Politique

La soupe froide…

Rentrée de l’intersyndicale à la fête de l’Huma : que retenir ?

Publié le 13 septembre 2016

Flora Carpentier

Ils étaient tous là, les barons du dialogue social, ce samedi après-midi à la fête de l’Huma. Tous ou presque, réunis dans un débat sans débat, animé par Patrick Appel-Muller, directeur de rédaction de l’Humanité, face aux centaines de personnes que pouvait contenir la grande tente du "Forum Social" : Bernadette Groison (FSU), Eric Beynel (Solidaires), Lilâ Le Bas (qui s’apprête à succéder à William Martinet à la tête de l’UNEF), Clara Jaboulay (UNL), Chloé Deverly (FIDL), Jean-Claude Mailly, une première pour un secrétaire général de FO à la fête de l’Huma, et Philippe Martinez (CGT), en maître de cérémonie. Ce qui avait été annoncé comme un « débat de rentrée en présence de l’intersyndicale contre la loi travail » s’est soldé par une série d’interventions des différents invités à la table ronde, donnant aussi peu de perspectives sur le terrain de la lutte de classe que laissait le transparaître le vague intitulé du débat.

Les 4 mois de mobilisation du printemps semblaient presque avoir disparu pour laisser place à une nouvelle phase, où l’enjeu serait de reprendre, dans les entreprises, l’éducation nationale, les facs ou les lycées, le long cheminement de sensibilisation sur la nécessité de se battre pour nos droits, et pour en conquérir de nouveaux. Il n’était évidemment pas question de tirer ici un quelconque bilan sur le printemps de mobilisation que viennent de mener la classe ouvrière et la jeunesse de France. Pas question de mentionner les acquis de ce mouvement social sans précédent depuis de nombreuses années, pour mieux rebondir à la rentrée. Pas une fois, le mot « grève » n’a été mentionné dans le premier tour de parole. Quant aux perspectives de lutte, il était bien difficile de discerner sur quel(s) objectif(s) l’intersyndicale proposait de « reprendre la rue », pour les plus vigoureux. Le flou était tel qu’il a fallu que la question soit posée depuis la salle, avant la dernière flopée d’interventions : « Mais de quoi parle-t-on au juste ? D’abrogation de la loi ? De bataille sur certains articles ? Et quelles méthodes de lutte proposez-vous ? S’agit-il de mettre en avant le mot d’ordre de grève générale comme moyen pour faire plier le gouvernement ? ». Mais si l’intersyndicale était à nouveau réunie à la veille du 15 septembre, ce n’était clairement pas pour mettre en débat les méthodes de lutte ni proposer une stratégie quelconque pour le mouvement social.

Jean-Claude Mailly a resservi la même soupe froide qu’il sert depuis déjà un moment dans les médias. Malgré l’appel de Force Ouvrière à se mobiliser le 15 septembre, il s’agit désormais de se battre avant tout sur le plan juridique contre les vices de constitutionnalité que présente la loi travail, ses inconformités avec les directives européennes ou les conventions internationales du travail. Une position bien défensive allant de pair avec une réticence à poursuivre la lutte au-delà du 15 septembre, que Mailly avance d’ores et déjà comme la dernière date de mobilisation contre la loi travail.

La secrétaire générale de la FSU, quant à elle, a défendu la nécessité de lutter pour l’abrogation, tout en regrettant les difficultés à mobiliser dans la fonction publique. Il s’agirait, pour Bernadette Groison, de mettre en place des ateliers revendicatifs pour analyser la loi travail et mettre en place un « livre blanc » de propositions sur « ce que l’on voudrait à la place ».

