commerces, le grand marché et les principales administrations sont restées fermées, en raison, notamment, de l’appel à la grève lancé par Unité Syndicale, l’intersyndicale burkinabaise, et relayé par le Balai Citoyen. Chose nouvelle, l’appel au débrayage a été encore plus suivi en province qui n’avait pas été à la pointe, en octobre dernier, du mouvement anti-Compaoré. A Yako, la ville dont est originaire Diendéré, son domicile particulier a été brûlé. Au Burkina, les souvenirs du large mouvement d’octobre dernier ayant abouti à la prise du parlement et à la destitution d’un dictateur chevillé au pouvoir est encore dans toutes les têtes, et les militaires craignent un nouveau rebond. D’où la chasse à l’homme contre l’opposition et les dirigeants des organisations de jeunesse, ainsi que ce couvre-feu.

Il est peu probable que le nouveau régime puisse se maintenir en place au vu des réactions de la « communauté internationale », au premier rang de laquelle Paris et le Conseil de Sécurité de l’ONU. On notera, néanmoins, que François Hollande a beau jeu de se poser en « défenseur inconditionnel de la transition » lorsque l’on sait qu’à quel point le Burkina de Compaoré a pu jouer le rôle de pays-relais de la politique impérialiste française en Afrique. Diendéré, lui-même, a été décoré de la légion d’honneur par Nicolas Sarkozy en 2008. Tout ceci ne veut pas dire, néanmoins, que le CND pourrait se résigner e bonne grâce à lâcher le pouvoir et ne puisse s’accrocher coûte que coûte au gouvernement malgré un manque de soutien internationaux, à l’instar d’un Pierre Nkurunziza au Burundi. En témoignent la soixantaine de blessés et, au moins, trois morts, après plusieurs tentatives de rassemblements anti-putschistes dans la capitale.

Cela indique aux forces du mouvement populaire burkinabais, à commencer par le Balai Citoyen et les principales organisations syndicales d’un pays ayant une longue histoire de luttes sociales, qu’il est impossible de réellement tourner la page Compaoré et d’éviter une transition-trahison en continuant à faire confiance en un Kafando ou un Zida. Pour cela, le mouvement populaire doit réussir à imposer que soit liquidé l’ensemble des vieilles structures compaoristes, mis hors d’état de nuire et jugés ses anciens hommes de main, en appelant à la convocation d’une assemblée constituante souveraine dont doivent être exclus non pas les anciens proches de Compaoré mais également tous ceux qui ont gravité autour de lui et sont devenus des opposants de la dernière heure.

La jeunesse, le mouvement des femmes et les syndicats du Burkina ont montré à plusieurs reprises les ressorts qui étaient les leurs, faisant trembler également tous les autocrates de la région (et Paris), craignant la contagion. Reste à voir ce qui primera de la combinaison de pression extérieure et de possibles mobilisations dans le pays vis-à-vis des putschistes qui pourraient se contenter de négocier leur impunité présente et passée et une clause de garanties liant plus encore la nouvelle assemblée qui devrait être élue aux structures de l’ancien régime.




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