Jeunesse

Acharnement préfectoral

Rennes. Nouvelle interdiction de manifester visant deux camarades

Publié le 1er juin 2016

Les heures s’égrainent. Nous sommes déjà en milieu de l’après midi. Je commence à me dire qu’avec un peu de chance, je ne vais pas faire l’objet d’une nouvelle interdiction de séjour dans le centre ville de Rennes. Je pense aux quatre camarades, tous étudiants, condamnés à des peines de prison ferme et écroués, depuis vendredi, pour une banale altercation avec un restaurateur à l’humour vertement sexiste. Une peine hallucinante, d’une très grande violence, qui a profondément marqué les esprits militants parce que témoignant de façon paroxystique de la volonté de la part de l’État, par la médiation de la justice, de châtier autant que faire se peut, le secteur militant rennais. « Rennes l’enragée », c’est fini !

Hugo Melchior

La chance généreuse me fait rencontrer l’un des vingt camarades inculpés à la suite de l’opération « métro-gratuit », organisée jeudi 19 mai, et qui depuis subit, comme les 19 autres inculpés pour « association de malfaiteurs », un contrôle judiciaire strict dans l’attente de son procès, si procès il doit y avoir. On échange quelques mots sur ses nouvelles conditions de vie. Il a le moral malgré tout. Il est courageux, très digne comme tous ses camarades qui doivent vivre tous les jours dans l’attente, sans pouvoir vraiment se projeter. Ils ne se plaignent pas. Ils essayent de continuer à vivre, malgré cela. Je lui confirme que la solidarité s’organise bien sur les réseaux sociaux pour tous les camarades inculpés sans exception, et qu’à l’épreuve de la répression étatique qui se donne à voir à Rennes depuis de trop nombreuses semaines, les camarades toujours répondent présents de façon exemplaire, comme depuis le début du mouvement, par-delà les différences, les divergences qui peuvent exister par ailleurs entre eux. La répression passe, s’acharne pour punir celles et ceux qui composent cette place forte de la mobilisation contre la loi travail et son monde. La solidarité quotidienne, qui s’exprime de mille façons, permet aux digues de ne pas céder, permet aux camarades de tenir.

Puis, vers 16h30, mon portable sonne. Je décroche. C’est le commissariat central. Le couperet tombe à nouveau. Un nouveau procès-verbal, un nouvel arrêté préfectoral m’attend. Le troisième depuis le 17 mai. L’acharnement encore. L’entêtement toujours. Comme les deux autres précédents, celui-ci me signifie mon interdiction de séjour dans le centre-ville de Rennes, pour la journée de jeudi, de 7h du matin jusqu’à minuit. Comme d’habitude, une carte indiquant les délimitations de cette interdiction de périmètre. Concrètement, cela veut dire que je ne peux pas, par exemple, me rendre à la gare, ni aller à la Mairie pour effectuer des démarches administratives ni bien entendu, et c’est ça qui est visé prioritairement par cette mesure d’interdiction de séjour, participer à la manifestation de rue avec mes camarades contre la loi Travail qui doit être organisée par l’Intersyndicale. Ainsi, ma liberté d’aller et venir, pourtant considérée dans la Constitution comme une liberté publique fondamentale, liberté consubstantielle de la citoyenneté, mais d’abord de l’humanité, comme le stipule l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, est à nouveau subordonnée à cette interdiction de territoire pendant une nouvelle journée.

