Entretien

Quel genre de classe ?

Tithi Bhattacharya

Entretien

Quel genre de classe ?

Tithi Bhattacharya

Sous le capitalisme, production de la valeur et reproduction de la force de travail sont deux processus distincts mais liés, explique Bhattacharya qui éclaire le rapport entre classe et genre et les perspectives d’un féminisme anticapitaliste.

Tithi Bhattacharya est marxiste, féministe et enseigne l’histoire de l’Asie du Sud à l’Université de Purdue, dans l’Etat de l’Indiana (Etats-Unis). Elle est par ailleurs membre du conseil éditorial de l’International Socialist Review, la revue théorique et politique publiée à l’initiative de l’ISO, une des principales organisations marxistes révolutionnaires dans ce pays. En 2017 elle a édité Social Reproduction Theory. Remapping Class, Recentering Oppression (Pluto Press, Londres), un livre qui apporte une contribution importante à la théorie marxiste de la reproduction sociale, dont Lise Vogel (qui préface ce même ouvrage) a été la première exposante en 1983. L’interview a été publiée dans Ideas de Izquierda.

Dans ton livre tu dis : « Je me propose de faire trois choses : (a) une réaffirmation théorique de la classe ouvrière comme sujet révolutionnaire ; (b) une plus large définition de la classe ouvrière, au-delà du simple salariat ; (c) une reconsidération de la lutte de classes qui aille au-delà du salaire et des conditions de travail ». J’aimerais organiser l’interview autour de ces points. Tout d’abord, la classe ouvrière comme sujet révolutionnaire n’est pas une position fréquente dans le féminisme en général, et j’imagine que ce n’est pas le cas non plus dans le « féminisme du 99% ». Que veut dire la défense de cette proposition dans le cadre des débats contemporains du féminisme ?

Merci pour cette question, car je la considère importante. Je ne pense pas qu’il y ait de contradiction entre le pouvoir de la classe ouvrière de changer le monde et le féminisme du 99 %, qui a émergé en 2016 à partir de la Grève des femmes. Précisément parce qu’il est né pour établir l’idée du pouvoir de la classe ouvrière. Parce qu’aux EEUU et en Europe de l’Ouest, mais aussi dans plusieurs régions du monde (je travaille de près avec le féminisme en Inde, d’où je viens), le féminisme qui a émergé de l’ère néolibérale s’est construit autour de l’idée vague de l’empowerment (la construction du pouvoir des femmes pour qu’elles décident de leur vie). L’empowerment évite de poser la question de qui prend le pouvoir, et dans quel but, ce sont des questions auquel le néolibéralisme ne répond pas. Ainsi, le féminisme a été assimilé à l’idée de l’empowerment des femmes, ce qui, en réalité, correspondait seulement au succès d’une infime minorité de femmes dans le monde : le succès de femmes politiques, de businesswomen, de femmes PDG, etc.
Quand les femmes accèdent à ces positions, c’est considéré comme un succès par ce type de féminisme. Alors que le vrai problème reste que pour la majorité des femmes dans le monde, le néolibéralisme a signifié un recul de leurs conditions de vie et de travail. Donc, si le féminisme veut devenir une menace pour le sexisme et la violence capitaliste, au lieu d’être un soutien au développement capitaliste, il doit devenir anticapitaliste. Cette manière de comprendre le féminisme est étroitement liée à la question du pouvoir des travailleurs. Je crois qu’il y a un problème politique et un problème théorique qu’il faut traiter ici. Théoriquement, pendant longtemps, dans les approches libérales des classes, et de la classe ouvrière en particulier, il y a une séparation entre les problèmes de classe et l’oppression. Les femmes, les minorités raciales, ou encore les personnes trans, ne sont pas considérées comme appartenant à une classe. Nous sommes donc pensées uniquement à partir de notre oppression, et non en tant que membres d’une classe. Je pense que c’est un des problèmes que la théorie de la reproduction sociale, comme je le dis dans mon livre, essaie de résoudre. Elle essaie de concevoir le genre, la race, le handicap, etc., comme une question de classe et non comme une affaire séparée.
Les conclusions stratégiques que j’en tire sont que toutes ces questions sont des questions de lutte de classes. Les luttes contre les formes d’oppression sont aussi des luttes de classes. Ainsi, pour moi, la conception de la lutte de classes limitée à une lutte pour de meilleurs salaires, ou aux seules luttes sur les lieux de travail, doit être combattue. Les deux sont liées. De fait, la précarisation des conditions de vie te rend plus vulnérable sur les lieux de travail. Si tu n’as pas de « sécurité migratoire », il est plus facile pour le patron de te licencier. Ou si tu es une femme, tu seras plus facilement victime de harcèlement de la part de ton supérieur. Par exemple, par rapport à la question migratoire : la lutte contre les quotas migratoires ne peut pas être séparée du combat pour la syndicalisation, les deux vont de pair. Telle est la conséquence stratégique : dans le livre nous essayons de donner une compréhension plus intégrale de la classe ouvrière, qui intègre les questions de la race et du genre, la lutte pour l’égalité et contre l’oppression sociale compris comme un tout.

