Débats

Conférence internationale de la Fraction Trotskyste (FT-QI)

Réformisme, centrisme et révolution

Publié le 16 août 2016

A partir d’un article publié originellement sur La Izquierda Diario.

Emilio Albamonte

Les deux articles précédents ont résumé les discussions des deux premiers jours de la Conférence Internationale en cours, qui ont porté sur l’évolution de la crise capitaliste mondiale et les principales tendances de la situation politique internationale. Nous présentons ici quelques conclusions de la troisième journée de la Conférence Internationale de la Fraction Trotskiste, portant sur les nouvelles caractéristiques du réformisme aujourd’hui, les différences entre le « néoréformisme » et le réformisme ouvrier, mais également les stratégies de construction de partis révolutionnaires dans l’actualité et le rôle des systèmes de presse dans la construction des différentes organisations de la Fraction Trotskiste.

Réformisme ouvrier et réformisme petit-bourgeois

Avec la crise mondiale, on a vu se développer des organisations réformistes dans les pays centraux. Ces « néoréformismes », à l’image de Syriza ou de Podemos, présentent des différences fondamentales avec le réformisme classique qui a caractérisé le XXe siècle, dont le Parti Social Démocrate allemand et le Parti Communiste Italien après la guerre sont des symboles.

Le propre du néoréformisme est qu’il n’a pas pour base les bataillons centraux de la classe ouvrière. Il s’agit d’un réformisme petit-bourgeois dont la principale base sociale, comme on le voit dans l’Etat Espagnol avec Podemos, se trouve chez les étudiants, sur-qualifiés (pour les standards capitalistes) et sous-employés, tout comme la jeunesse précarisée.

Les partis réformistes de masse traditionnels sont devenus des acteurs de l’offensive néolibérale, rompant leur liens avec leur base ouvrière traditionnelle. Dans l’actualité, il n’y a plus de parti comme le PC italien de l’après-guerre, devenu ensuite Parti Démocrate et reprenant le programme des démocrates étasuniens. Une des dernières organisations de ce type ayant surgi est le Parti des Travailleurs au Brésil à partir des syndicats de la CUT, principal syndicat du Brésil, dans les années 1980.

De ce fait, le réformisme ouvrier réellement existant passe aujourd’hui par les syndicats ; ce qui n’implique pas pour autant que tous les syndicats soient réformistes. En France par exemple, on a pu observer comment agissait les syndicats pendant la lutte contre la réforme du code du travail. D’un côté, l’action du syndicalisme jaune de Laurent Berger, secrétaire de la CFDT, a profité de la première occasion pour appeler à cesser la lutte. De l’autre, le réformisme ouvrier réellement existant qu’on mentionnait s’est exprimé dans la politique de la CGT, dirigée par Philippe Martinez, qui a mené une politique d’usure du mouvement, diluant dans le temps la grande force qui s’était exprimée dans les mobilisations de centaines de milliers de travailleurs dans toute la France, sur les piquets et les grèves contre la réforme.

Pourtant, comme l’ont dit les camarades du CCR lors de la Conférence, il s’agissait d’une bureaucratie plus faible que celle qui a longtemps été à la tête du PCF et qui a été capable de dévier le développement révolutionnaire de Mai 68. On a pu voir cette différence, par exemple, dans le dialogue que Martinez a été obligé d’entamer avec la jeunesse de Nuit Debout, très différent de Mai 68, lorsque la CGT a créé un mur de contention entre les étudiants radicalisés et le mouvement ouvrier.

Bien sûr, les syndicats sont aussi divers que l’est la classe ouvrière dans les différents pays. Si, d’un côté, en « Orient » comme c’est le cas de Chine, on trouve des syndicats utilisés par le Parti Communiste Chinois comme des secrétariats d’Etat, de l’autre, en « Occident », l’offensive néolibérale s’est traduite en une étatisation des syndicats. Ce processus s’est déroulé parallèlement à l’énorme extension de la fragmentation de la classe ouvrière au niveau mondial durant ces dernières décennies, avec une division entre embauchés, temporaires, travailleurs non déclarés, nationaux, étrangers, etc.

Dans ce cadre, l’indépendance des syndicats par rapport à l’Etat, l’unité des rangs ouvriers, la démocratie dans les syndicats, des tactiques comme le Front Unique Ouvrier (« frapper ensemble, marcher séparément »), les exigences imposées à la bureaucratie réformisme, sont des questions clefs pour l’intervention des révolutionnaires dans l’actualité.

Léninisme et « centrisme » : deux stratégies pour la construction du parti

La stratégie pour la construction de partis révolutionnaires a été l’un des débats importants qui a traversé la Conférence de la FT-QI.

Depuis le XXe siècle, deux stratégies de construction de parti ont traversé le mouvement ouvrier. La première est celle de partis « de masse », en général des appareils électoraux qui organisent une base passive d’adhérents, de « gestion » des syndicats, avec un programme réformiste. Il s’agit de la forme-parti du réformisme ouvrier classique mentionné plus haut.