Cette remise en cause de cette liberté fondamentale, avec celle de pouvoir manifester librement, découle d’un arrêté de la préfecture, acte administratif, et par là-même d’une décision du Ministère de l’Intérieur qui instrumentalise sans vergogne le contexte d’état d’urgence et la « menace terroriste » pour tenter d’entraver ma vie quotidienne de militant politique. Cet acte administratif est une décision scandaleuse par nature, car en y recourant l’autorité compétente vous met devant le fait accompli. Contrairement à un procès au pénal, il n’y a pas la possibilité de contester en amont la décision, de préparer sa défense, ni de demander l’organisation d’un débat contradictoire. Vous êtes frappé d’interdiction, vous subissez cette décision. Elle s’impose à vous. Vous vous sentez impuissant, surtout quand tout est fait pour que l’interdiction vous soit notifiée suffisamment tard dans la journée pour que vous n’ayez pas le temps d’exercer vos droits juridiques et ainsi faire un recours en référé dans l’espoir de faire casser à nouveau l’arrêté préfectoral. Cette interdiction de séjour s’enchâsse dans l’offensive sécuritaire et judiciaire d’envergure qui secoue Rennes depuis de trop nombreuses semaines.

En ce qui me concerne, encore une fois, il ne s’agit pas simplement d’une simple interdiction de manifester, il s’agit d’une interdiction absolue, qui concerne une zone spatiale étendue. Si je devais contrevenir à l’arrêté et pénétrer dans la zone interdite pour aller manifester par exemple, je risque d’être appréhendé par la police, puis faire l’objet de poursuites sur le plan pénal avec la possibilité d’être condamné au maximum à 6 mois d’emprisonnement et 7500 euros d’amendes, en application de l’article 13 de la loi du 3 avril 1955. Cette mesure extrajudiciaire à mon encontre vise, soi-disant, à prévenir l’avènement de troubles à l’ordre public dans la commune de Rennes du fait de cette manifestation de rue légale, autorisée par la préfecture elle-même. Mais au lieu de frapper des dizaines de militants d’une telle interdiction de séjour dans le centre-ville et donc de manifestation, la préfecture préfère en viser un seul ; ou plutôt deux, puisqu’un autre camarade dévoué, engagé quotidiennement dans la mobilisation contre la loi travail depuis le début, cadre militant JC et élu PCF à Cherbourg, Hugo Poidevin, est lui aussi concerné, pour la première fois, par une telle interdiction de séjour.

Cela signifie que l’enjeu, ici, n’est pas de concourir au bon maintien de l’ordre à Rennes, de prévenir de possibles débordements, mais bien de s’acharner déraisonnablement contre un militant politique dans l’espoir de le faire craquer, de l’amener à éprouver un sentiment de lassitude, d’épuisement, et ainsi le pousser à renoncer à lutter. Pour justifier d’une mesure profondément liberticide et vexatoire à mon encontre, qui ne repose en réalité que sur des présomptions, le procès-verbal fait clairement référence à mon passé de militant révolutionnaire, puisqu’il est indiqué dans le procès-verbal que je suis « défavorablement illustré » pour des activités politiques passées. Ainsi, il est certain qu’à défaut de pouvoir me poursuivre sur le plan pénal, le ministère de l’Intérieur est obligé, pour m’atteindre directement, pour essayer de m’entraver, de recourir lâchement à l’arme de la coercition administrative et ainsi me faire payer le prix de mon engagement en faveur de la défense des droits collectifs des travailleurs remis en cause par ce projet de loi inique.

On limite la liberté de circulation d’un individu sur le territoire de sa commune sur laquelle il réside depuis 28 ans, sans qu’on n’ait rien à lui reprocher hormis ses idées politiques, desquelles on en déduit évidemment sa « dangerosité potentielle » pour l’ordre établi. Mais les décideurs ont raison sur un point : je suis dangereux politiquement pour l’État de classe et la pourriture capitaliste, parce que je souhaite subvertir radicalement cette société mortifère avec celles et ceux qui refusent de se résigner à la « nouvelle raison du monde ». L’État est ouvertement attaqué. Il se défend comme il peut. Il tente de casser, pour l’exemple, des militants, dans l’espoir d’en impressionner des centaines. Il se venge. Mais il échoue déjà en réalité… il le sait, car quand un pouvoir établi ne parvient plus à asseoir sa légitimité par le pouvoir des mots, il lui reste encore la force coercitive en dernière instance…jusqu’au jour où celle-ci ne suffira plus non plus.