Débats

Klu Klux Klan, « racistes », « anti-blancs », « honte à Rosa Parks »… mais de quoi parle-t-on ?

Reims, camp d’été décolonial. Les vrais racistes à l’offensive

Publié le 29 août 2016

[Crédit photo. Alhil Villalba, "St-Bernard, 20 ans après"]

Depuis quelques jours, un véritable délire médiatique aux relents profondément racistes et colonialistes s’est de nouveau déchainé à l’encontre des participants et des organisatrices du « camp d’été décolonial » se tenant du 25 au 28 août à Reims, Sihame Assbague, de « Stop le contrôle au faciès », et Fania Noël, militante afroféministe du collectif Mwasi. Ce n’est pas la première fois, puisqu’à l’occasion d’un séminaire à Paris 8 en avril dernier, la même polémique avait surgi sur la question de la tenue d’ateliers réservés à l’expression des oppressions spécifiques touchant les personnes non-blanches. Du FN en passant par Najat Vallaud-Belkacem au maire Les Républicains de Reims, ainsi qu’aux organisations antiracistes institutionnelles comme la LICRA ou SOS racisme, tous sont vent debout face à l’organisation de l’événement. Aux propos diffamants s’est mêlé le flot d’insultes aussi invraisemblables et racistes qu’absurdes. À croire que parler et dénoncer le racisme existant en gêne plus d’un… Cela est d’autant plus vrai lorsque le combat antiraciste est pris en charge non pas par les institutions républicaines, dont les rouages (PS en tête) dévoient et manipulent les luttes anti-racistes tout en cultivant ce même racisme, mais bien par celles et ceux qui le subissent au quotidien.

Nina Kirmizi

Du « racisme anti-blanc » en passant par le Klu Klux Klan…

On ne peut que condamner de manière la plus totale l’absurdité qui s’est faite entendre ces derniers jours à propos de l’organisation du camp d’été décolonial. De la part du FN, rien de bien étonnant, puisque la rhétorique du « racisme anti-blanc » n’est pas nouvelle, et que cette idée ne peut que surgir dans l’imaginaire de racistes bien réels, eux qui défendent in fine une hiérarchisation des individus en fonction de leur origine, de leur culture ou de leur couleur de peau.

Ce racisme anti-blanc est une injure d’autant plus absurde scientifiquement qu’elle nie les conditions historiques et matérielles de l’émergence du racisme, de la catégorie de « race » et de la hiérarchisation qui en découle. Une création occidentale d’un système de pensée destiné à offrir aux esclavagistes et aux Blancs le pansement moral à la mise en place de la surexploitation des personnes noires, dans le cadre du pillage des Amériques par la couronne espagnole, portugaise, puis anglaise et française. Si son origine est consubstantiellement liée à la mise en place de la traite des Noirs, le racisme n’a pas pour autant disparu avec son abolition. Il continue d’agir en tant que système de domination qui conditionne non seulement l’accès aux ressources économiques, sociales, symboliques, mais imprègne également les institutions et donne le droit à la République française de violenter, d’enfermer voire de tuer davantage les personnes assimilées « non-blanches ».

Au vu des différentes réactions des personnalités politiques et médiatiques, qu’elles soient classées à « gauche » – la ministre de l’Éducation, Vallaud-Belkacem – ou à l’extrême-droite – voir l’article dégoulinant de mépris raciste et procolonialiste de Benoit Rayski sur le site Atlantico –, dénoncer le racisme systémique de la France et de ses institutions déclenche des réactions épidermiques… et révélatrices de l’existence même de ce racisme structurel, d’autant plus surprenantes lorsqu’elles prennent des atours aussi décomplexés.

Ainsi, quand Alain Jakubowicz, de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA) ose comparer dans son billet de blog l’organisation d’un camp d’été décolonial au Klu Klux Klan, il est conduit à tirer un trait d’égalité entre une rencontre destinée aux personnes racisées pour parler et s’organiser sur la base des oppressions qu’ils subissent, et une organisation suprématiste blanche qui tue, lynche et torture des Noirs. Sa stupidité n’a d’égal que son ignorance historique, comme lorsqu’il insulte la mémoire des luttes des Afro-Américains en invoquant Rosa Parks, celle qui en refusant de céder sa place à un passager blanc, le 1er décembre 1955 à Montgomery dans l’Alabama, n’a rien fait d’autre que d’exiger un droit que les organisateurs de ce camp portent haut et fort, celui d’avoir une existence d’égal-e en tant que Noir-e dans une société dominée par un système blanc.

