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Politique

Gilets jaunes

Récit. "Ambiance régicide sur les Champs-Elysées"

"Il y aura un avant et un après 24 novembre".

Bon, je ne vais pas vous mentir, j’étais pas super emballé par cette histoire de gilet jaune. Il faut dire que depuis Paname, avoir une vision correcte de ce qui se déroulait en région, à part avec le prisme des médias tradi’, c’était compliqué ! Mais durant toute cette semaine, j’ai tout de même eu l’impression que le truc dépassait les étiquettes faf et raciste qu’on voulait lui donner.

Du coup, samedi 24, j’ai décidé d’aller faire mon propre avis sur cette mobilisation incongrue qui défraye la chronique. Comme porte d’entrée, j’ai rejoint la bande de cheminots de l’inter-gare qui, affublés de chasubles oranges, projetaient de rejoindre les GJ sur les Champs-Elysées. Nous partons depuis Saint-Lazare au petit matin, petit groupe d’une centaine de militants chevronnés, vers ce qui s’annonçait déjà comme une journée particulière.

À l’approche des Champs, j’aperçois une mère et son fils en bas âge, affublés de ces fameux gilets jaunes. Un grand sourire aux lèvres, le gosse demande ce qu’est une manifestation, sa maman lui explique qu’elle ne sait pas trop non plus, mais qu’aujourd’hui, c’est important de se rassembler.

Arrivés place de l’Etoile, on se met très vite dans l’ambiance, des motards GJ font le tour de l’arc de triomphe en convoi serré, jouant de leurs klaxons, des GJ en petit groupe commencent à converger petit a petit. Sur l’avenue au loin, le gros des troupes, alors peu compact, quelques milliers de manifestants en jaune flashy dont la clameur peine encore à nous parvenir.

Les cheminots déplient alors les banderoles et le cortège marche à petite allure sur la plus belle avenue du monde. Je m’inquiète un peu de l’accueil que vont recevoir ces chasubles oranges, dont les chants, empreints d’une forte tradition ouvrière, dénotent avec l’atmosphère citoyenniste ambiante. Les regards se tournent vers nous et, petit a petit, des groupes de GJ s’agglutinent autour du cortège, reprenant les slogans invectivant Macron et en défense des travailleurs.
Et puis, d’un coup, une autre clameur s’élève derrière nous, moins entraînante cette fois. « On est chez nous, on est chez nous ». Des Fafs, des vrais de vrais, drapeau français, parisien et vendéens au vent, plutôt nombreux, plus que nous en tout cas. Un flottement dans l’air, on se retourne, un peu inquiet, se demandant comment réagir. Surtout qu’ils se rapprochent plutôt vite.

Et puis paf, les voilà, dans notre cortège, hurlant la Marseillaise en sautant, ils restent un moment, puis nous passent devant et se diluent dans la foule.

Le départ me paraît alors plutôt contrasté. Et le guignol devant moi qui hurle à la « dictature juive » avec son casque viking ne me rassure pas plus. Mais bon, tant qu’à y être, autant rester jusqu’au bout.
Je discute un peu avec les gens autour de moi, entre 20 et 40 ans pour la plupart, peu d’étudiants, surtout des darons et des daronnes. L’objectif est plutôt clair : l’Élysée, tous ensemble. L’ambiance est étrange, de part le flou idéologique des participants, mais aussi parce que tout le monde discute. Ça peut paraître bateau, mais des manifs’ j’en ai fait un paquet, mais rien qui ne pouvait ressembler à ça. Tout le monde discute. Avec tout le monde, on commente, on fait des vannes, comme si on se connaissait tous, l’un parle de sa vie, deux autres des moyens d’arriver à l’Élysée et tous s’interpellent les uns et les autres pour prendre des avis.

Un peu perdu, je retrouve vite mes marques quand apparaissent à l’autre bout de l’avenue les clignotants bleus de nos amis des Compagnies Républicaines de Sécurité. Blocage de l’avenue, barrière anti-émeute, LBD-40 au poing. Je respire mieux en retrouvant des repères connus.
Enfin je respire, j’essaye du mieux que je peux avec le gaz qui commence à tomber du ciel . L’entrevue avec Manu n’a pas été acceptée, pour avancer vers L’Élysée, il va falloir faire face.

Le cortège recule, pas trop longtemps cependant, nouveau slogan : « la police avec nous, la police avec nous ».

Merde. Le réveil va être brutal. Une centaine de manifestants s’avance alors vers le cordon policier.
Première sommation,« La police avec nous », deuxième sommation, « La police avec nous », gaz, flashball, course éperdu vers l’arrière. Et soudain « Enc**** ». Bon c’était un peu téléphoné, mais le constat est sans appel : la réalité, ça casse des dents.