On peut reconnaître à Eric Beynel d’avoir été le seul à mentionner la répression du mouvement social, bien que l’axe était donné à la répression consistant à empêcher les syndicats de s’implanter dans les entreprises, plus que celle s’étant abattue sur l’ensemble des manifestants ces derniers mois. Pour Beynel, le fait que la mobilisation ait dépassé les cadres syndicaux, au lieu d’être un signe positif montrant son élargissement par rapport aux cadres habituels, serait « la preuve que la démocratie sociale ne fonctionne pas ». Dans la même logique, le fait que Myriam El Khomri n’accepte de recevoir ni Solidaires, ni la FSU, ni les syndicats étudiants, serait symptomatique d’une démocratie en perdition. Comme s’il y avait quoi que ce soit à négocier avec ceux qui n’ont d’autre objectif que de démanteler nos conditions d’études et de travail. Pour autant, le co-délégué général de Solidaires a affirmé que le 15 septembre devait appeler d’autres dates de mobilisation, proposant de s’emparer de la date du 7 octobre, journée de grève générale en Belgique pour mobiliser en France également et envoyer un signal fort au patronat à l’échelle européenne.

Pour les syndicats de jeunesse, il s’agit de profiter de la rentrée pour remettre au à l’ordre du jour des discussions les débats autour de la précarisation des jeunes, des conditions d’études et de travail de toute cette génération que la loi travail a poussé à s’intéresser à la politique, mais dont certaines franges sont encore peu au fait de ce que signifie cette nouvelle attaque.

Philippe Martinez a quant à lui axé son intervention sur la nécessité de mener un travail de conscientisation des salariés dans les entreprises, sur la loi travail mais aussi sur les « alternatives sociales » qui peuvent être proposées par les syndiqués. Les applications concrètes de la loi travail pouvant arriver très rapidement, il s’agira désormais de lutter entreprise par entreprise pour éviter que la loi travail ne soit appliquée. Autant dire que, malgré la nécessité de ce combat, la question plus générale de la lutte pour l’abrogation de la loi ne semble pas, pour Martinez, un horizon à défendre.

Plusieurs des intervenants ont mentionné les débats nauséabonds de l’été comme un moyen de détourner les travailleurs et la jeunesse des « vrais débats » sur les questions sociales, comme s’il n’y avait pas d’enjeu particulier à lutter contre le racisme et l’islamophobie d’Etat. Pourtant, c’est justement ce qui permettrait de couper court à cette idéologie réactionnaire, qui pénètre les rangs des travailleurs et de la jeunesse précarisée, et qui est précisément une tentative de diviser le mouvement social.

La grève ? Aux oubliettes semblerait-il…

Quant à la question de la grève générale, tous ont esquivé la question avec la pirouette revenant à dire qu’ « il ne suffit pas d’appuyer sur un bouton pour la décréter ». Certes, la grève générale ne se décrète pas, pourtant c’est le même discours que Martinez a répété aux travailleurs et à l’avant-garde mobilisée et chauffée à blanc le soir du 28 Avril à Nuit Debout. De quoi s’interroger sur les moyens de lutte de celui qui est apparu, pendant cette mobilisation, comme l’opposition au gouvernement. Même réponse formulée différemment par la FSU : « C’est aux salariés, à la base, de décider des modalités d’actions ». Et Martinez d’en rajouter au tableau morose, avec la nonchalance qui le caractérise : « que pour qu’il y ait convergence, il faut déjà qu’il y ait lutte, alors on appelle ça comme on veut, je veux bien parler de grève générale si vous voulez, mais il faudrait déjà qu’il y ait lutte ». Pour d’autres, c’était la perspective de la grève même qui effrayait... Mailly faisant mine de se lamenter qu’il était difficile de faire grève quand il n’y avait pas de pouvoir d’achat (sans parler de l’immense solidarité financière qu’avait généré la caisse de grève nationale lancée par InfoCom CGT).

En somme, la soupe que nous ont réservée les directions syndicales était non seulement froide, mais bien terne. Il s’agissait bien non seulement d’éviter les sujets pouvant faire débat, face à une audience pourtant nombreuse et énergique, mais aussi de ne pas des sous dans la machine, à quelques mois des élections présidentielles. Face à l’attentisme et au peu de perspectives données par les directions syndicales, il est clair que ce ne sera que sur nos propres forces que nous pourrons compter, à la base des syndicats et en dehors, dans les entreprises et dans la jeunesse, pour que la mobilisation du printemps ne soit pas classée au rang des souvenirs mais devienne un tremplin pour tirer les bilans et réfléchir aux perspectives de lutte - à commencer par le 15 septembre, toutes et tous en grève et dans la rue.