Par rapport à cette compréhension plus intégrale de la classe ouvrière, dans le livre tu dis que c’est un « élargissement » de la définition de classe. Mais je me demande : un élargissement par rapport à quelle définition ? Celle de Marx ? Celle d’un certain marxisme ? Ou d’une majorité de syndicalistes ?

Bon, dans le livre il y a beaucoup l’usage du préfixe « re » (« remapping class », « recentering oppression »), non parce que nous le comprendrions comme quelque chose de nouveau, mais comme la récupération des traditions marxistes classiques. L’idée centrale est que dans le Livre I du Capital et dans d’autres endroits, Marx développe la logique du capitalisme. Quelle est la dynamique qui pousse le système vers l’avant ? Le moteur du capitalisme est dans la production de marchandises par la classe ouvrière, ce qui permet dans ce processus d’extraire le surproduit. Ce n’est pas un processus extra-économique, comme c’était le cas des modes de production antérieurs. Il se fait à travers l’exploitation et l’extraction de profits et de surproduit, en faisant que la travailleuse [1] travaille plus longtemps ou plus intensivement pour que le patron obtienne des gains. Tel est donc le point de départ et le moteur du capitalisme.
Mais il y a d’autres moments dans l’œuvre de Marx, par exemple dans L’Idéologie allemande, où Marx et Engels disent plutôt que le point de départ est la séparation d’avec les moyens de subsistance, parce que si nous avions tous accès à la reproduction de notre existence, nous ne devrions pas travailler pour des patrons. Personne n’irait faire un travail horrible de 9h à 17h ou plus, si nous avions librement accès à notre nourriture et aux moyens de subvenir à nos besoins. À un moment particulier de l’histoire du capitalisme, la classe ouvrière a été séparée, ou violemment arrachée, de ses moyens de reproduction, raison pour laquelle l’ouvrière dépend du capitaliste pour reproduire sa vie. C’est pour cela qu’elle vend sa force de travail ou sa capacité à travailler : pour gagner sa vie.
Dans l’histoire du capitalisme, la question commence quand une travailleuse commence à travailler, que la force de travail est considérée comme une donnée de base. Dans La Théorie de la reproduction sociale je fais un pas de plus, et je dis : « La force de travail n’est pas donnée, elle doit être reproduite ». Il y a de nombreux processus sociaux qui entrent en jeu lors de cette reproduction de la force de travail. Elle n’est pas donnée. Parce que si nous prenons la force de travail comme une donnée, alors la force de travail de chaque être humain serait exclusivement la force de travail portée à sa naissance. Mais évidemment, la force de travail ne se réduit pas à cette force « première » : elle est formée, façonnée, produite et perfectionnée par nous les femmes au sein de la famille et les rapports sociaux auxquels nous appartenons. Aucun de ces processus n’est naturel. Ce sont tous des processus sociaux. La théorie de la reproduction sociale se consacre à leur étude. J’aime la penser comme un mécanisme théorique très complexe qui permet de démêler constamment toutes les catégories philosophiques et politiques que le capitalisme naturalise.
Nous nous posons donc la question de savoir quel type de processus social aboutit à la production de la force de travail. Il est évident qu’il y a un processus biologique : on naît et on est socialisé. Dans la majorité des familles nous ne socialisons pas nos filles en disant que le mariage ou la monogamie sont terribles. Certaines d’entre nous parlons à nos filles de ces questions une fois qu’elles sont suffisamment grandes. Mais nous ne commençons pas par là. Dit autrement, nous socialisons les filles avec des rapports capitalistes. Ensuite nous socialisons les filles à l’école, et ainsi de suite. Et quand je parle de ces mécanismes de socialisation plus institutionnels, nous voyons immédiatement qu’ils sont segmentés. Certains quartiers ont un certain type d’école, d’autres ont de meilleures écoles, etc. Nous parlons alors d’une reproduction différentiée de la force de travail : une partie de la force de travail est préparée ou socialisée pour aller à Harvard, tandis qu’une autre est préparée ou socialisée pour devenir ouvrier de la construction.
Ainsi, quand nous disons que la force de travail est reproduite, ce n’est jamais un processus simple. Nous devons considérer les différentes institutions qui reproduisent la force de travail. Ce n’est qu’ainsi que nous pouvons comprendre que la reproduction de la force de travail est aussi la reproduction des rapports capitalistes. Les deux sont intimement liés. La production de marchandises sur le lieu de travail et la production de la main-d’œuvre en dehors des lieux de travail sont des processus connectés. Sinon, les rapports capitalistes seraient instables. Par exemple, la famille basée sur les rapports de parenté doit être stable pour que la génération suivante soit socialisée. Les féministes en Argentine sont une grande source d’inspiration en ce moment parce c’est précisément quelque chose contre lequel vous luttez. Nos sœurs sont dans la rue en train de lutter contre le fait que les politiciens bourgeois et l’Eglise catholique cherchent à renforcer la famille nucléaire en s’opposant au droit à l’avortement, en affirmant que les femmes doivent être des mères. C’est une compréhension forcée du rapport entre les femmes et leurs corps, et entre les femmes et la famille nucléaire. Evidemment, l’Argentine n’est pas le seul exemple. Tous les pays capitalistes ont un agenda pro-famille, à quel point ils peuvent forcer le trait est une question de degré.

