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Politique

Le rapport Mathiot arrive sur le bureau du ministre

Réforme Blanquer : vers le Bac « local » et le lycée à deux vitesses

Le rapport de l’ex-directeur de Sciences Po Lille, Pierre Mathiot vient de rendre sa copie sur la future réforme du lycée et du baccalauréat au ministre de l’Education Nationale, Jean-Michel Blanquer. Un dossier délicat pour le ministre qui s’attelle au même moment à la mise en place de la sélection à l’université, de plus en plus contestée. Dans le rapport, deux axes : la refonte du lycée et la disparition des filières ES, L, S dès la rentrée 2019… et l’introduction du contrôle continu dans l’examen du bac ouvrant la voie à un « bac local » en 2021.

Illustration : Olivier Long

Le lycée modulaire du rapport Mathiot : une spécialisation toujours plus précoce

Comme on pouvait s’y attendre, les recommandations du rapport Mathiot porte d’abord sur la disparition des filières générales S, ES, L. Mais pas sur la distinction entre voies générales, technologiques et professionnelles, ce qui porte déjà une première atteinte à l’argument invoqué par le gouvernement d’une réforme qui permettre un plus grand « libre choix » pour les élèves.

En effet, le rapport préconise que les enseignements du lycée se déclinent par un tronc commun comprenant 5 matières : 15 heures par semaine de mathématiques, EPS, histoire-géographie, LV1, LV2 et français en 2nde et en 1ère ; 12 heures par semaine de mathématiques, EPS, histoire-géographie, LV1, LV2 et philosophie en Terminale.

Le reste des heures d’enseignement feraient l’objet d’un choix entre des couples de disciplines « majeures » et deux disciplines « mineures ». Concernant les « majeures », neuf combinaisons ont été avancées par le rapport – maths/informatique, maths/physique-chimie, maths/SVT, Sciences de l’ingénieur/physique-chimie, maths/SES, SES/histoire-géo, lettres-langues, lettres-philosophie, lettres-arts – mais celui-ci laisse la possibilité ouverte pour chaque établissement de proposer ses propres combinaisons. Une porte ouverte à la concurrence et à la spécialisation entre les lycées.

La réforme du lycée prévoit le passage de la trimestrialisation à la semestrialisation de l’année. Dès le deuxième semestre, les élèves de seconde devront choisir des enseignements de spécialités, avec un renforcement plus précoce de la spécialisation des élèves et des choix d’orientation à faire, de plus en plus tôt. « L’élève pour qui Blanquer conçoit ce lycée n’existe pas » disait Claire Guéville du Snes-FSU lors du meeting contre la sélection à l’université et la réforme du bac le 20 janvier 2018.

« Les enseignants-orientateurs »

Avec cette réforme, c’est aussi le métier des enseignants du secondaire qui devrait changer. En plus du tronc commun et des spécialités, trois heures hebdomadaires devront être consacrées à l’orientation au lycée et post-bac ainsi qu’au suivi du projet individuel des élèves (qui lui sera examiné lors du « grand oral », nouvelle épreuve du nouveau bac).

Comme l’a souligné Claire Guérin Snes-FSU, avec cette réforme, les enseignants n’auront plus seulement la tâche de transmission des connaissances, ils deviendront « enseignants-orientateurs ». Et « les élèves passeront plus de temps à penser à leur orientation qu’à construire leur avenir en apprenant ». Au Ministère, il serait déjà question d’intégrer des certifications d’orientation dans les formations des enseignants, alors même que les postes de Conseillers Orientation et Psychologues n’ont fait que baisser…

Des matières et des postes sur la sellette

Dans son billet de blog du « cafépédagogique » intitulé « Rapport Mathiot : quel impact sur le métier d’enseignant ? » , François Jarraud relève la baisse des horaires d’enseignement soulevée par des enseignants, inquiets : « Au total le volume horaire devrait atteindre 25 heures hebdomadaires, soit trois heures de moins par rapport au minimum actuel […] Par exemple, les professeurs de SES ont relevé qu’une majeure de 2 ou 3 heures, ça ne remplace pas les 5 à 6 heures de SES actuelles en première. » Et c’est bien la crainte des enseignants de SES qui s’est exprimée lors du [stage annuel de l’APSES- http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2018/01/22012018Article636521975541583577.aspx] (Association des Professeurs de Sciences Economiques et Sociales), une matière depuis longtemps dans le viseur du patronat, avec en tête Michel Pébereau, ancien dirigeant de BNP Paribas et président de l’Académie des Sciences morales et politiques, et qui pourrait bien se voir largement amputé par cette réforme. Au même titre que les SES, ce sont les enseignements de Sciences et Vie de la Terre qui pourraient bien se voir amputés.

