Monde

Après vingt ans d’attente...

Référendum pour l’indépendance en Nouvelle-Calédonie, entre illusion et faux-espoir

Publié le 1er mars 2016

Maria Chevtsova

La Nouvelle-Calédonie, ce petit archipel de l’Océan Pacifique connu pour ses eaux turquoises, ses spots de plongée et sa barrière de corail, a été, et reste encore, le terrain d’importantes tensions quant à son statut vis-à-vis de la France.Si la Nouvelle-Calédonie est une ancienne colonie française (depuis 1853) qui a obtenu le statut de « Territoire d’outre-mer » en 1946, puis celui de « Collectivité aux statuts spéciaux » en 1999, il semble que le processus d’indépendance, ou d’autodétermination, soit bel et bien enclenché. Différents accords ont été signés depuis 1988, officialisant la tenue d’un processus d’indépendance irréversible, mais en 2016, soit 28 ans plus tard, la Nouvelle-Calédonie ne constitue toujours pas un État indépendant. Les accords de Nouméa, signés en 1998, stipulent que c’est via un référendum organisé avant 2018 que les Calédoniens décideront du sort de leur île. Pourquoi attendre 20 ans pour faire se tenir ce vote ? Et pourquoi le Congrès de Nouvelle-Calédonie, en 2016, n’a toujours pas annoncé de date pour ce référendum ? La France souhaiterait-elle prendre son temps avant d’accorder l’indépendance ? Pourquoi une telle lenteur ?

Une Nouvelle-Calédonie aux couleurs d’ancienne colonie

On ne peut pas comprendre l’enjeu de l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie sans avoir à l’esprit l’histoire de l’archipel. Dès le début de la colonisation en 1853, les terres des autochtones sont confisquées au profit des colons, français ou autres. La mise en place d’une politique de peuplement massif permet à la France de mettre en minorité les Kanak (population autochtone).

Dès 1887, la France impose le Code de l’indigénat aux locaux : travaux forcés, interdiction de circuler la nuit, réquisitions, impôts spéciaux... c’est la liberté et les droits politiques des Kanak qui sont directement touchés. Comme dans la majeure partie de ses colonies, la France n’hésite pas à enrôler de force les populations locales pour les deux guerres mondiales : pour la Nouvelle-Calédonie, c’est 1/10ème de la population masculine qui sera réquisitionné et servira de chair à canon sur les champs de bataille. Non moins humiliante, la mise en scène de dizaines de Kanak lors de l’Exposition coloniale de 1931 à Paris, qui, tels des bêtes en cage, sont forcés de se prêter à des actes de cannibalisme et de danser tels des « sauvages » pour entretenir l’image fantasmée des populations coloniales.

En 1942, la Nouvelle-Calédonie est occupée par les États-Unis, qui cherchent une base militaire capable d’accueillir plus de 100 000 soldats américains, soit plus du double de la population néo-calédonienne !

En 1946, la Nouvelle-Calédonie devient « Territoire d’outre-mer », mais sans grand changement. Si les Kanak obtiennent dès lors la liberté de circulation et de propriété ainsi que la reconnaissance de leurs droits civils et du droit de vote, ce dernier ne sera appliqué que dix ans plus tard, en 1957 !

Du nickel... en veux-tu en voilà !

10 ans après le début de la colonisation, en 1854, la France découvre ce qui fera une des plus grandes richesses de l’île, mais surtout des colons : le nickel. Ce minerai, présent de manière abondante dans les sous-sols de l’archipel, est très convoité. De 1969 à 1972, c’est le « boom du nickel » puisque les besoins mondiaux explosent. Rapidement, l’industrie du nickel représente les 30% du produit intérieur brut de Nouvelle-Calédonie, et plus de 15 000 métropolitains viennent s’installer sur l’île pour travailler dans cette industrie lucrative.