L’auto-organisation, un instrument de lutte essentiel mal vécu par le pouvoir

En vérité, et quoiqu’ils en disent, si les critiques se focalisent sur la base formelle donnée à ce camp, en pointant du doigt le fait qu’il « exclut les Blancs », c’est en réalité pour mieux condamner – en arrière-plan – ce que cette université d’été dit vouloir défendre : l’auto-organisation des personnes qui subissent au premier chef le racisme, de leur conscientisation à sa lutte, et, cela, de manière indépendante à l’appareil d’État avec le refus des cadres institutionnels, à l’instar de SOS racisme, faux-nez du PS, créé dans la foulée de la Marche des Beurs pour mieux les faire rentrer dans le rang.

Si l’on tente de mettre de côté, un instant, la parole ignoble de l’extrême-droite (ce qui, au fond, dérange les tenants de l’antiracisme institutionnel et ce qu’ils refusent de voir en face), c’est justement le fait que les jeunes générations de combattants antiracistes dénoncent la mascarade de la politique antiraciste portée par les institutions depuis les années 1980. Fadela Amara, militante pour la Marche des Beurs, et Malek Boutih, tous deux passés par SOS Racisme, ont eu de belles carrières politiques grâce à l’appareil du PS, et y compris sous Sarkozy, sans que grand-chose n’ait changé du point de vue du racisme institutionnel et sociétal qui s’exprime en France.

Les nouvelles formes d’antiracisme, qui naissent aussi bien du combat contre les violences policières que de la remise en cause de l’antiracisme institutionnel, sont en revanche éminemment radicales dans leur opposition à la politique de l’État vis-à-vis des quartiers, à l’impérialisme français et aux formes de néocolonialisme extérieur et interne. Dans leur intransigeance, elles expriment aussi le refus de succomber à la récupération, face à des organisations qui n’ont fait que dévier – en partie grâce à l’intégration de leurs dirigeants – la radicalité qui avait pu s’exprimer dans le passé, renouant avec une tradition de luttes anticoloniales et antiracistes.

À ceux qui prêchent pour l’interdiction de ce camp, nous répondrons que la liberté de réunion est une valeur fondamentale d’un système se prétendant démocratique. Et qu’au même titre qu’existent les réunions dans les sociétés fermées telles le Cercle ou autre Rotary Club, lieu d’un entre-soi complet, non seulement majoritairement blanc mais, surtout, sociologiquement construit comme lieu d’organisation et de défense des intérêts des classes dominantes, ce camp d’été est non seulement tout à fait légitime, mais également légal du point de vue de la loi. Du moins, et à savoir pour combien de temps, tant que chacun est encore libre de se réunir avec qui il veut.

Face à cela, l’auto-organisation et la prise en charge de l’auto-émancipation des sujets et groupes spécifiques victimes d’un système de domination est tout à fait légitime. Elle a été, par exemple, un instrument de la lutte des femmes dans les années 1970 et continue à l’être aujourd’hui pour les militantes femmes et féministes. Ces formes de luttes peuvent être également un levier pour que d’autres catégories opprimées et/ou exploitées prennent conscience du carcan dans lequel leurs tuteurs traditionnels les enferment et s’en émancipent, à travers un parcours de rupture avec les mécanismes et les rouages « de gauche » censés garantir l’ordre établi.

Indépendamment du droit des personnes racisées à se réunir et à s’auto-organiser, reste, enfin, le débat et la discussion à avoir autour des méthodes et des perspectives par lesquelles cette République raciste aux relents coloniaux et le système qu’elle défend pourraient être combattus, battus en brèche et renversés. Car c’est bien l’ensemble des subalternes, et pas seulement des subalternes racisé-e-s, qui ont tout à gagner de ce combat pour en finir avec les oppressions et l’exploitation. Historiquement, lorsqu’il a été le plus combatif et subversif, le mouvement ouvrier a su articuler (et non hiérarchiser ou étouffer) l’ensemble des combats des opprimés, à commencer par le combat anticolonial et antiraciste. Intégrées et domestiquées, ses directions officielles se sont, elles, transformées en des vecteurs de reproduction du système de domination dominant. Mais le mouvement ouvrier n’est pas irrémédiablement trop « blanc » pour que les racisé-e-s puissent en attendre quelque chose. Bien à l’inverse. C’est également la tâche de l’extrême gauche que de rendre possible l’articulation des luttes (contre les violences policières, contre la ghettoïsation, contre les contrôles et les expulsions, contre l’impérialisme et le néocolonialisme, pour le travail, la dignité et l’égalité) autour d’un combat d’ensemble, pour que le renversement du système puisse permette de commencer réellement à poser la question de l’éradication des hiérarchies, des oppressions et des racismes.