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Monde

Que va-t-il se passer lundi ?

Rajoy place son bras-droit à la tête de la Catalogne et destitue tout le monde

Les incertitudes grandissent, à mesure que les heures passent, autour de la Catalogne. Certes, le gouvernement central a annoncé qu’il reprenait en main directement la Généralité et une grande manifestation unioniste s’est tenue, ce dimanche, à Barcelone, mais la cause de l’indépendance, en dépit des hésitations des directions catalanistes majoritaires, est loin d’être battue en brèche.

Plus compliqué que les situations politiques italienne et grecque réunies

Il y a, d’abord, la complexité de la situation. Au regard des rebondissements de ces derniers jours, avec une République proclamée, mais un Etat central qui affirme vouloir reprendre les rênes du gouvernement autonome et proclame des élections anticipées pour fin décembre après avoir interdit un référendum début octobre, nombreux sont les observateurs européens, spécialistes des crises politiques qu’a pu traverser le continent ces derniers temps, qui affirment qu’en comparaison avec certaines situations qu’ont pu traverser l’Italie, au cours du post-berlusconisme, ou la Grèce, en 2014-2015, la situation que traverse l’Etat espagnol est encore plus kafkaïenne, tellement elle semble inextraicable et, par aspects, incompréhensibles. C’est en réalité, fondamentalement, l’expression d’une crise organique qui perdure, en dépit de la reprise en main violente que tente d’opérer Madrid.

150 hauts fonctionnaires mis-à-pied

Dès vendredi soir, à la suite du vote du Sénat donnant le feu vert au gouvernement de mettre en application l’article 155 de la Constitution, le conseil des ministres de Rajoy lui a laissé le champ libre pour décapiter la Généralité. L’ensemble des responsables de l’exécutif catalan ont été destitués, de même que 150 hauts fonctionnaires, qui ont été immédiatement mis à pied. La Généralité est passée directement sous contrôle du gouvernement central, chaque ministère catalan se retrouvant sous la tutelle de son équivalent espagnoliste. Le gouvernement autonome, qui n’en a plus que le nom, tombe sous la coupe de la n°2 du gouvernement Rajoy, Soraya Sánchez de Santamaría.

Ce n’est cependant pas le programme maximal des partisans de la ligne dure qui a été appliquée. Rajoy doit tenir compte du rapport de force, sur place, ainsi que des inquiétudes de ses partenaires européens qui ont réaffirmé leur soutien à l’unité espagnoliste mais qui sont très inquiets par l’évolution que pourrait prendre la situation en Catalogne si elle venait à se tendre encore plus. Ce n’est donc pas une mise sous tutelle de six mois qui a été décidée, accompagnée d’un redressement de la chaîne de télé catalane, TV3, et du ministère de l’Education, notamment, et encore moins d’une mise hors-la-loi ou d’une interdiction des partis catalanistes, comme cela a pu advenir avec la gauche aberztale basque dans le sillage de la dissolution de Herri Batasuna. Etroitement cornaqué par ses partenaires européens, Rajoy a donc opté pour une prise de contrôle pour une cinquantaine de jours, de nouvelles élections régionales ayant été appelées pour le 21 décembre.

L’entrée en vigueur de l’artucle 155, pour la première fois depuis 1978 n’en reste pas moins l’expression d’un tournant encore plus autoritaire du gouvernement centraliste. Face à une crise organique de régime, qui traîne depuis plusieurs années, c’est l’inflexion bonapartiste qui prime pour tenter de résoudre la situation.

Hésitations et fractures chez les indépendantistes modérés

Côté indépendantistes modérés, la situation reste des plus confuses. Certains reprochent à Puigdemont de ne pas avoir appelé, lui-même, à des élections anticipées, pour le 20 décembre, plutôt que de se les voir imposer par Madrid. D’autres ont souligné combien, dans le dernier discours enregistré de Puigdemont, diffusé samedi sur TV3, le leader indépendantiste parle de « résistance démocratique contre l’article 155 » mais ne fait allusion à aucun moment à l’Indépendance ou à la République. Après avoir confirmé une indépendance, qu’il avait déclarée, déjà, le 10 octobre, avant de la suspendre, une minute après, Puigdemont reste absolument flou quant à la stratégie à adopter pour résister à la reprise en main de Madrid.

