Débats

Entre victoire de Trump et autoritarisme à la française… « relire Marcuse pour ne pas vivre comme des porcs »

Révolution, contre-révolution et autoritarisme en démocratie bourgeoise. Retour sur Marcuse

Publié le 15 novembre 2016

Herbert Marcuse, philosophe marxiste hétérodoxe, est né en 1898 et mort en 1979 en Allemagne, après avoir passé une part essentielle de sa vie, à partir de 1934, aux Etats-Unis. Son œuvre philosophique et politique s’est centrée sur les conditions de la révolution au XXe siècle à partir d’une enquête au long cours des formes de la contre-révolution, et en particulier les plus autoritaires. Elle mérite aujourd’hui, à l’heure d’une crise organique et d’une autodestruction croissante à l’échelle internationale de la démocratie bourgeoise, et d’une polarisation politique dont la toute fraiche victoire de Trump est une expression majeure, d’être attentivement relue, autant pour ses apports que ses limites.

« Relire Marcuse pour ne pas vivre comme des porcs » (Gilles Chatelet)

Depuis les années 1980 Marcuse a pour l’essentiel disparu du paysage politico-idéologique de la gauche révolutionnaire, à l’opposé du rôle, iconique pour partie, qu’il avait joué les deux décennies précédentes. En particulier autour de 1968 et des révoltes étudiantes de masse qui, en France, avaient constitué le prélude à une grève ouvrière historique, en Allemagne en 67-68, avaient vu la naissance, dans un contexte de répression brutale, de l’opposition extra-parlementaire, et évidemment, plus au long cours dans les années 60, s’étaient levées contre l’université et la morale bourgeoise et façonné la scène politique américaine, alors aux prises avec le bourbier vietnamien, la lutte contre la ségrégation raciale, et les débuts du féminisme radical.

Un tel renversement de situation n’a rien d’étonnant : la période post-68 a été progressivement marquée par un reflux des théories progressistes et du marxisme, expression spécifique de la crise de subjectivité et du reflux du mouvement ouvrier qui s’ensuivit de la décennie de poussée à l’échelle internationale, et que la chute de l’URSS accentua à partir de 1991. C’est à partir de là que s’est ouverte la séquence résumée à grands traits ci-dessus. Or il est frappant que Marcuse, dans le contexte du regain progressif évoqué, fût-il inégal, notamment depuis le début de la crise financière puis économique des années 2007-2008, soit encore à peu près totalement confiné dans les tiroirs. Comme si son obsolescence allait de soi. A moins qu’il n’y ait encore en lui quelque chose d’explosif à laisser prudemment de côté ?

Villipendé comme autoritariste amoral et dangereux, en son temps, dans la foulée du maccarthysme, par la bourgeoisie et les penseurs libéraux, attaqué comme gauchiste servant de caution libérale-libertaire au capitalisme par les plus staliniens des staliniens, critiqué comme hégélien sénile parce qu’il défendait les racines hégéliennes « idéalistes » y compris dans certains rangs hétérodoxes, plus généralement souvent brocardé par les marxistes parce qu’il révisait Marx avec Freud, par les freudiens parce qu’il révisait Freud avec Marx, etc., souvent classé parmi les « marxistes libertaires » faute de mieux, le moins que l’on puisse dire est qu’il n’a pas seulement été adulé ni propulsé comme « pape » de la nouvelle gauche, mais au contraire a suscité de virulents assauts à proportion de cette importance jadis indéniable. Et il est juste de dire qu’à différents égards il fut suffisamment oscillant pour autoriser toutes sortes d’usages, et donc pour justifier pas mal de critiques. Ce serait pourtant erroné d’en conclure à autre chose qu’à la complexité et à la richesse foisonnante d’une pensée dont la réception fut largement surdéterminée par un contexte peu propice à la nuance.

Mais le moins que l’on puisse noter, c’est qu’elle a bien dû, d’une façon ou d’une autre, mettre le doigt sur quelque chose d’essentiel, sinon elle n’aurait pas fait corps avec son temps à un tel degré inégalé. C’est surement pour ça que le philosophe Gilles Châtelet, moins d’un an avant de se suicider, avait estimé, tout simplement, qu’il fallait « relire Marcuse pour ne pas vivre comme des porcs » [1].