Pour François Jarraud, « globalement, la baisse des horaires devrait permettre de récupérer plus de 20 000 postes, un appoint précieux pour un gouvernement qui s’est engagé à réduire le nombre de fonctionnaires ». Le lycée modulaire répond pour beaucoup à des logiques comptables : la réduction des dépenses publiques et du nombre de fonctionnaire. Un caractère budgétaire qui s’applique tout autant à la réforme du baccalauréat.

La fin du premier diplôme national d’accès au supérieur : le bac « local »

Le deuxième volet du rapport, et non le moindre, est celui de la réforme du baccalauréat. Même si le rapport ne tranche pas encore sur la proportion qui lui sera accordé dans la note finale, il est prévu de passer un certain nombre d’épreuves en contrôle continu. 40% du poids total du baccalauréat examiné au cours de l’année en contrôle continue par les enseignants préconise le rapport. Et 60% de la note finale qui demeurerait de nature nationale et anonymisé.

Là aussi, l’objectif est, pour le ministère, de faire baisser les coûts de correction des épreuves du baccalauréat, en les intégrant dans les tâches des enseignants. En effet, la correction de copie de baccalauréat tout comme les épreuves de rattrapage oral pour les élèves ayant obtenu entre 8 et 10 à l’examen sont rémunérés en plus du salaire. En faisant sauter l’épreuve de rattrapage oral, c’est une économie pour les comptes publics ! Et une baisse de salaire pour les profs qui devront prendre en charge des corrections sans être rémunérés…

Nouvelle épreuve, le « Grand Oral » de trente minutes devrait s’adjoindre aux épreuves écrites en contrôle finale et continu : ce dernier devrait porter sur un projet personnel de l’élève, mis en place sur les trois heures dédiées à l’orientation et à sa construction. La composition du jury – « trois personne dont une ne serait pas prof » précise le Journal du Dimanche – sème le doute sur la nature de cette épreuve. Pourra-t-on y voir un « représentant de la société civile » de la Macronie, un start-upper, ou autre cadre du privé noter les aptitudes des élèves ? Et sur quels critères ?
Réduction des coûts, entrée de la « société civile » dans les modalités d’évaluation, renforcement du contrôle social des élèves, le projet de réforme du baccalauréat irait également de pair avec un renforcement de la ségrégation sociale et des inégalités scolaires.

Lycée à deux vitesses, une relégation scolaire et universitaire accentuée

En effet, la dévalorisation du baccalauréat, la suppression de son caractère anonyme et national, s’inscrit totalement dans la logique du projet de loi « Orientation et Réussite des Etudiants », qui prévoit la généralisation de la sélection à l’entrée de l’université. Avec la sélection à l’université, le bac ne constituerait plus un droit d’entrée dans le supérieur, quelque soit le niveau scolaire, ni le lycée d’origine. Avec le projet de loi ORE, l’université ne sera plus seulement un lieu de reproduction sociale – où les enfants issus des milieux privilégiés et à capital culturel et économique élevés réussissent mieux – mais un lieu d’exclusion sociale de certaines catégories de bachelier, plus populaires et moins dotés culturellement.

La réforme du baccalauréat donne un nouveau coup de butoir à cette logique. Avec la disparition de son caractère national par la mise en place de critères évalués sur des bases locales, la « valeur » de ce diplôme variera d’un établissement à l’autre. Autrement dit, pour entrer à l’université, il ne suffira plus d’avoir le bac, ni même un « bon bac ». Il faudra être passé par le « bon » établissement : on imagine alors très bien qui aura le plus de chance d’être sélectionné entre un « bon » élève d’un établissement de la périphérie urbaine reléguée et un élève « moyen » d’un lycée réputé de centre-ville. Réforme du bac et sélection à l’université sont les deux visages d’une même logique implacable qui conforte la relégation scolaire et sociale des enfants des classes populaires.

Face au projet de sélection à l’université, alors que les personnels de l’université commencent à s’ébranler, c’est tous les acteurs de l’éducation, enseignants du secondaire et du supérieur, personnels administratifs et les usagers, lycéens, parents d’élèves et étudiants qui doivent se mobiliser de manière unitaire. L’appel à une Coordination Nationale de l’Education le samedi 27 janvier au centre PMF-Paris 1 (Tolbiac) y pose un premier jalon, tout comme la date de mobilisation et de grève appelé le 1er février par l’intersyndicale de l’enseignement supérieur et du secondaire, l’UNEL, l’UNEf, Solidaires Etudiants.




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