Il est intéressant de noter que ce ne sont pas les Kanak qui sont sollicités pour travailler dans cette filière, mais bien les métropolitains qui viendront faire fortune au soleil, contribuant à évincer une fois de plus les autochtones des richesses que produisent leurs sous-sols. Les Kanak ne tireront aucun bénéfice de l’exploitation du nickel, mais attireront le mépris de ces nouveaux arrivants qui sont là pour travailler, eux… ! Et qui méritent bien leur salaire...! Que de mépris décidément.

L’industrie lucrative prend fin en 1973 avec la crise pétrolière, pour reprendre de plus belle en 1997. Le nickel en aura engraissé plus d’un, mais toujours des « blancs ».

Les Kanak, dépossédés de leurs terres, de leur sous-sol, de leur identité culturelle, exploités, pillés de leurs richesses depuis plus d’un siècle, expriment leurs frustrations et leurs colères dans des revendications politiques indépendantistes, le boom du nickel ne faisant que renforcer l’amertume de la situation. Des groupes indépendantistes commencent à voir le jour à partir des années 1970.

Une période agitée, autour du leader Jean-Marie Tjibaou

Dès 1975, plusieurs partis indépendantistes sortent de leur état groupusculaire. Jean-Marie Tjibaou et Éloi Machoro deviennent à partir de 1977 les leaders de la lutte autonomiste kanak. En 1979, Tjibaou crée le Front indépendantiste, regroupant l’ensemble des forces séparatrices : lors des élections territoriales de 1979, celui-ci suit de près (35 % contre 40 %) le parti de droite non indépendantiste Rassemblement Pour la Calédonie dans la République (RPCR), avec à sa tête Jacques Lafleur. A cette époque, c’est par la voie légale que Tjibaou entend mener l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie, prônant la non-violence et le respect des institutions en place. Quelques années plus tard, en 1982, grâce à des alliances avec les centristes, Tjibaou devient vice-président du Conseil de gouvernement de Nouvelle-Calédonie. Il propose de réaliser un référendum d’autodétermination rapide (avant 1986) auquel seuls les Kanak et non-Kanak nés sur le territoire peuvent participer. La proposition est rejetée par le RPCR.

Les nombreuses discussions qu’il établit au sein des institutions étant toutes plus stériles les unes que les autres, Tjibaou reconnaît qu’il est impossible de mener le combat indépendantiste au sein des institutions, et appelle en 1984 à la formation d’un Front de Libération Nationale Kanak et Socialiste (FLNKS). Ce regroupement de partis, syndicats et groupements appelle au boycott des élections territoriales qui doivent se tenir la même année : de nombreux barrages et barricades sont installés par les indépendantistes pour empêcher la tenue des élections. La photo d’Éloi Machoro brisant une urne à coup de hache fait le tour de l’archipel et de la métropole : c’est le début des « Événements », qui dureront près de quatre ans, mêlant conflits politiques, sociaux et ethniques.

Le 1er décembre 1984, les indépendantistes déclarent le Gouvernement Provisoire de Kanaky (GPK), nomment Jean-Marie Tjibaou comme président et lèvent le drapeau de Kanaky comme emblème national. Les représailles ne se font pas attendre : des Kanak sont assassinés par des Caldoches (néo-calédoniens d’origine européenne) et plusieurs incendies ont lieu. Face à la montée des tensions, le gouvernement français n’hésite pas à instaurer l’état d’urgence et le couvre-feu, tout droit hérités de la période coloniale !

Les violences dureront quatre ans. En avril 1988, entre les deux tours de l’élection présidentielle opposant Mitterrand et Chirac, un groupe de Kanak indépendantistes prend en otage une gendarmerie. Plusieurs gendarmes sont tués par balles et 16 autres sont transférés dans une grotte. Les indépendantistes semblent déterminés, mais le FLNKS ne souhaite pas être associé à la mort de gendarmes. Un semblant de négociation s’engage, mais la situation est très délicate pour le gouvernement Mitterrand, en cette période électorale. Quelques jours à peine après la prise d’otages, l’assaut est sommé : les gendarmes sont libérés, les ravisseurs dégommés, dont certains sont sommairement exécutés. Tout rentre dans l’ordre, et Mitterrand est réélu deux jours plus tard. Mais le gouvernement français est obligé de trouver une issue à la situation de crise qui perdure depuis quatre ans.