Engagé de longue date dans l’enquête sur les trois figures distinctes de la contre-révolution que furent la stalinisme, le fascisme, et le capitalisme monopoliste dans ses formes d’après-guerre, il fut l’un de ceux, dans les années 60-70, qui a pris le plus en pleine figure l’écartèlement objectif, engendré par cette contre-révolution à trois visages, entre un mouvement ouvrier profondément en crise, et l’émergence puis l’échec d’une « radicalité » politique à l’époque nouvelle, celle de la « New left » [2]. Pas étonnant qu’à la fin de sa vie Daniel Bensaïd, même s’il lui préférait Walter Benjamin, un de ses contemporains, soit revenu ponctuellement sur Marcuse, notamment dans un volume édité à titre posthume, Le spectacle, stade ultime du fétichisme de la marchandise, où il résumait ce qui, à ses yeux, en faisait l’importance au moins historique, même s’il :

« s’il lui fut abusivement attribué une influence directe sur les mouvements de 68, le livre de Marcuse [L’homme unidimensionnel] n’en concentre pas moins les interrogations émergentes quant aux nouvelles conditions d’une politique d’émancipation » . [3]

Au sein de cette pensée de Marcuse qui s’est élaborée sur plus d’un demi-siècle, on peut schématiquement distinguer trois grandes phases [4]. Nous les suivons ici dans leurs grandes lignes et chemin faisant indiquons quelques-uns des gros dossiers à rouvrir, en vue d’une discussion d’une actuelle totale : sa confrontation dans les années 60-70 à des processus de décomposition avancée de la démocratie bourgeoise et de phénomènes autoritaires d’ampleur aux Etats-Unis, ce qui à l’ère Trump dorénavant ouverte, ne peut qu’être instructif.

I. Le laboratoire de jeunesse : de Heidegger à l’hégéliano-marxisme

Adhérant au SPD dès 1917, membre d’un conseil de soldats lors de la révolution allemande de fin 1918 début 1919, il quitte ce parti après l’assassinat de Luxembourg et Liebknecht, et en gardera toute sa vie une méfiance viscérale à l’égard des formations politiques réformistes. Après un temps d’engagement dans le mouvement spartaciste, il semble se détacher du militantisme et, en particulier, restera à distance du KPD. C’est dans ce contexte que la première période de son œuvre débute, avec sa thèse de 1922 consacrée au roman d’apprentissage allemand, déjà thèse dans laquelle les esthétiques de Hegel et Lukacs ont déjà une certaine place. Au cours des années 20 il se forme à l’école de Heidegger. Être et temps (1927), qui place au centre les questions de l’histoire, de la vie aliénée, et des voies de reconquête d’une existence « authentique », a un impact considérable sur lui. Mais Marcuse est déjà « marxiste » depuis son engagement politique, et les articles qu’il écrit à la fin des années 20, en particulier, en 1928, ses Contributions pour une phénoménologie du matérialisme historique, témoignent d’une première tentative d’hybridation de ses deux « sources » : reconquérir une vie authentique n’est pas une affaire (seulement) individuelle, c’est avant tout un effort de classe et suppose d’embrasser la voie révolutionnaire que la dialectique historique marxiste est seule à conceptualiser correctement.