Tu considères que le droit à l’avortement est un droit que doivent porter les syndicats ?

Absolument. Je crois que les syndicats — et pas seulement les syndicats, mais n’importe quel secteur du mouvement ouvrier, qu’il soit organisé en syndicat ou non — doit s’intéresser à la question de l’avortement. Sans des droit sur notre santé reproductive, nos droits sur notre capacité productive seront réduits. Ce sont des batailles qu’on ne peut pas mener séparément. Je crois aussi que nous sommes plus faibles tant du côté du mouvement féministe que du mouvement ouvrier si les syndicats refusent de lutter pour nos droits reproductifs. Il en est de même pour le racisme : si les syndicats ne portent pas ces luttes, ils s’affaiblissent. Le droit à l’avortement est un terrain très important de lutte des femmes de la classe ouvrière. Je ne sais pas quels sont les chiffres en Argentine, mais aux Etats-Unis c’est clairement une bataille de classe : les riches peuvent payer l’avortement, c’est la pure vérité. Le planning familial (Planned Parenthood) est ici l’institution qui soutient le plus le droit à l’avortement, et il a reçu beaucoup de menaces de la part des anti-IVG. La grande majorité des femmes qui ont recours aux services du planning familial, 60 %, sont pauvres et racisées. Il s’agit d’une question de classe. Si tu penses à cela, accoucher est entièrement une question de classe. Comment vas-tu alimenter ton enfant ? C’est une question liée au type de travail que tu occupes, qui est à son tour lié à la question de l’accès aux soins. Peux-tu accoucher ? Peux-tu porter les neuf mois ? As-tu accès à un médecin ? Comment vas-tu alimenter ton enfant ? As-tu un logement ? C’est lié à d’autres problèmes : est-ce que les autorités migratoires vont t’enlever ton enfant à la frontière, comme le fait Trump ? Ce sont tous des problèmes reproductifs. Mais la naissance d’un enfant n’est pas qu’une question de femmes. Ce sont les femmes et les corps identifiés comme tels qui donnent naissance (parce que les hommes trans le font aussi), mais c’est une question de parentalité, qui est une question sociale.

