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Monde

Vu d'Europe

Réforme SNCF : une « bataille du rail » suivi de près par les gouvernements européens

Ce qui se joue dans cette réforme du rail est peut-être en passe de dépasser le cadre de la France. Et si la bourgeoisie européenne suit attentivement le déroulé des événements, nul doute que c'est aussi le cas pour les travailleurs et travailleuses européennes. La France, et l'Europe avec elle, pourrait bien se situer à l'orée d'un tournant qui pourrait redéfinir de façon durable le rapport de force entre classes en Europe.

Vu de l’international : Macron joue son sacre de Bonaparte

Tous les médias français, mais aussi internationaux, sont catégoriques : avec cette réforme, Macron joue son titre de « réformateur ». Ainsi, c’est avec beaucoup de fébrilité que la bourgeoisie internationale suit la lutte en cours autour de la réforme du rail.

En cas d’échec, « Macron ne serait plus ce héros flamboyant que tant de Français continuent à voir en lui » écrit Handelsblatt, journal économique allemand ; Die Tagszeitung, autre journal allemand, classé à gauche, écrivait dans un de ses articles que « s’il cède, le président Macron pourrait voir sa position grandement affaiblie et son calendrier des réformes en péril. Une chose est sûre : la grève qui commence lundi soir est annonciatrice d’un certain chaos. » Outre-Manche la réforme est suivie avec d’autant plus d’attention au vu des désastreux résultats du rail britannique. En effet, pour le Times, c’est son couronnement en tant que Bonaparte qui est jeu dans la séquence qui s’ouvre autour de la réforme du rail : « Emmanuel Macron, le Président Français, s’est nommé lui-même « Jupiter ». Il aura besoin de faire montre de courage dans ce combat s’il veut vraiment être considéré comme Bonaparte. » Cette envie d’en découdre et de sortir victorieux d’un conflit âpre est d’ailleurs confirmé par les propos d’Edouard Philippe qui déclarait dans un entretien paru dans le Parisien : « nous irons jusqu’au bout. »

Toutefois, derrière cette bataille contre l’ouverture à la concurrence et la privatisation du service public, les enjeux politiques au sein de l’Union Européenne sont majeurs tant Macron avait été élevée comme l’un des nouveaux axes de stabilité du couple franco-Allemand, et plus largement d’une Union Européenne en perte de vitesse, malgré l’embellie économique. C’est ce qu’exprime notamment un édito de CNN « Au moment où en Allemagne, Angela Merkel se bat pour sa survie avec un gouvernement de coalition, où l’Italie se retrouve avec un tout petit gouvernement, où l’Espagne est fortement divisé face à la volonté de la Catalogne de prendre son indépendance, où la Grande-Bretagne est sur le point de quitter le continent et au moment où Trump fait peur sur la question du commerce, de la défense et de l’Iran et au moment où Vladimir Poutine joue le retour d’une guerre froide décisive, Macron a besoin de garder sa présidence. »

« Ce qui est en jeu c’est la configuration future du marché du travail en Europe. »

En effet, une victoire de Macron, qui tente une forme de néolibéralisme tardif pour rattraper son retard par rapport à ses concurrents européens, enverrait à coup sûr un signal fort à la bourgeoisie européenne quoiqu’inquiétant pour ses concurrents comme illustration que « France is back », relançant ainsi une course à la libéralisation à l’échelle européenne, qui se traduit par une déflation salariale et la destruction des acquis sociaux.

Ainsi, dans entretien paru ce jour dans Marianne, Claus Weselsky, président confédéral du syndicat allemand de conducteurs GDL, rappelait que « nos conducteurs rêvent des niveaux de salaire et des acquis sociaux des cheminots français. » . En cela, le statut du cheminot constitue non seulement une « anomalie » mais surtout une hérésie pour la bourgeoisie,dont l’un des axes de la relance, en profitant de l’embellie économique, s’effectue au travers de la libéralisation du rail à l’échelle Européenne Aussi, une défaite des cheminots marquerait une victoire symbolique déterminante pour la bourgeoise qui aurait réussi ainsi à faire tomber un bastion clé de la classe ouvrière.

L’issue de la lutte dans la réforme SNCF sera donc déterminante, de sorte que certains éditorialistes tirent même le trait ; comme l’écrit Juan Jose Berbel, éditorialiste au journal catalan El Periodico Catalan : « il ne s’agit pas d’une grève ordinaire, puisqu’elle pourrait bien définir l’avenir du marché du travail européen... deux concepts se rencontrent dans le fond de ce débat sur la réforme en France : celui sur la portée de la flexibilité du marché du travail, un difficile équilibre entre flexibiliser les conditions de travail et garantir la sécurité de l’emploi des personnes, et celui de la privatisation des entreprises publiques. La France est devenue la référence mondiale en termes de sécurité de l’emploi et du service public, c’est pour cela que toute l’Europe doit faire attention à l’impact du dénouement des réformes en Europe. Ce qui est en jeu c’est la configuration future du marché du travail en Europe. »

Service public ou gouvernement des travailleurs ?

Au Royaume-Uni, Le Guardian, quotidien britannique classé à gauche, rappelle que « certains interpréteront le conflit de la SNCF comme l’image en miroir d’un état d’esprit clairement en faveur de la renationalisation du rail britannique. » Face au désastre entraîné par la privatisation du rail britannique, la SNCF fait figure de modèle en Europe. De même en Allemagne, à l’oppose du modèle vendu par le Gouvernement, il convient de rappeler que l’ouverture à la concurrence s’est là encore faite aux détriments des travailleurs et des usagers : à ce titre, Claus Weselsky, dans un entretien dans Marianne précédemment cité, que : « Les chemins de fer en Allemagne ont été libéralisés en 1994 sans que l’on se soit à l’époque fixé des règles claires. Résultat, alors qu’on pouvait autrefois régler sa montre sur l’heure de passage d’un train, aujourd’hui nos trains ont quatre ennemis : le printemps, l’été, l’automne et l’hiver. Ils connaissent des problèmes en toute saison ! … En outre, dans un premier temps, cette concurrence s’est faite exclusivement sur le coût du travail et donc les salaires des conducteurs de trains et des personnels à bord des rames »

La destruction organisée des services publics qui se noue autour de la réforme du rail ouvre en effet la possibilité d’avancer des mots d’ordre radicaux en faveur d’une gestion du service public par les premiers concernés, à savoir travailleurs et les usagers eux-mêmes.




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