Mais il ne se limite pas à hybrider un Marx et un Heidegger qui, par ailleurs, seraient « à égalité ». D’emblée le point de vue marxiste gouverne cette hybridation, et il règlera l’essentiel du sort de Heidegger de ce point de vue très rapidement : symptomatiquement aux aguets, il est le premier à commenter publiquement, dans un article fondamental publié dans la revue Die Gesellschaft en 1932, la « bombe » des Manuscrits de 1844 alors publiés pour la première fois en allemand éclate. Il découvre que le jeune Marx s’était déjà attaqué (et mieux) à la question de l’aliénation existentielle qu’Heidegger. C’est dans ce sillage que ce laboratoire « de jeunesse » l’amènera, au travers d’une transformation progressive de son régime de pensée et de son langage conceptuel, à devenir l’une des grandes figures de la première génération de la « théorie critique » de l’Ecole de Francfort exilée aux Etats-Unis à peine née. Cette théorie critique s’élabore sur la base du modèle de la critique de l’économie politique liant organiquement l’étude des superstructures et phénomènes politiques, et mettra beaucoup l’accent sur les phénomènes idéologiques et culturels, trop souvent laissés de côté, tout en les reliant à leurs bases matérielles, en l’occurrence, celle du capitalisme en cours de fascisation. Exilé lui aussi Etats-Unis à partir de 1934, Marcuse se lie dès le début à ces autres expatriés que sont Adorno et Horkheimer avec qui il était entré en contact dès 1932, et il deviendra progressivement le plus ardent défenseur d’une matrice hégéliano-marxiste initiée par Lukacs et Korsch, annonçant, entre autres, le Sartre de la Critique de la raison dialectique ou encore Kosik, qui se ponctuera par sa publication d’un ouvrage majeur sur Hegel et Marx en 1939, Raison et révolution. Hegel et la naissance de la théorie sociale. Il gardera toute sa vie les repères fondamentaux de cette matrice, même si ce sera sous des formes absolument non standards.

II. Le freudo-marxisme face à une triple contre-révolution

Cette première période s’arrête autour des débuts de la seconde guerre mondiale, ouvrant une seconde phase, qui va de la seconde guerre mondiale à 1968. Travaillant à partir de 1941 à l’OSS du département d’Etat américain (Office of Strategic Service, ancêtre de la CIA) avec d’autres intellectuels expatriés, notamment Franz Neumann, à un programme d’étude de l’URSS et surtout de l’Allemagne nazie, il élabore une première vision du rôle de la « technologie » moderne, non seulement dans l’ordre productif, mais plus largement dans les mode de gouvernement et de contrôle des masses, sous l’angle de ses impacts profondément répressifs. Loin d’être un espion de la CIA, comme cela a pu être bêtement écrit, il en retire une méthode de travail combinant théorie critique et analyse stratégique, qu’il mobilisera par la suite contre les institutions du capital en la mettant au service, au long cours, de l’enquête centrale de sa vie, le réexamen du concept et des conditions de la révolution.

Mais cette période est marquée par l’enquête sur ce qui, justement, constitue l’autre de la révolution : la contre-révolution, en sa triple version fasciste, stalinienne et capitaliste « tardive ». Le fascisme, s’incarnant dans un type d’« Etat total » qu’il analysait déjà dans les années 30, est pour lui, comme pour Neumann qui le définit comme « capitalisme totalitaire » dans son grand ouvrage de 1942 Béhémoth, le produit d’une autodestruction du libéralisme démocrate-bourgeois, assurant la pérennité du pouvoir de la grande bourgeoisie en s’assurant l’anéantissement du prolétariat révolutionnaire. Le stalinisme, lui, est le produit d’une déviation et d’un retournement de la révolution de 1917. La lecture qu’en donne Marcuse reste grevée de grandes énormes et d’imprécisions : il se rapproche de celle de Trotsky en ce qu’il récuse dans l’ensemble l’interprétation de l’URSS comme un « capitalisme d’Etat » et de la bureaucratie comme d’une nouvelle classe, mais en même temps il n’est pas pour autant complètement opposé à cette interprétation, dans la mesure où pour lui l’URSS partage avant tout avec le capitalisme le statut et les caractéristiques d’une « société industrielle avancée ». De même, en raison de son interprétation de la dynamique technologique et de l’automation, il semble parfois en extrapoler de façon très excessive certaines potentialités progressistes [5]. Enfin, s’il distingue entre Lénine et Staline, il minimise dangereusement la nature de la rupture entre les deux, parce qu’il l’étudie insuffisamment, et sur terrain en particulier, on doit noter une ignorance à peu près totale de Trotsky, ce que critiqua ensuite vivement Raya Dunayevskaya (qui fut secrétaire de ce dernier en 1937) au cours de leur longue correspondance. [6]

En ce qui concerne le capitalisme « tardif » des « 30 glorieuses », il le définit en tous dans les termes d’un nouveau type de totalitarisme appuyé sur une redoutable technologisation sociale, politique et idéologique, généralisant progressivement un modèle, comme il le dira plus tard, de contre-révolution répressive préventive.

