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Culture et Sport

BROADWAY A PARIS

« RENT » : une comédie musicale profonde et vivante qui parle à la jeunesse d’aujourd’hui

Le samedi 6 octobre, le théâtre de Ménilmontant à Paris affichait salle comble pour la dernière des six représentations de la comédie musicale américaine « RENT ». La moyenne d’âge des spectateurs, proche de 25-30 ans, et leur participation active au spectacle par des applaudissements, des rires quelquefois, et des claquements rythmés de mains, ont démontré largement comment, de Puccini en 1896, à Broadway en 1996 et à Paris aujourd’hui, l’actualité de la jeunesse pauvre, et particulièrement celle des jeunes artistes, reste la même, celle de la précarité et du vivre difficilement, nommée joliment « la vie bohème ».

(Article réalisé grâce aux interviews de Manon Lorre, chorégraphe, et Nicolas-Marie Santonja, directeur musical).

La troupe et son projet de promotion de la comédie musicale

Avec plus de 1500 spectateurs, le succès est au rendez-vous pour la jeune troupe « 27 Saville », qui s’est lancée, sous la direction de Jessica Capon, dans un projet ambitieux dont la préparation a duré plus d’un an et dont le résultat était loin d’être assuré.

Car Paris n’est pas Broadway, et ce qui marche en France, en matière de comédie musicale, ce sont plutôt les divertissements légers voire puérils,plutôt qu’un spectacle qui associe à la musique et à la danse, des thèmes socio-politiques profonds et une vision iconoclaste et un peu provoc, mais « particulièrement réaliste », du rapport à la vie, à la mort et au monde impitoyable qui nous entoure.

Un projet ambitieux pour une troupe qui n’existe que depuis trois ans, avec des membres aux profils très divers parmi lesquels il est parfois difficile de distinguer les professionnels des soi-disants "amateurs".On trouve donc dans cette compagnie de véritables professionnels de la comédie musicale, des intermittents du spectacle, beaucoup de jeunes qui sortent des écoles de comédie musicale, mais aussi des « amateurs » exerçant un autre métier comme l’interprète deJoanne,professeur d’anglais rompue au chant lyrique.

Pour un tel projet, bien sûr, la directrice et sa troupe n’ont pas choisi n’importe quoi. « RENT », lors de sa parution à Broadway, a constitué un véritable évènement. La mort de son jeune compositeur Jonathan Larson, à l’âge de 35 ans, la veille de la première, a créé un émoi considérable. Même si ce n’est pas ce qui a causé directement sa mort, il était atteint du SIDA. Ce destin tragique a donné lieu à la production d’un film avec des auteurs célèbres aux Etats-Unis. « RENT » est connu désormais, non seulement en raison de ce contexte très particulier, mais aussi parce qu’elle « dépeint vraiment la réalité ». « Ce n’est pas le Broadway des sourires et des paillettes, mais c’est aussi Broadway ». Ce fut d’ailleurs le signe du nouvel élan de la comédie musicale que cette histoire, mettant ouvertement en scène des gays, lesbiennes, bisexuels, ou drags, soit produite « in Broadway » et non « off broadway », comme on aurait pu s’y attendre et y tienne l’affiche pendant 12 ans.

Symboles et réalisme, un cocktail qui vous embarque

Un proprio sur le dos, la difficulté de percer, de survivre, l’amour, la jalousie, le sida, la mort et malgré tout la vie, voilà le cocktail que nous offre ce spectacle. Voilà ce qui fait qu’il émeut, qu’il plaît et qu’il mobilise.

Adaptée de La Bohème de Puccini, l’histoire raconte : À la veille de Noël, Mark et Roger, qui vivent en coloc, sont sur le point de se faire expulser par un propriétaire intraitable. Face à cette menace imminente, Mark décide de filmer son entourage et Roger d’écrire une dernière chanson qui lui apportera la gloire avant de mourir du SIDA. Avec leurs ami-es du quartier, ils mènent une « vie bohème ». Pleins d’idées, et ventre creux, ils ne se privent pas de transgresser les tabous. Alors qu’une manifestation anti-expulsion s’organise, Mimi, toxicomane et séropositive entre dans la vie de Roger. L’amour les prend, mais, tandis que la maladie se développe chez Mimi des sentiments contradictoires, de jalousie mais aussi de regret et de désespoir, s’emparent de Roger.

Un ressort dramatique extraordinaire que vient soutenir une partition musicale chantée lors de la première représentation à Broadway par Stevie Wonder et son équipe et dont plusieurs airs comme « Seasons of Love », « Tango Maureen », « La vie Bohème » ou « Santa Fe » demeurent célèbres.

Les choix chorégraphiques viennent eux aussi donner une ampleur particulière au spectacle. Pour Manon Lorre, chroégraphe, et pour Sarah Serres, metteuse en scène du spectacle, « il fallait concilier hommage et fidélité à la version d’origine mais aussi prendre des libertés pour laisser plus de place à la danse. » « RENT c’est vie et mort, mais c’est surtout vie… et si ça vit, il faut que ça danse ». « Tango Maureen » par exemple n’était dansé à l’origine que par un couple. Cette fois-ci, les couples qui évoluent sur la scène, par leur nombre et leur diversité , créent une caisse de résonance vibrante pour une ode à la danse la plus passionnée qui soit.

Une sorte d’effet miroir pour une troupe d’artistes souvent précaires

Une intensité particulière dans l’expression des danseurs/chanteurs était nettement palpable sur scène et a certainement contribué à la ferveur de la salle. Car « RENT » c’est aussi l’histoire d’artistes précaires, côtoyant l’incertitude du lendemain, la faim, la difficulté à se soigner, à trouver et payer un logement, les nécessaires colocs, et le besoin de solidarité. L’histoire de Mark, Roger et des autres… c’est sans doute ce que vivent certains de la troupe 27 Saville et en tout cas bien d’autres ailleurs, qu’ils soient intermittents, précaires, ou jeunes sortant des écoles de danse en mal de perspectives professionnelles.

Au-delà du plaisir esthétique, de la dynamique qui se dégage du chant et de la danse, c’est aussi un message social et politique qui nous est envoyé. Car, quels que soient la qualité et le succès du spectacle, l’avenir n’est pas assuré. Que six représentations de « RENT » aient pu se tenir à Paris et y connaître le succès, relevait de la gageure. Le pari a été gagné, mais nombreux sont les jeunes qui attendent au sortir des écoles de pouvoir être pris dans des spectacles d’une telle qualité ? Ils cherchent leur avenir dans un univers où, sans grosse production, il n’y a pas beaucoup de salut, les producteurs étant souvent plus réticents à prendre le risque de monter une comédie profonde et engagée comme « RENT ».




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