Edito

Question migrante, affaire brûlante

Claude Monge

Question migrante, affaire brûlante

Claude Monge

Alors que le mouvement des Gilets jaunes recueille le soutien d’une large majorité de l’opinion, conséquence d’une colère enfouie, produit de dix ans de crise et de contre-réformes, peu de sujets ont autant clivé la politique en France que les migrants.

Les vagues migratoires n’ont pourtant rien d’exceptionnel dans l’histoire du pays. Il suffit de lire n’importe quel livre d’histoire pour voir que des vagues d’hommes et de femmes sont arrivées périodiquement, que ce soit par mer ou par terre, que ce soit pour fuir la guerre, la misère, ou une dictature, ou les trois à la fois. Et à chaque fois, ces mouvements de migration ont suscité du rejet et du racisme, contre les Italiens au début du XX° ou les Espagnols dans les années 40 et 50.

Il s’agit là d’un phénomène intimement lié à l’histoire de l’Europe, avec son lot de guerres et de pillages coloniaux, ou d’interventions militaires, de bombardements ou de « missions ». Les flux migratoires après 1945 suivent d’ailleurs très exactement les lignes des impérialismes européens, les colonies en voie d’émancipation envoyant une partie de leur population en Europe, y compris sous l’impulsion des Etats européens eux-mêmes qui y voyaient une réserve de main d’œuvre très peu coûteuse.

Plus récemment, depuis plusieurs quinquennats, en France, chaque président de la République a eu « sa » guerre, en Lybie, au Mali ou en Syrie. Et les mêmes gouvernements feignent ensuite de découvrir les effets pourtant prévisibles de leurs guerres impérialistes : un million d’hommes et de femmes ont quitté le Proche-Orient, le Moyen-Orient et la Corne de l’Afrique pour chercher refuge en Europe ou ailleurs. Désormais, la bien mal nommée « crise » des réfugiés fait l’actualité. Emmanuel Macron, qui s’est présenté en vue des élections européennes comme le champion du champ « progressiste », face à un camp « souverainiste » (comprendre celui de Viktor Orban, de Matteo Salvini et de Marine Le Pen) a finalement montré que ses politiques n’ont rien à envier à la droite extrême ou même l’extrême droite. La loi Asile et immigration, promulguée en septembre 2018, a mis en place le cadre programmatique du gouvernement sur la question. Et il suffit de penser à l’épisode de l’Aquarius, ou plus récemment à l’augmentation des frais d’inscription pour les étudiants non-européens pour se faire une idée du cynisme de Macron.

Cynisme et hypocrisie, dans la mesure où les grands patrons profitent largement du travail des migrants et des illégaux alors qu’ils sont aussi présentés comme une menace auprès des salariés européens. On voit donc que la question sert à diviser la classe et que cette division sert doublement les intérêts des capitalistes, qui peuvent rester à l’abri à la fois pour exploiter le travail des migrants et aggraver l’exploitation des salariés « légaux » en agitant leur épouvantail.

La gauche elle-même s’est – à nouveau – trouvée dans l’embarras devant la question migratoire. En Allemagne, la figure de Die Linke, Sahra Wagenknecht a lancé en septembre le mouvement Aufstehen !, avec une forte rhétorique anti-immigration. Sans être au même niveau, lors de son discours à Marseille, le 28 juillet 2018, Jean-Luc Mélenchon a décidé de se prononcer sur un thème « délicat » : l’immigration.

Délicat non pas parce que des milliers d’hommes et de femmes ont trouvé la mort en tentant de traverser la Méditerranée, ou délicat non pas en raison des conditions d’accueil des demandeurs d’asile, mais délicat parce que la France Insoumise cherche à se situer dans un entre-deux, entre l’accueil des migrants et une ligne politique compatible avec les préjugés nationalistes d’une partie du monde du travail et de la jeunesse, plutôt que de les contrer. Equation difficile, tant la question a été fabriquée et quadrillée par l’extrême droite, et dont la solution impliquerait une rupture avec les concessions faites à l’état des consciences pour porter une critique radicale qui attaquent ceux qui tirent à la fois les ficelles et leur profit de la situation.

Enfin, la question est revenue à l’actualité avec le « Pacte mondial pour les migrations sûres, ordonnées et régulières », que la France s’apprête à signer lors d’une conférence de l’ONU le 10 et 11 décembre à Marrakech. En plein mouvement des gilets jaunes, des militants d’extrême droite profitent de ce calendrier pour tenter d’orienter les revendications du mouvement, comme le montrent les pages de « Riposte laïque ». On trouve sur certains sites qui prétendent être liés au mouvement des mots d’ordre comme la reconduite au pays des demandeurs d’asile déboutés, des cours d’histoire de la France et des cours de français pour les étrangers, dans la pure veine de l’extrême droite. Comme nous l’avons dit ailleurs on ne peut rien céder aux préjugés racistes et homophobes dans un mouvement dont le vrai ciment sera une prise de conscience collective de notre appartenance de classe. Une classe que nous partageons avec l’ensemble des travailleurs, d’où qu’ils viennent et où qu’ils soient. C’est à favoriser la construction de cette conscience internationaliste que vise ce numéro de RP Dimanche.

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