Cette période est dominée, d’abord par Eros et civilisation en 1955, puis par Le marxisme soviétique en 1957 et L’homme unidimensionnel en 1964, ces deux ouvrages fournissant donc les deux volets d’une enquête sur ce qu’il nomme la « société industrielle avancée ». C’est bien sûr cette période qui le plus fait connaître Marcuse, celle du « freudo-marxisme » auquel il est bien souvent, cependant, indument réduit. C’est la période où ses grandes thèses sur le « totalitarisme technologique », le nouveau régime de « réification » (concept qu’il hérite de Lukacs) se prolonge dans ce qu’il juge être une véritable contre-finalité historique : « l’intégration » du prolétariat au capital, qu’il évalue notamment sur la base et l’identification des « fondements instinctuels » de l’aliénation et en, particulier du processus de « désublimation répressive », processus par lequel les désirs trouvent une satisfaction immédiate (dans la consommation permanente notamment), les pulsions sont entretenues en conformité au principe de rendement du capitalisme, le plus souvent sous des formes agressives. S’articulent cependant à ce constat d’un monde clivé entre un glorieux « capitalisme tardif » capable d’anesthésier par son crypto-fascisme ordinaire tout potentiel subversif, et la sclérose répressive d’une URSS définitivement peu porteuse d’espoir, malgré ce qui a été défini comme un « pessimisme historique » du reste assez frappant dans L’homme unidimensionnel, la recherche continue des agents d’une révolution qui reste aussi à ses yeux aussi indispensable qu’improbable.

Diagnostic bancal d’un prolétariat « intégré » et défaitisme prolétarien

C’est le moment du grand écart. En effet c’est une période où Marcuse fait travailler à plein la conceptualité théorico-critique tout en s’interrogeant sur l’éventuelle obsolescence de Marx. Le capitalisme ne s’est-il pas stabilisé alors qu’il aurait dû exploser ? Le prolétariat ne semble-t-il pas avoir abdiqué de sa mission révolutionnaire ? L’« appareil » mondial de la domination technologique n’a-t-il pas absorbé et nivelé les contradictions du capitalisme au sein d’une histoire dont il serait devenu le vrai sujet ? La « tolérance répressive » et la « conscience heureuse » n’ont-elles pas réussi à vampiriser les esprits de toute « bidimensionnalité » (c’est-à-dire de toute pensée « négative » capable d’évaluer ce qui est dans les termes dialectiques de ce qui n’est pas encore) ? Bref, la société unidimensionnelle de la consommation, du confort et du contrôle bourgeois, qui fabrique du temps de loisir prémâché sur le modèle du rendement productif exigé du travail, aux antipodes d’un temps véritablement libre pour l’épanouissement, n’a-t-elle pas déjà vaincu ? Marcuse est alors manifestement pris entre deux feux : il refuse d’abandonner le projet révolutionnaire et la matrice marxiste mais s’interroge sur la capacité de celle-ci à fournir encore la théorie et à innerver la praxis de celui-là. D’où des oscillations dont il est aisé de voir qu’elles anticipent bien de ces post-marxismes explicites ou implicites qui affectent encore l’extrême-gauche aujourd’hui.

L’extension du salariat a fait couler beaucoup d’encre dans les années 1960-1970. La classe des travailleurs s’est objectivement élargie au-delà de la figure historique de la classe ouvrière industrielle (employés, administrateurs, enseignants, gestionnaires…), et en cela l’échelle de l’exploitation du travail s’est étendue. De façon converse, la classe ouvrière industrielle a subi une minoration, puisqu’elle s’est transformée alors en une simple partie des classes travailleuses. Pour Marcuse, tel est le paradoxe historique, en vertu même des transformations de son appareil productif, cette classe laborieuse dans sa majorité semble s’être majoritairement « intégrée » au système, anesthésiée par la sphère de la consommation et au travers de la cogestion de l’Etat capitaliste par ses organisations syndicales et politiques, mouvement qui aurait accompagné, cause et effet à la fois, sa « moyennisation » matérielle et culturelle tendancielle. Raison pour laquelle Marcuse refuse de lire cette extension de la sphère de l’aliénation salariale dans les termes d’une « prolétarisation » accentuée, en raison de l’ancrage sociologique du terme qu’il juge inadéquat.