Dans ton livre tu affirmes que la reproduction sociale de la force de travail (terrain sur lequel sont en jeu toutes ces questions de classe, qui ne sont pas perçues comme telles) est subordonnée à la production. Peux-tu préciser cette relation ? Que veut dire cette subordination ?

En termes marxistes, pour le dire simplement, la force de travail est utilisée pour produire des marchandises sur les lieux de travail, mais la reproduction de cette force de travail se fait en dehors du circuit de production des marchandises. Ces deux circuits sont donc liés, mais ils sont distincts. En quoi consiste cette séparation ? Sur les lieux de travail, le capital a le contrôle et la domination totale sur les activités de travailleurs. Ce n’est pas le cas avec la reproduction de la force de travail. Bien sûr, le capitalisme, dans la mesure où il est une totalité systémique, exerce une influence et une domination sur la reproduction de la force de travail, mais il n’en a pas un contrôle total. Même si la majorité des politiciens bourgeois le voudraient, en réalité ils ne peuvent pas contrôler les foyers et dicter nos modes de vie. Ils essaient de diverses manières, par exemple avec l’interdiction de l’avortement, les lois qui protègent les violeurs, ou d’autres formes de sexisme.
Ce sont diverses manières dont le capitalisme essaie de contrôler la sphère de la reproduction. Mais tout simplement, il n’a pas de contrôle total. Donc, peu importe les lois sur l’avortement, peu importe la puissance de l’Eglise catholique, les femmes et les hommes ont toujours eu du sexe pour le plaisir, pas seulement pour se reproduire. Des jeunes femmes ont toujours dit « non, je ne suis pas hétérosexuelle, je suis lesbienne, je suis trans », de sorte que les êtres humains expriment leurs potentialités de manières très diverses, au-delà de ce que le capitalisme considère comme normal ou correct. Attention, je ne dis pas qu’être lesbienne ou trans est en soi un défi au capitalisme. Bien évidemment ça ne l’est pas. Mais cela peut le devenir si ça se transforme en un mouvement, tandis qu’une personne trans prise individuellement n’est pas un défi au capitalisme.
Ce que j’essaie de dire c’est que ces rapports et ces affects continuent d’exister malgré les tentatives du capitalisme de les réguler et de les dominer. La raison pour laquelle la domination n’est jamais totale et suscite toujours des résistances renvoie à ce qui structure le système : le capitalisme n’a pas de contrôle total sur la reproduction de la force de travail, il doit laisser les travailleuses s’occuper de leur propre reproduction sociale et de la manière dont elles s’intègrent à ce système. Il y a de ce fait un certain degré d’autonomie, qui permet que se manifestent dans cette sphère une série d’éléments subversifs. A nouveau, je ne dis pas qu’il n’y a pas d’éléments subversifs dans la sphère du travail : une grève, c’est précisément cela. Je dis que dans la grève la subversion se manifeste directement face au capital, tandis que dans la sphère de la reproduction les subversions s’expriment parce que le capital a moins de poids.

Cette idée de penser la lutte de classes sur le terrain de la reproduction sociale nous oblige à penser, je crois, la question de ce que John Womack a appelé la « position stratégique » pour désigner les positions au sein de la sphère de la production, dans laquelle les travailleurs ont plus de poids, c’est-à-dire les positions à partir desquelles ils pouvaient faire plus de mal au capital. Quel est le rapport entre ces deux territoires de la lutte de classe (la production et la reproduction) à partir de ce point de vue de positions stratégiques ? Sont-elles équivalentes, du point de vue des potentialités de la classe ouvrière ? C’est la même chose une grève dans une usine, dans un métro ou dans un quartier ?