Quelques semaines plus tard, Jean-Marie Tjibaou (FLNKS), Jacques Lafleur (RPCR) et Michel Rocard, premier ministre sous Mitterrand, signent les « accords de Matignon », prévoyant l’organisation d’un scrutin d’autodétermination en Nouvelle-Calédonie dans les dix ans à venir. Pour un Jean-Marie Tjibaou qui ne croyait plus en la voie légale pour arriver à l’indépendance, il a finalement bien accepté le compromis proposé par l’État français, et n’a pas manqué de se faire traiter de « vendu » dès son retour de métropole.

Si les accords signés peuvent ravir certains, les Kanak comprennent bien, en 1996, que l’avenir politique du territoire n’est nullement remis en question. De nouvelles négociations s’imposent, les accords de Nouméa sont signés en 1998 sous l’égide de Lionel Jospin. Les accords de Nouméa prévoient la tenue d’un référendum entre 2014 et 2018 portant sur « le transfert à la Nouvelle-Calédonie des compétences régaliennes, l’accès à un statut international de pleine responsabilité et l’organisation de la citoyenneté en nationalité ». Les Calédoniens choisiront donc eux-mêmes le statut et le système institutionnel de leur île. La Nouvelle-Calédonie est cette fois placée sur la voie de l’émancipation politique. D’ici la tenue de ce référendum, l’État français continuera à financer le fonctionnement d’institutions dont la Nouvelle-Calédonie assure progressivement la responsabilité, tout en conservant ses compétences régaliennes (police, justice, armée).

Mais au fait, pourquoi attendre 20 ans pour tenir le référendum ?

L’État français souhaite optimiser le transfert de compétences avant d’accorder l’indépendance à la Nouvelle-Calédonie. Traduction : l’État français souhaite prendre le maximum de temps pour mettre en place ses élites politiques, afin que la Nouvelle-Calédonie, dans une éventuelle indépendance, ne fasse pas de vagues et soit à sa botte. Et c’est en mettant le plus tôt possible en place les élites locales de son choix que la France obtiendra, plus tard, tous les avantages souhaités. La Nouvelle-Calédonie est, et restera, une base militaire incontournable dans le Pacifique, notamment sur le plan naval et aéronautique, que la France pourrait réquisitionner en cas d’intervention militaire, comme ce fut le cas dans le passé avec les États-Unis.

L’État français a confié au Congrès (assemblée délibérante de Nouvelle-Calédonie) l’organisation du référendum, et le choix de la date à laquelle il devra se tenir, entre 2014 et 2018. Seules les personnes présentes en Nouvelle-Calédonie avant le 8 novembre 1998 (signature des accords de Nouméa) auront le droit de participer au scrutin. En outre le référendum donnerait le choix entre 1/ une soi-disant « autonomie », mais sous contrôle des élites politiques et des groupes industriels mis en place depuis des années et 2/ le maintien du statut de Collectivité aux statuts spéciaux sous contrôle de ces mêmes élites politiques et de ces mêmes groupes industriels.

Comme on voit, il s’agit d’un cadre institutionnel complètement anti-démocratique qui vise à empêcher le surgissement d’un vrai mouvement de libération nationale qui remette en cause la domination coloniale française mais aussi les intérêts économiques et géopolitiques de l’impérialisme français. Un tel processus pourrait prendre la forme d’une assemblée constituante révolutionnaire, basée sur des organismes d’auto-organisation dans les lieux de travail, d’étude, dans les quartiers populaires. Ce n’est qu’à ce moment là que les travailleurs et les classes populaires pourront décider des questions démocratiques structurelles, à commencer par la question de l’indépendance, mais aussi de la gestion des ressources naturelles et des secteurs-clés de l’économie par les travailleurs et les classes populaires.

partager

Mots-clés