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Débats

#1917. A la veille de la révolution, le « moine fou » se faisait assassiner

Raspoutine : le mythe bien réel du tsarisme russe

On ne peut manquer de revenir, en cette année de centenaire de la révolution de 1917, sur certaines figures individuelles qui ont incarné les contradictions agissantes de toute la société russe. Et de tous les personnages historiques qui ont compté à un titre ou un autre, Grigori Efimovitch Raspoutine est surement l’un de ceux qui fascine encore le plus. « Moine fou » venu de Sibérie devenu conseiller le plus proche de la tsarine, son histoire improbable alimente toujours, plus de 100 ans après sa mort, un grand nombre de productions historiques et artistiques. Mais derrière le mythe, la vie de Raspoutine résume à elle seule le processus de décomposition bien réel du tsarisme russe à la veille de février 1917, l’inconsistance d’un pouvoir qui, quelques mois seulement après la mort de l’illustre personnage, sera renversé par le principal mouvement révolutionnaire du XXe siècle. Georges Camac

Le « tsarets » venu des profondeurs de la Russie

La vie haute en couleurs de Raspoutine a inspiré de nombreux écrivains et artistes. Dernière en date, le (mauvais) « long-métrage », Raspoutine, réalisé en 2011 par Josée Dayan. Mais l’œuvre la plus emblématique reste certainement la célèbre chanson du groupe Boney M qui signe Rasputin en 1978, morceau racontant de manière décalée la vie de « l’homme de Dieu ». Plus que le personnage, c’est la Russie qu’il symbolise, celle du cliché de la démesure, du mystère de « l’âme slave » qui déchaine les passions, à l’image des sonorités folkloriques et des paroles sur lequel finit la musique de Boney M : « Oh those Russians » [Oh, ces russes].

Bien que teintée d’un culturalisme occidental certain, cette représentation de la Russie trouve cependant quelques vérités sur ce qu’était l’empire tsariste de ce début de XXe siècle, et dont Raspoutine est l’expression la plus caricaturale, celle d’une immensité plongée dans le sous-développement, l’archaïsme et la brutalité de rapports féodaux persistants malgré l’abolition du servage.

Né en 1864 ou 1865, Grigori est le fils de paysans du village sibérien de Pokrovskoïe, situé à 2500 km à l’Est de Saint-Pétersbourg. La vie est rude là-bas, l’existence rustique et le jeune « moujik » ne sera pas épargné. Jeune, alors qu’ils jouent ensemble sur les eaux glacées d’une rivière, il perd son frère qui traverse la glace et décède d’une pneumonie quelques jours plus tard. Il dispose d’une instruction sommaire et n’apprend ni à lire ni à écrire.

Le poids de l’orthodoxie russe est encore très important dans cette Russie du début du XXe siècle. Son mysticisme, ses croyances obscures, ses rites archaïques et ses chefs religieux sont très influents. Après avoir été sujet à des crises mystiques durant son adolescence et montré des dons supposés de guérisseur et de voyant, Raspoutine va devenir progressivement un « homme de dieu ». D’abord strannik, moine errant, il parcourt la Russie durant trois ans à la recherche de la charité.

Au cours de ces voyages, le paysan de Sibérie va se faire un nom jusque dans les sphères du pouvoir, à Saint-Pétersbourg et connaître une ascension fulgurante. On le crédite de qualités de guérison et de voyance particulièrement exceptionnelles. Progressivement, même s’il est ne l’est jamais reconnu officiellement, il va devenir un tsarets influent, du nom de ces maîtres spirituels charismatiques de l’orthodoxie russe. Le 1er novembre 1905, par l’intermédiaire de la grande-duchesse Militza et de sa sœur, la grande-duchesse Anastasia, il est présenté au tsar Nicolas II en personne. Dès lors, il ne cessera jamais d’accompagner le couple jusqu’à sa mort en 1916 et deviendra même le conseiller personnel le plus influent de l’impératrice Alexandra Fiodorovna Romanova.

Le conseiller de la tsarine

« Quelque chose qui n’était pas dans la logique de l’histoire » : ainsi fut qualifié Raspoutine par Kerenski, chef du Parti socialiste révolutionnaire et ministre-président du gouvernement provisoire après février 1917. Cette citation symbolise à elle seule l’incrédulité que suscitait à l’époque l’influence de ce « moine fou » sur le couple impérial. Pourtant, si la position de pouvoir prise par Raspoutine, moine mystique et illettré, a tout d’une erreur historique improbable en ce début XXe siècle, il n’en reste pas moins qu’elle s’explique.