En tant que marxiste, je crois que le pouvoir de la classe ouvrière est indissociable de son lieu de travail. C’est là que le collectif de classe est le plus fort et qu’il a la capacité d’abîmer ou de faire s’effondrer le système. Il est ainsi parce si les travailleurs cessent de travailler, le moteur du système s’arrête, mettant fin à l’extraction de plus-value. Donc, en effet, je pense qu’il y a une importance stratégique des luttes basées sur les lieux de travail et qu’elles sont beaucoup plus puissantes que les luttes non liées à une structure productive. Cela en termes de ce qui nuit le plus au système dans son ensemble.
Cependant, nous ne pouvons pas considérer la question de manière figée, comme s’il y avait des étapes dans la lutte. La raison pour laquelle j’estime que c’est très important en ce moment est que globalement le pouvoir des syndicats, et donc des travailleuses sur leur lieu de travail, n’a pas seulement été érodé mais a disparu dans de larges régions du monde. Par exemple, dans deux des plus grandes économies, l’Inde et la Chine, le pouvoir des syndicats sur le lieu de travail est quasiment inexistant. En Inde, il existe un large secteur informel où les gens n’ont jamais entendu parler de syndicats. Nous parlons d’une période de 40 ans au cours de laquelle le capital a mené une bataille acharnée contre les syndicats sur les lieux de travail, et où leur pouvoir a considérablement diminué.
Face à cette situation, nous pouvons dire deux choses en tant que militants. La première est : « classe, nous allons attendre le moment mythique où les syndicats seront reconstruits. » C’est la position d’un secteur de gauche selon lequel tout le pouvoir devrait surgir des syndicats et toutes les luttes viser à reconstruire le mouvement syndical, en se concentrant uniquement sur ce point, tout autre combat devant être subordonné à cet objectif. La position de l’aile droite serait que c’en est fini de la classe ouvrière, qu’il n’y aura plus de lutte collective contre le capital parce que le mouvement syndical a été défait. Ce sont les deux réponses possibles à l’affaiblissement des positions de la classe ouvrière sur le lieu de travail.
Je pense que nous, en tant que féministes marxistes, avons un point de vue différent. Nous disons : « Pourquoi est-ce que les gens travailler ? » Les gens ne vont pas travailler pour avoir de l’argent. Les gens vont travailler pour vivre. Alors, le salariat est une médiation entre l’être humain et son existence, sa subsistance. Le salaire est un moyen, c’est pour cela que les gens se concentrent sur cette question. Je pense qu’en tant que marxistes, nous oublions parfois – et les chefs des syndicats l’oublient définitivement – que ce n’est pas le salaire qui préoccupe la travailleuse mais ce qu’il permet d’obtenir, c’est-à-dire la vie. Lorsque les conditions de vie s’aggravent pour la classe ouvrière, des luttes éclatent. Peu importe qu’elle ne puisse pas se battre sur son lieu de travail car son pouvoir collectif a été affaibli, la classe ouvrière continue de se battre dans les quartiers, dans les luttes pour le loyer, pour l’eau potable et ces luttes, je pense, contribuent à renforcer la confiance de la classe dans son ensemble, afin que cette confiance puisse s’exprimer à nouveau sur le lieu de travail.
En tant que marxistes, si tu as une vision à long terme, tu vois que le développement de la conscience de la classe ouvrière peut se faire de multiples manières. Il peut y avoir en même temps des grèves sur le lieu de travail et le développement de mouvements sociaux. Il peut également arriver qu’il n’y ait pas de mouvement social mais uniquement des luttes sur le lieu de travail, une vague de grèves qui débouche ensuite sur un mouvement social, par exemple anti-impérialiste. Mais le contraire peut aussi arriver : si tu étends l’outil de la grève au-delà du lieu de travail, des mouvements sociaux peuvent renforcer la confiance de la classe ouvrière et faire que la grève revienne sur le lieu de travail, en paralysant les lieux de production.
Par exemple, si une travailleuse dont le principal problème est le logement (le loyer) se rend au syndicat et que celui-ci lui propose de s’organiser sur son lieu de travail, elle pourra peut-être penser (influencé par le discours libéral) : « je ne vois pas l’intérêt de rejoindre le syndicat. » Mais supposons que le propriétaire de l’appartement la mette à la porte, que la travailleuse mère ou un père, sa famille et sa vie soient menacées, et que le syndicat lui dise alors qu’il l’aidera à s’organiser contre le propriétaire dans son quartier. Alors, cette travailleuse pourrait penser : « oui, cela concerne réellement ma vie. Je veux travailler avec ce syndicat parce que la situation est terrible. »
C’est ainsi que peut se forger la confiance dans le syndicat. Et quand ce syndicat va dire « si nous avons des salaires plus élevés, il sera plus facile d’accéder à de meilleurs logements », la travailleuse pourra alors envisager de s’affilier au syndicat car celui-ci aura participé à de dures luttes sociale pour gagner sa confiance. Je crois que ce type de « syndicalisme de lutte de classe » est la voie à suivre dans la période néolibérale, parce que le mouvement syndical a été tellement attaqué sur les lieux de travail dans le monde entier que pour le reconstruire, nous ne pouvons pas limiter notre imagination et nos horizons politiques uniquement au lieu de travail. Nous devons nous adresser à la travailleuse pour ce qui concerne l’ensemble de sa vie. C’est pour cela que la question de l’avortement devient si importante…

