Monde

Patronat ferroviaire et justice de classe forcés à faire machine arrière

Relaxe. Grande victoire pour Erri de Luca, la lutte continue !

Publié le 19 octobre 2015

L’écrivain italien était poursuivi, depuis 2013, pour « incitation au sabotage » de la ligne TGV (TAV) Lyon-Turin, en raison d’une parole prononcée lors d’une interview avec les correspondants italiens du Huffington Post, selon laquelle les « sabotages sont nécessaires pour faire comprendre que le TGV est une œuvre nuisible et inutile ». Parole de soutien direct aux luttes menées depuis le début des années 2000 par le mouvement écologiste radical « No Tav ». Au terme d’une série d’audiences le parquet de Turin, saisi dès le début par les dirigeants italiens de Lyon-Turin Ferroviaire (société mixte possédée à 50% par l’État français et le patronat ferroviaire italien), avait requis 8 mois de prison ferme. Faute d’un « délit constitué », la relaxe prononcée est une victoire pour la liberté d’expression et le droit de manifester ses opinions politiques.

Dans son livre La parole contraire, l’écrivain avait défendu ce propos, assumé et revendiqué l’usage large, « noble et démocratique » comme il a redit à l’occasion du procès, du verbe « saboter ». Ayant déjà prévenu qu’il ne ferait pas appel d’une condamnation éventuelle, il avait remis les choses au clair juste avant l’audience : « Ma liberté de tenir ensemble les choses que je fais et celles que je dis est hors de portée d’un tribunal. » Raison pour laquelle il ne s’est pas privé, après le verdict, d’exprimer une nouvelle fois sa position : « la ligne soi-disant à grande vitesse en val de Suse doit être freinée, entravée, donc sabotée pour la légitime défense de la santé, du sol, de l’air, de l’eau d’une communauté menacée ».

Avec la même imperturbable cohérence, il a sobrement commenté : « Une injustice a été évitée ». Il a dit redevenir un « citoyen quelconque », précisant même « je descends de l’estrade sur laquelle on m’a hissé malgré moi ». Bien peu à voir avec l’ego boursouflé qui sévit bien souvent chez les intellectuels, artistes et personnalités plus ou moins engagés, y compris dans les rangs de gauche. Ce n’est évidemment pas simplement une question de personnalité, mais surtout de conviction et de fermeté politiques, pour cet ancien militant d’extrême-gauche qui n’a jamais renié son passé, et en particulier sa condition ouvrière. Détermination intacte : « je continuerai à utiliser le dictionnaire pour exprimer mes convictions. », a-t-il ainsi prévenu.

Le verdict a été reçu par de nombreux applaudissements, vivats et cris de joie, reflet de la solidarité qui s’est largement constituée en sa défense ainsi que celle de la liberté d’expression, dans le milieu culturel, universitaire, associatif notamment, mais aussi celui des militants anonymes, italiens en premier lieu, qui se sont mobilisés de longue date. C’est à toutes celles et ceux-là que De Luca a simplement dit « Merci à toutes et tous pour votre soutien ! », sur le site consacré à sa campagne de soutien.

Cette victoire doit constituer un point d’appui important pour la poursuite de la lutte non seulement pour la défense de la liberté d’expression et contre toutes les atteintes qu’elle subit, mais plus largement contre toute la criminalisation croissante des mouvements sociaux, écologistes, de jeunesse, et des luttes ouvrières, de part et d’autres des frontières. Elle prouve que la ténacité et la solidarité payent contre la répression. Côté hexagonal, dernier grand exemple en date, des travailleurs d’Air France ont été arrêtés comme de vulgaires malfrats, et passent en procès le 2 décembre prochain pour avoir montré à la direction d’Air France ce qu’il en coûte de mépriser et tuer les gens à petit feu. Mais dans quelques jours ce sera l’anniversaire du meurtre de Rémi Fraisse à Sivens par la gendarmerie mobile, survenu la nuit du 25 au 26 octobre 2014, d’où suivit une série de manifestations, en particulier à Toulouse, de violences et de répression policières, puis d’une mécanique judiciaire qui est toujours en cours. La relaxe de De Luca montre que les batailles justes doivent être menées jusqu’au bout, et qu’il est d’autant moins écrit qu’elles sont condamnées à n’être que des barouds d’honneur qu’elles sont massives et menées avec une détermination inébranlable.