La deuxième est celle du « parti d’avant-garde avec influence de masse », formulée pour la première fois par Lénine. Un parti pour la lutte des classes, qui regroupe l’avant-garde derrière un programme révolutionnaire et, de là, lutte pour l’influence sur les masses à travers le développement de courants révolutionnaires dans le mouvement ouvrier, le mouvement étudiant, les intellectuels, etc.

Un débat existe actuellement entre ces tendances sur la stratégie de construction du parti : non pas parce qu’il y a des nouveaux partis ouvriers réformistes, mais parce qu’une partie de la gauche qui se revendique anticapitaliste prétend imiter, en miniature, cette stratégie.

Par exemple, au Brésil on a d’un côté le PSTU, qui s’est contenté de créer une petite centrale syndicale combative (Conlutas) pour se réfugier dans le syndicalisme, tandis que de l’autre côté, le PSOL se concentre dans l’électoralisme, avec des secteurs comme le MES qui se posent la possibilité d’une alliance avec Marina Silva - une version recyclée du néolibéralisme qui a le soutien de la Banque Itaú. Une sorte de division du travail où personne n’a une stratégie intégrale pour influencer progressivement, de manière révolutionnaire, sur le mouvement de masses.

A différents niveaux, les organisations qui forment la FT-QI cherchent à développer une pratique politique différente à partir d’une conception léniniste. Par exemple, le PTS (Argentine) utilise La Izquierda Diario pour se diriger vers les secteurs les plus avancés, cherchant à influencer des secteurs des masses, avec des dirigeants et des élus, en même temps qu’il cherche à développer des courants révolutionnaires dans le mouvement ouvrier, le mouvement étudiant, le mouvement féministe, les intellectuels, etc.
Ceci différencie le PTS du Parti Ouvrier qui, dans le mouvement ouvrier et les syndicats (également étudiants), a une politique d’alliances par en haut, sans créer d’organisations militantes. De là le fait qu’ils excluent la perspective du Front Unique Ouvrier, et renoncent à faire des exigences à la bureaucratie, adoptant, sous différents noms, l’idée d’une « centrale » alternative au propre PO.

Au contraire, dans la politique du PTS, le Front Unique défensif contre le capital est fondamental. C’est en effet le Front Unique qui, dans des moments de montée des luttes, peut donner naissance à des organismes de type soviétique, rassemblant des larges couches des classes populaires, c’est-à-dire un Front Unique pour passer à l’offensive pour la conquête d’un gouvernement ouvrier, dans un sens antibourgeois, anticapitaliste et révolutionnaire.

Léninisme 2.0

Le développement du réseau international de quotidiens, avec 11 journaux en cinq langues, a changé radicalement la physionomie de la FT-QI comme courant international.

Dans le cas du PTS, qui est l’organisation ayant le plus de poids dans la FT, ceci a multiplié les possibilités d’agitation de masse obtenues auparavant avec les députés et élus, l’intervention dans les médias et les campagnes électorales avec le FIT. A leur tour, lors du récent Congrès du PTS, les militants ont discuté des possibilités de transformation du journal en un « organisateur collectif ». Une révolution dans leurs pratiques qui s’accompagne du développement de courants révolutionnaires dans les syndicats, le mouvement étudiant, le mouvement féministe, etc. Il s’agit de reprendre les thèses de Lénine sur le rôle du journal dans la construction d’un parti d’avant-garde avec une influence de masse, dans les termes et les moyens du XXIe siècle.

Les organisations de la FT ont différentes réalités et se trouvent à des stades de développement différents. Au Brésil, au Chili, au Mexique et en France, c’est-à-dire dans des pays où nos militants se comptent par centaines, la mise en place d’un système de presse a représenté un changement plus important que pour le PTS, puisqu’elle a permis d’avoir une nouvelle visibilité politique ; c’est également le cas à différents niveaux pour les autres organisations de la FT dans leurs pays respectifs.

En France par exemple, Révolution Permanente est devenu une des voix des jeunes et des travailleurs qui sont descendus dans les rues lutter contre la loi travail, et a gagné une grande reconnaissance parmi les intellectuels de gauche, puisque la New Left Review la considère comme faisant partie des nouveaux phénomènes des médias alternatifs.

Au Brésil, Esquerda Diário émerge comme voix indépendante du PT et du coup d’Etat. On pourrait dire qu’il a rempli le rôle d’exprimer symboliquement un « troisième parti » dans la profonde crise brésilienne, tandis que des partis traditionnels de la gauche comme le PSTU et le PSOL divisaient leurs sympathies entre le camp du coup d’Etat le PT.

A une échelle différente, il y a eu des exemples de ce type de projection avec l’aide des quotidiens, que ce soit dans un secteur déterminé ou dans des processus de la lutte de classes ; ce processus conduit les groupes à avoir un développement moins propagandiste. Cependant, dans l’ensemble, il reste à mener une étape d’accumulation de cadres, et ce pour se diriger de manière généralisée vers le mouvement de masse.

A partir de là, l’activité de propagande et de formation de cadres est d’une importance fondamentale pour permettre à nos nouveaux camarades qui commencent à s’organiser avec nous de devenir des marxistes révolutionnaires et des politiciens révolutionnaires du prolétariat.