J’allais te demander exactement cela. Dans cette dynamique qui va de l’extérieur du lieu de travail vers l’intérieur, de mouvements pour des revendications qui, en principe, ne se présentent pas comme appartenant à la classe ouvrière (bien qu’ils le soient), ni à l’organisation et la lutte sur le lieu de production comme centre névralgique du capitalisme, considères-tu que les femmes ont un rôle spécial à jouer, un rôle de premier plan ? Je pense au fait que les femmes représentent la moitié de la classe ouvrière, et 70 ou 80% des travaux de reproduction sociale. Penses-tu que cela ouvre la possibilité de penser les femmes comme avant-garde d’une reconstruction de la classe ouvrière ? Ou crois-tu que cela pourrait être une hypothèse essentialiste ?

Je ne pense pas du tout que ce soit essentialiste. Je pense que c’est important parce que cela a à voir avec les choses dont nous avons discuté précédemment. Il y a avant tout le problème numérique qu’une majorité de travailleuses sont des femmes, et qu’elles sont présentes dans tous les secteurs. C’est déjà un élément dont nous devons tenir compte. Mais je pense qu’il existe un problème structurel plus profond, qui rend les luttes si marquées par les questions de genre ces dernières années : le problème structurel est que le néolibéralisme au cours de ces 40 années a mené une attaque cruelle contre le niveau de vie des travailleuses : santé, retraites, éducation, privatisation des services publics. La privatisation de toutes les ressources dont les êtres humains ont besoin pour se reproduire est au premier plan des attaques néolibérales, ce qui signifie que depuis 40 ans, notre capacité de reproduction est attaquée par le néolibéralisme et du fait du sexisme, les femmes ont dû porter sur leurs épaules la plupart de ces attaques.
Lorsqu’on privatise l’eau ou ferme des écoles, les femmes sont les personnes les plus affectées. Lorsque le système de santé est privatisé ou directement fermé, ce sont les femmes (qui assument les tâches de soin dans les familles et les quartiers) qui sont les plus touchées. Ainsi, depuis 40 ans le néolibéralisme s’attaque à la reproduction sociale, ce qui a des conséquences très marquées en termes de genre, et je pense que nous devrions en parler beaucoup plus dans les syndicats, entre marxistes et gens de gauche. 2008 a été la goutte qui a fait déborder le vase du consensus néolibéral, la crise s’est installée « dans la maison » du capitalisme. Mais si l’on regarde les mouvements précédents, dix ans avant comme dix ans après 2008, on constate à quel point ces mouvements sont genrés.
Souvent, soit ils sont dirigés par des femmes, soit la grande majorité des participantes à ces mouvements sociaux sont des femmes, et les problèmes qu’ils posent ont tous des conséquences graves pour les femmes. Mais nous ne parlons pas de questions exclusivement féministes. C’est pourquoi je pense que le féminisme du 99 % est parfaitement logique, car on ne peut pas parler d’amélioration de la situation des femmes si on ne s’attaque pas au système même qui crée ces conditions d’humiliation pour les femmes. Et ce système est le capitalisme. Donc, le féminisme ne peut pas être renforcé dans le monde actuel s’il n’est pas un féminisme qui soit aussi anticapitaliste, parce que toutes les questions dont nous parlons ne sont pas des questions féministes, mais des questions qui sont fortement reliées au genre, ce qui les transforme en questions féministes.
Je pense que nous devrions rejeter l’idée que le féminisme ne concerne que les femmes. Le féminisme concerne le genre et le genre est au cœur de la façon dont le capitalisme se reproduit. Donc, à moins que les hommes, les femmes et les personnes de toutes les orientations sexuelles, tous les choix et capacités se rejoignent dans cette bataille, le féminisme n’en sortira pas renforcé. Si tu proposes un féminisme réservé exclusivement aux femmes cis ou aux citoyens, ce n’est pas du féminisme, parce qu’ainsi tu renforces le système. Si tu ne lutte que pour les femmes cis, en réalité tu renforces la famille capitaliste et les idées de parenté hétéronormatives, qui à leur tour seront les idées qui se retourneront contre toi. Par conséquent, en tant que personne cis, tu devrais te battre pour les droits des trans, non pour des raisons « morales » mais parce que ton intérêt est lié à cela, parce que lutter dans ce sens affaiblit le système dans son ensemble et que par conséquent, ta situation s’améliorera quand le système sera affaibli. C’est donc la raison pour laquelle je pense que la question sur ce que devrait être un « problème féministe » doit être une question permanente, car tous les problèmes anticapitalistes sont en réalité des questions féministes.