Ensuite, le schéma devient plus classique, les keufs avancent, gazent, les gens reculent au fur et à mesure. Doucement mais sûrement, on commence à se faire nasser. Vers midi, le cortège se désagrège petit a petit, malgré des tentatives isolées d’utiliser les barrières de chantier pour installer des barricades.

La marée jaune éclatée se répand alors dans les artères du 8ᵉ arrondissement. On aperçoit partout de petits groupes flashy qui fuient le gaz.

Après quelques errances à travers les rues, je reviens vers les champs, au niveau du rond-point, pas loin de l’Élysée, suivant le vrombissement de l’hélicoptère de la pref’ , histoire de constater le niveau des forces de répressions déployées.

Mais là, surprise, une masse impressionnante de gilets jaunes s’est formée et fait maintenant front au CRS. Ce n’est plus du tout la même histoire, les GJ semblent avoir très vite assimilé les mécaniques policières et ne reculent plus devant les lacrymos. Une barricade est mise en place sur une centaine de mètres. Des scènes ahurissantes de familles achetant des hot-dogs à un food-truck pendant que, devant ce même véhicule, d’autres GJ déplacent des dizaines de murs de chantier pour renforcer la barricade. Face aux charges et aux gaz, les GJ tiennent bon et il faudra l’intervention de camions à eau pour reprendre petit a petit le contrôle de la place, mais le message est passé et la tactique se met en place. Utilisant les rues adjacentes, les GJ reprennent petit a petit le contrôle des champs, toujours au son des « Macron démission » et de la Marseillaise.

Cependant, pour la première fois de ma vie, celle-ci m’apparaît sous un autre visage, ce n’est plus la Marseillaise des patriotes chantée aux commémorations, ni celle du RN entamée face à des migrants, on n’entonne plus « allons enfants de la patrie » mais « aux armes » devant la répression, debout sur des barricades enflammés. Ça ne sera pas suffisant pour me faire oublier qu’elle reste la Marseillaise des versaillais de 1870, mais aujourd’hui c’est la prise de la bastille qui résonne dans les chants autour de moi.

Une demi-douzaine de barricades se sont embrasées tout au long de l’avenue, alors que celle-ci est engloutie sous une marée jaune largement plus conséquente que celle du matin . Encore une fois, je me retrouve à contempler quelque chose qui m’avait jusqu’alors paru inaccessible : les compagnies de CRS et les camions à eau, submergés par les GJ reculent sur plusieurs centaines de mètres et se font entourer par les manifestants déchaînés. La police nassée sur les Champs-Élysées, il fallait voir ça. Malgré leurs importants dispositifs, malgré leurs hélicoptères, malgré les camions anti-émeutes, la police recule, la police subit, la police est paralysée. Des centaines de gilets jaunes répondent inlassablement à chaque tentative de gazage, en chargeant malgré leurs vêtements trempés.

Et avec eux, pas 200 mètres derrière comme on a malheureusement pu le voir dans bien trop de manifestations ces dernières années, le gros de la foule, qui les suit, qui ne fuit pas et qui avance de concert, vers l’Élysée, vers Manu.

Soudain, des camions de pompiers surgissent d’une rue adjacente et se dirigent vers l’une des barricades enflammés. La foule s’écarte, acclamant les combattants du feu, mais au bout de quelques minutes, décision est prise de ne pas laisser éteindre les feux des champs. Les pompiers sont alors conduits vers les nombreux blessés alentours et la guérilla urbaine reprend.

Malgré cet immense bazar, personne n’oublie le palais présidentiel. La police n’est qu’un obstacle qu’on affronte par nécessité sans se diluer dans la confusion entre obstacle et objectif réel.

Ce soir, plus de pancarte pour demander 50 centimes sur le plein d’essence, le mot d’ordre c’est « Macron, Démission ! ». Le visage du mouvement a changé, il a évolué au cours de la semaine. De la même façon que cette foule sur les champs s’est radicalisée durant la journée.

Nous assistons a quelque chose d’important, de différent, d’historique peut être. La situation évolue rapidement et il est de notre devoir d’évoluer avec elle.

Ce 24 novembre est l’expression brute d’une colère enfouie depuis plusieurs années que le mouvement ouvrier traditionnel ne peut plus ignorer. Si ses futurs développements sont incertains, il me paraît criminel de faire la sourde oreille à cette radicalisation des masses dont ce samedi a été la démonstration .

La donne a changé et nous devons en prendre la mesure, quoi qu’il se passe ces prochaines semaines, il y aura un avant et un après ce 24 Novembre.




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