D’abord, il convient de noter que la présence de Raspoutine à la Cour n’a rien d’exceptionnel. Auprès de Nicolas II, les personnages de ce type, rebouteurs, mages et possédés, sont nombreux : ils sont le symptôme de la décadence du tsarisme russe et de la déligitimation de l’autocratisme russe après la révolution avortée de Février 1905. Un phénomène analysé par Léon Trotsky dans son Histoire de la Révolution Russe (I, ch. 4 "Le tsar et la tsarine") : « plus la dynastie s’isolait et plus l’autocrate se sentait délaissé, plus il ressentait le besoin de l’au-delà ».

Cependant, au sein des cohortes de mystiques qui arrivent toujours plus nombreux à la Cour, le cas de Raspoutine est particulièrement remarquable. Symbole de la décadence du tsarisme et de l’église orthodoxe, de sa « sauvagerie médiévale », il est en même temps son expression la plus extrême. Les archives le décrivent comme un homme peu soigneux, sale et hirsute, souvent voire toujours ivre et manifestant un appétit sexuel démesuré. Il élabore d’obscures théories sur la régénération par le péché et vit selon son plus célèbre précepte : « Pour se rapprocher de Dieu, il faut beaucoup pécher. »

Surtout, les archives permettent de dresser le portrait d’un homme aux fortes caractéristiques de gourou. Doté d’un grand pouvoir de persuasion et de séduction, son influence est particulièrement remarquable auprès des femmes (en premier lieu de la tsarine) et il enchaîne les conquêtes sexuelles, jusqu’à dix par jour selon les sources. Des relations dont on peut se demander dans quelle mesure elles sont consenties. En effet, le gourou maîtrise également l’art de l’hypnose et d’une grande sensibilité psychologique, et plusieurs récits relatent sa capacité à obtenir ce qu’il veut de ces personnes mises dans un état de semi-conscience.

Mais derrière ses qualités de gourou, réelles, il y aussi des éléments plus terre-à-terre qui permettent d’expliquer l’influence de Raspoutine. D’abord, ses délires mystiques et ses excès le font suspecter d’être membre des khlysts, du nom d’une de ces multiples sectes religieuses qui fleurissent sur la perte d’influence de l’orthodoxie. Or, certains secteurs de l’Eglise Russe, pour lesquels il incarne un renouveau de la foi populaire, voient d’un bon œil l’arrivée du moine de Sibérie, par lequel ils espèrent retrouver de l’influence dans la population. A leurs yeux, il symbolise l’âme russe des profondeurs du pays qui pourrait équilibrer l’occidentalisation trop importante du pouvoir de Saint-Pétersbourg.

Mais surtout, l’ascension de Raspoutine est téléguidée en sous-main par une partie de l’élite russe qui y voit le moyen de prendre le pouvoir, dans un contexte où le tsar Nicolas II, déconnecté de la réalité politique, est incapable de gouverner le pays. La majorité des historiens s’accordent d’ailleurs à relativiser l’influence souvent attribuée à Raspoutine dans la conduite des affaires politiques de la Russie. Pour Trotsky, « mis en valeur au moment opportun, "l’homme de Dieu" trouva bientôt des auxiliaires haut placés ou, plus exactement, ils le trouvèrent, et ainsi se forma une nouvelle coterie dirigeante qui mit solidement la main sur la tsarine, et par l’intermédiaire de celle-ci, sur le tsar. »

Le « légendaire » assassinat de Raspoutine

Si Raspoutine est le symbole de la décadence du tsarisme en Russie, il est aussi celle d’une absence d’alternative crédible au sein des sphères de pouvoir pour remplacer un tsar qui s’achemine lentement vers l’agonie. En ce début de XXe siècle, face à l’inconséquence de Nicolas II, nombreux sont les hommes d’influence, à la Cour, à la Douma ou encore dans l’armée qui songent à le renverser, mais aucun ne s’y résout. L’idée d’une Révolution de Palais ne restera qu’un doux rêve. On craint trop de s’attaquer directement du tsar, et d’arriver au pire en voulant faire mieux.

Raspoutine devient alors, à défaut, la cible privilégié des attaques, le meilleur prétexte pour s’en prendre de manière détourné au tsar. Ses excès, réels ou supposés, exaspèrent. On le soupçonne d’organiser des orgies, de manquer à la bienséance, de ridiculiser le pouvoir russe dans la population et à l’étranger. Il est même d’accusé être un espion, à la solde de l’Allemagne, qui chercherait, avec la complicité de la tsarine, née princesse du Deuxième Reich, à affaiblir la Russie dans le contexte de la première guerre mondiale.