Pour finir, j’aimerais avoir ton opinion sur un processus qui est lié à ce dont on parle : la grève des enseignants aux Etats-Unis, qui depuis février s’étend à différents Etats, et qu’on appelle maintenant le « printemps des enseignants ». Trois questions : pourquoi maintenant ? Pourquoi le secteur de l’enseignement public ? Et pourquoi les femmes sont-elles à la tête du mouvement ?

Pour commencer, 77 % des enseignantes sont des femmes. Dans certains Etats, elles sont même 80 %. Cela répond à la question sur les femmes à la tête du mouvement. Pourquoi maintenant ? Parce que pendant les 40 dernières années, le néolibéralisme a attaqué l’éducation et tenté de diverses manières de la privatiser, en affaiblissant les enseignants et leurs syndicats, ainsi qu’en s’attaquant au métier même d’enseignant. Quand des personnes deviennent des enseignantes, en général c’est parce qu’elles aiment enseigner, il faut le prendre en compte. Ce n’est pas qu’un effort émotionnel, elles sont heureuses et fières d’enseigner et de former de jeunes esprits.
Chaque réforme de l’éducation menée par le gouvernement (démocrate ou républicain, de George Bush ou de Barack Obama) s’en est pris précisément à cela, au fait d’aimer enseigner. Par exemple, les tests standardisés comme moyen de mesurer la performance des enseignantes sont un des outils de contrôle de ce métier. Plus généralement, il y a les coupes budgétaires dans l’éducation, qui obligent des écoles à fermer et les enseignantes à quitter leur emploi, parce qu’il devient invivable d’enseigner, de maintenir une famille et d’avoir une vie. Il y a eu pendant 40 ans une forte attaque contre le métier d’enseignant, qui à un moment ou à un autre devait mener à un point critique. Je crois que l’élection de Donald Trump a porté toutes ces questions à un niveau sans précédent. C’est-à-dire que les ingrédients étaient déjà là, Trump ne les a pas inventés. Mais il a intensifié politiquement ces processus et les revendications des enseignants ont commencé à jouer un rôle très important.
Le genre a une importance vitale à cet égard et ce n’est pas seulement parce que la grande majorité des enseignantes sont des femmes mais parce que l’éducation, hélas, est considérée comme un travail typiquement féminin. J’ai passé quelque temps en Virginie occidentale lorsque la grève a éclaté. J’ai aussi été dans le Kentucky. a classe dirigeante a compris beaucoup plus vite que nous l’importance du genre dans ces grèves. Ils ont utilisé toutes sortes d’épithètes sexistes pour disqualifier les enseignantes. En Virginie occidentale, ils appelaient les enseignantes « Dumb Bunnies » (« lapins stupides », en référence à une série de livres pour enfants), pour dire qu’elles faisaient des sauts sans savoir comment et pourquoi. En réponse, les professeures se sont habillées en lapins roses et ont fait une démonstration dans la capitale : « ok, nous sommes des lapins stupides. »
Donc, d’un côté, on avait ça. Mais on avait également un autre problème : le catalyseur de la grève des enseignants en Virginie occidentale a été les attaques contre les retraites des enseignantes. L’un des acquis qu’elles ont maintenu malgré toutes ces politiques contre l’éducation publique a été la retraite et les services de santé. Comme ce sont des emplois publics, elles conservent encore ces droits. Mais cette dernière série d’attaques visait également les retraites.