Nombreux sont ceux qui notent combien la décision d’appeler à des élections anticipées est le coup politique le plus adroit joué par Rajoy jusqu’à présent, lui qui s’était passablement discrédité aux yeux, y compris, de ses homologues internationaux, en donnant l’ordre à la Garde civile et aux policiers de prendre d’assaut les bureaux de vote le 1er octobre. Pour le bloc souverainiste, qui est en train de se fracturer sur l’attitude à adopter face à la reprise en main, se présenter aux élections serait abjurer de la déclaration d’indépendance. Les boycotter serait, néanmoins, un suicide politique. Pour l’heure, Oriol Junqueras, ancien n°2 de Puigdemont et leader de la gauche Républicaine Catalane (ERC) a néanmoins annoncé son intention de se présenter et de tisser une nouvelle alliance, cette fois-ci non plus aux côtés du PDECat mais en direction de Podem, la déclinaison catalane de Podemos.

Réaction espagnoliste et riposte par en bas

Ces hésitations et cette frilosité, là où Madrid est sur des positions très radicales, pouvaient déjà être relevées dès vendredi soir, lorsque rien n’a été organisé pour centraliser les manifestations massives en soutien à la République qui ont été organisées dans toute la Catalogne, alors que l’ERC et le PDECat jouent un rôle central dans la mobilisation populaire. Tout ceci donne du mou, également, aux unionistes, qui ont à nouvel appelé à manifester, ce dimanche. La garde urbaine de Barcelone parle de 300.000 manifestants, soit moins que lors de la précédente manifestation ultra-réactionnaire du 8 octobre, et bien loin des 1,1 million de manifestants comme le soutiennent les organisateurs issus de la soi-disant « société civile catalane ».

Cela n’en reste pas moins un chiffre très important qui pose clairement la question du programme et du plan de bataille dont doivent se doter celles et ceux qui veulent lutter contre le coup de force madrilène et se battre pour que le mandat du 1er octobre, à savoir la sécession républicaine, soit opérée. Cela vaut autant pour les militants et activistes des Comités de Défense du Référendum que de la gauche syndicale, de la CUP et de l’extrême gauche catalane.

C’est en ce sens que dès vendredi soir, en marge des rassemblements spontanés en défense de la République, Santiago Lupe, de la direction du Courant Révolutionnaire des Travailleur-se-s (Etat espagnol-Catalogne) soulignait, depuis Barcelone, que face à l’offensive gouvernementale « le gouvernement de Puigdemont, Junts pel Sí, la coalition regroupant PDECat et ERC, voire même les entités indépendantistes type ANC ou Omnium ne sont pas en train de discuter réellement d’un plan de défense sérieux. C’est ce qui montre que cette République, qui vient d’être proclamée, et l’aspiration des Catalans à constituer leur République et à ouvrir un véritable processus constituant, tout cela ne sera pas réellement défendu par les directions des partis qui se trouvent à la tête de la Généralité. C’est le peuple catalan, les travailleurs de Catalogne qui, à travers l’extension et le renforcement de leurs mobilisation et de leurs organismes d’auto-organisation, qui pourront faire que le processus aille jusqu’au bout ».

Pour une République indépendante et socialiste !

« L’intervention autonome du monde du travail, poursuit Lupe, c’est aussi la seule façon de se prémunir et de se défendre contre l’Etat espagnol et contre l’article 155, mais aussi d’arriver à une véritable République indépendante et de discuter de quelle République nous avons besoin : une République au service des capitalistes, une République semblable, en dernière instance, à ce régime de 1978 avec lequel nous souhaitons rompre, ou une République des travailleurs et des travailleuses, des femmes et de la jeunesse, une République ouvrière et socialiste ? »

Que se passera-t-il lundi ?

Les incertitudes sont grandes à la veille de ce lundi censé représenter la reprise en main par Madrid de la Catalogne. Dans plusieurs administrations, des appels à la désobéissance et à la grève ont été lancés. Le mouvement étudiant reste extrêmement mobilisé. Le coup d’Etat en modèle réduit de Rajoy, quand bien même Madrid n’a pas déployé tout son arsenal répressif, est loin de garantir, a priori, pour la bourgeoisie espagnole et le grand capital catalan, un retour durable au calme. Bien au contraire. Et quand bien même lundi ne serait pas le théâtre de tensions généralisées, la fracture interne au sein de l’Etat espagnol ainsi que la crise de régime continuent à s’approfondir.

[Crédit photo : Eloy Alonso / Reuters. Manifestantes anti-Rajoy montrant une pancarte où le premier-ministre espagnol embrasse Franco]




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