Le 29 décembre 2016, Raspoutine est assassiné, dans un scénario tout aussi rocambolesque que le reste de sa vie. A l’image d’abord du quatuor improbable qui décide de son meurtre : le prince Ioussoupov, ex-ami de Raspoutine ; le grand-duc Dimitri Pavlovitch, cousin du tsar Nicolas II ; Vladimir Pourichkevitch (un député d’extrême droite) ; Soukhotine (un officier) et le docteur Stanislas Lazovert. Un assassinat légendaire qui doit beaucoup de sa réputation au récit fait par le prince Ioussoupov en personne.

Selon lui, les cinq hommes auraient d’abord empoisonné le moine avec un gâteau contenant du cyanure, un poison très puissant et aux effets rapides, mais auquel Raspoutine aurait survécu sans montrer aucun signe d’affaiblissement. Inquiet, le prince lui tire une balle dans le cœur, le moine s’effondre et les cinq hommes constatent son décès. Cependant, quelques temps plus tard, le prince retourne voir le corps du défunt et c’est alors que Raspoutine l’attaque. Ioussoupov écrit dans ses Mémoires « Je ne peux pas décrire la terreur qui s’empara de moi ! J’ai lutté pour me libérer de son étreinte, mais j’étais dans un étau. Entre nous s’engagea un combat féroce. Il était déjà mort par le poison et d’une balle dans son cœur, mais semblait être ranimé par des forces sataniques. » Il appelle alors à la rescousse ses complices qui l’abattent de plusieurs balles.

Un récit improbable que les historiens s’accordent à décrire comme une pure invention du prince Ioussoupov, notamment compte tenu du fait que celui-ci semble reprendre de nombreux passages des livres de Dostoïevski pour construire son récit. Cependant, les analyses faites sur le corps de Raspoutine par la suite semblent faire état de la multiplication des modes opératoires du meurtre décrit par Ioussoupov : empoisonnement probable, nombreux coups et trois balles de trois pistolets différents. Une autopsie qui, davantage que valider le récit du prince, confirme surtout l’amateurisme du projet d’assassinat. Loin d’être un complot décidé et fomenté par une large partie du pouvoir en Russie, l’assassinat de Raspoutine apparait davantage comme la décision isolée de quelques personnages influents, déterminée à aller jusqu’au bout de ce que beaucoup espéraient secrètement. Les auteurs de ce crime seront d’ailleurs quasiment tous condamnés par la suite.

Tout, dans la vie de Raspoutine, a donné prise au mythe, jusqu’à la version romancée de son assassinat par son meurtrier. Difficile au cours de son histoire improbable de faire la part du vrai et du faux. 100 ans après sa mort, son personnage continue d’alimenter les rumeurs et les fantasmes. Mais c’est un mythe bien réel, tout autant que le pouvoir qui l’a accouché, un autocratisme russe qui, après la révolution de 1905, se maintient tout en craquelant chaque jour un peu plus : où, à côté d’un tsar qui, à la veille de la Révolution de février 1917, se comporte avec l’insouciance d’un enfant en bas âge, un « moine fou » en arrive à conseiller la tsarine, faire nommer des ministres et prendre des décisions politiques majeures pour le pays.

Qui a le pouvoir en Russie en début de XXe siècle ? Personne ne le sait trop. Dans les classes dominantes, face à la décadence du tsarisme, c’est la paralysie qui domine. On attend : on craint trop, par une action précipitée, de faire une erreur qui pourrait tout bouleverser. A l’image de l’assassinat de Raspoutine, acte individuel de quelques personnes haut placés, et qui va précipiter encore davantage le tsarisme dans le gouffre. Face à cette expectative, dans laquelle personne ne veut, ne peut prendre le pouvoir, c’est le peuple russe lui-même qui va montrer la voie. Moins de trois mois plus tard, et même si cette ère nouvelle ne va pas résoudre, loin s’en faut, toutes les contradictions sociales et culturelles du pays, en particulier dans les campagnes, l’alliance des ouvriers et des paysans va mettre fin définitivement au règne du tsarisme en Russie, et tourner la page de ce clan d’un autre âge, dont Raspoutine fut en définitive une illustration emblématique, qui gouvernait le pays.

Références :

Alexandre Spiridovitch, Raspoutine 1863-1916, Edition des Syrtes, 2015, 360 p.
Alexandre Sumpf, Raspoutine, Editions Perrin, 2016, 380 p.
Léon Trotsky, Histoire de la Révolution Russe, 1930, Tome 1, 1932
Félix Youssoupoff, Mémoires, Editions du Rocher, 2005 [1953], 405 p.
« Raspoutine est une fiction », La Marche de l’Histoire, émission radio diffusée sur France Inter le 15 décembre 2016




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