Donc, en premier lieu les salaires sont trop bas ; deuxièmement, les conditions de travail sont humiliantes, mais même si tu pouvais supporter tout cela, à la fin de ta carrière tu bénéficiais au moins d’une retraite qui te permettait de passer paisiblement la dernière étape de ta vie. Les enseignantes de Virginie occidentale ont perdu cet acquis. Et comme on le sait, en ce qui concerne les personnes âgées, le genre joue un rôle particulier car ce sont les femmes qui portent la responsabilité des soins aux personnes âgées. Par conséquent, cela affecte particulièrement les femmes.
Mais la question de la santé a aussi pris un caractère de genre en Virginie occidentale. Ils ont dit aux enseignantes qu’elles devraient respecter certaines normes pour avoir accès aux soins médicaux. Pour cela, elles devraient porter au poignet un appareil qui contrôlerait tous leurs rythmes et capacités biologiques. Et le montant à payer pour l’assurance-maladie serait déterminé sur la base de ce contrôle. Donc, une femme de 40 ans serait surveillée selon la même échelle qu’une femme de 70 ans opérée du genou ou qu’un homme de 25 ans. Qui est plus « vital » entre l’homme de 25 ans, la femme de 47 ans et la femme de 70 ans ? La plus vitale paierait moins pour la sécurité sociale. C’est ainsi qu’ils tentent de lier les soins médicaux et la retraite aux rythmes biologiques. C’est évidemment devenu une question fortement liée au genre.
Tels sont certains des problèmes qui ont déclenché la grève en Virginie occidentale. Mais je crois que la vraie question que nous devons nous poser est de savoir pourquoi cette grève s’est élargie. Parce que si, comme l’ont dit les politiciens, il s’agissait d’un problème local, il aurait dû être restreint à la Virginie occidentale. Mais cela s’est propagé parce que c’est un problème systémique, les conditions d’enseignement aux États-Unis depuis 40 ans. Ce que la Virginie occidentale a montré, c’est que nous pouvons gagner. Et cela s’est produit, contre tous les pronostics.
La direction du syndicat était contre les enseignantes, les politiciens républicains étaient contre les enseignantes, les démocrates demandaient aux enseignantes de mettre fin au conflit contre rien ou presque. Et pourtant, les enseignantes organisées à la base sur leur lieu de travail sont restées fermes face à toutes ces forces et ont gagné. C’est ce goût sucré de victoire qui a convaincu toutes les autres enseignantes que l’on pouvait imposer les revendications. Cette idée de « pouvoir gagner » s’était longtemps perdue dans le mouvement ouvrier, dans l’imagination et la conscience de la classe ouvrière des États-Unis.
Alors maintenant, si tu regardes ce qui se passe aux États-Unis, les enseignantes de Virginie occidentale ne se sont pas seulement dressées debout, elles ont aussi aidé les travailleurs du transport aérien et ceux d’UPS (service postal) à se mettre en grève. Un climat vient subitement de s’installer selon lequel « on peut y arriver », « nous pouvons gagner ». Cette nouvelle conscience revenue dans l’air et je pense qu’il est très important de reconnaître le rôle d’une lutte sur le lieu de travail dans un petit Etat, le pouvoir et le potentiel qu’elle peut avoir une fois qu’elle l’a emporté.

Trad. de MC, JD, MR et JS

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NOTES DE BAS DE PAGE

[1Dans cette interview, Tithi Bhattacharya utilise le genre féminin pour parler de la travailleuse, le travailleur ou de n’importe quel genre. Les pluriels en français étant genrés, nous avons préféré « travailleuse » pour parler des travailleur/euses.
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