[MOTS-CROISÉS]

Qu’est-ce que le peuple ?

Mario Tronti

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Qu’est-ce que le peuple ?

Mario Tronti

En dehors de la classe, point de peuple ? Point de peuple sans classe ?

« Il est une foule de mots que l’on emploie tous les jours et que, par conséquent, l’on croit comprendre dans toute leur étendue, et que cependant peu de personnes privilégiées comprennent à fond. Tel est le mot cercle, tel le mot carré, dont tout le monde se sert et dont les géomètres seuls ont une idée claire et distincte : tel est encore le mot Peuple, que nombre de bouches prononcent, sans que l’esprit en saisisse la véritable signification ». C’est ainsi que s’exprimait le mathématicien et philosophe Frédéric de Castillon lors de sa participation au concours de l’Académie royale de Prusse (1778), qu’il remporta d’ailleurs, sur la question, chère à Frédéric II, consistant à savoir « s’il est utile au Peuple d’être trompé, soit qu’on l’induise dans de nouvelles erreurs, ou qu’on l’entretienne dans celles où il est ? ». « Ordinairement on entend en général par Peuple – écrit encore Castillon – le gros de la Nation qui, occupé presque sans relâche à des travaux mécaniques, grossiers et pénibles, n’a aucune part au gouvernement et aux emplois ».

(...) Au contraire de ce que véhicule la pensée progressiste, qui a fait tant de mal à la pratique du mouvement ouvrier, le concept politique de peuple ne fait pas son apparition avec la Révolution française, pas plus qu’avec les précédentes révolutions bourgeoises de même type, la révolution anglaise et la révolution américaine, qui sont des formes de guerre nationales et sociales. Il faudra attendre 1848 pour voir sur scène ce nouveau sujet politique. Delacroix, tout imprégné de l’idée romantique de Volksgeist, était parvenu à saisir dans la Révolution de Juillet 1830 l’image triomphante de la « Liberté guidant le peuple ».

Mais c’est le « Maudit mois de juin » 1848 qui, de Paris à l’Europe, verra la réalité, inouïe pour les bourgeois, du peuple en armes sur les barricades, pour sa propre révolution. Marx commit l’erreur géniale d’y saisir prophétiquement la figure émergente du sujet politique ouvrier. Il s’agissait en réalité de l’ancien prolétariat qui, depuis la première révolution industrielle, avait déjà envahi des pans entiers de la société, urbaine notamment. Mais, si je peux m’arrêter un instant sur un point déterminant d’analyse, d’orientation et de jugement. C’est le concept de classe qui fait du peuple une catégorie de la politique – en l’occurrence de la politique telle qu’elle peut nous intéresser, à savoir lorsqu’elle est autonome par rapport à l’usage qu’en ont fait et qu’en font les forces dominantes.

Le concept de classe, et de lutte de classe, fait irruption dans l’histoire moderne pour démonter l’ensemble de l’appareil théorique d’analyse de l’économie et de la société. Il avait été inventé par les historiens de la Restauration. Les réactionnaires font toujours preuve d’une grande lucidité, pour mieux défendre leurs propres intérêts, dans leur lecture de la réalité effective. Avec la classe, le peuple devient sujet politique. Dès lors se déploie une histoire ambiguë, double, nullement linéaire, tout en ombre et lumière, faite d’instants de clarté et de périodes de confusion. C’est le point de vue de classe qui fait du peuple un sujet politique. Sans classe, il n’y a pas, politiquement, de peuple. Il n’est que socialement. Ou nationalement. Deux formes de neutralisation et de dépolitisation du concept de peuple.

(…) Contre le second, Lénine appréciait le premier populisme russe. Tout comme nous devrions apprécier le populisme du People’s Party et non celui des Tea Party. Sans doute faudrait-il relire Christopher Lasch (…) lorsqu’il indique que « la gauche a perdu depuis bien longtemps tout intérêt pour les classes inférieures. Elle est allergique à tout ce qui pourrait ressembler à une cause perdue ». Une cause perdue c’est pourtant s’occuper, toujours et encore, comme avant, des problèmes quotidiens des habitants des périphéries des grandes métropoles, qui ont la très mauvaise habitude de ne jamais aller au concert de musique classique.

[Trad. CT. L’article « Popolo » est sorti en 2010 dans la revue Democrazia e Diritto dans un numéro consacré au populisme. La rédaction remercie l’auteur de nous avoir donné l’autorisation de republier ce texte]

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