Les graves, du moins fort problématiques conséquences politico-stratégiques de cette approche sont importantes, en premier lieu le défaitisme prolétarien qui les couronne, mais ce qu’il faut noter avant tout ici, c’est qu’elle renvoient à une analyse insuffisamment poussée de la réalité ouvrière de son temps, ce qui se paye d’oscillations conceptuelles tout au long, de façon emblématique, de L’homme unidimensionnel. Ces oscillations expriment toutes d’une façon ou d’une autre que Marcuse hypostasie alors, jusqu’à mai 1968 comme l’a très bien rappelé Mandel dans Le troisième âge du capitalisme [6], contre Marcuse et d’autres, en nouveauté structurelle un moment conjoncturel du capitalisme, et plus précisément, la forme conjoncturelle d’un type d’organisation lui aussi historiquement déterminé du prolétariat dans les pays centres du capitalisme. En résumé, il présume une homogénéité fictive de la classe ouvrière d’alors, en se laissant conjointement aveugler par l’embourgeoisement relatif de certaines de ses couches les plus favorisées et le poids de ses appareils réformistes et contre-révolutionnaires (partis et syndicats sociaux-démocrates ou staliniens) effectivement bien intégrés, eux, au pouvoir du capital.

Cette erreur majeure avait certes des raisons pour elle : la profondeur de la crise de subjectivité du mouvement ouvrier était indéniable, et la chape de plomb exercée par ses organisations (extrêmement corporatistes), en particulier aux Etats-Unis, énorme. Et Marcuse fut logiquement critiqué pour cette erreur par Mandel ’et d’autres, mais pas souvent avec les nuances suffisantes), dont il faut noter qu’elle sera commise par l’immense majorité des théoriciens critiques ultérieurs, y compris dans chez ceux qui se réclament du marxisme aujourd’hui, et parfois même chez les héritiers de Mandel. Mais il ne s’agit pas de se contenter de pointer le problème, il faut regarder dans quelle configuration politique, plus précisément, il s’insère, et les débouchés qu’il aura chez Marcuse.

Emergence et échec de la New Left, et oscillations stratégiques : le prototype d’une théorie des « minorités » et des « multitudes » ? D’un « anticapitalisme large » ?

« Je vais esquisser une définition du sujet révolutionnaire en disant : c’est une classe (ou un groupe) qui, en vertu de sa position et de sa fonction dans la société, expérimente un besoin vital et est capable de risquer ce qu’elle a pour obtenir dans l’ordre existant de remplacer ce système – un changement radical impliquant destruction, abolition du système existant. Je répète, une telle classe doit avoir un besoin vital de faire la révolution, et doit être capable de l’initier, voire de la mener à bien.
Avec cette notion, la révolution sans la classe ouvrière industrielle est tout à fait inimaginable. D’un autre côté, précisément dans les sociétés les plus avancées du capitalisme, la majorité des classes travailleuses n’a pas ce besoin vital de révolution. Pouvons-nous réconcilier ces deux réalités qui sont évidemment en conflit ? »

Marcuse, revue Praxis, 1969

Tout ceci n’est pas dissociable de l’histoire de la « New » Left qui naît dans les années 60 où « l’ancienne » gauche, celle justement qui se centrait sur ce mouvement ouvrier et cette classe ouvrière en ce Marcuse estime être un coma subjectif, s’arrêtait : face aux questions raciales (question noire avant tout), féministes (comment articuler l’oppression de classe avec l’oppression de genre, « l’histoire de la civilisation » étant, dira-t-il en 1973 dans « Marxisme et féminisme », celle du patriarcat), et évidemment, étudiantes. Cette New Left, aux Etats-Unis, émerge au fur et à mesure que se déploie le radicalisme du début des années 60 marqué par le mouvement des droits civiques et pour l’égalité raciale, les résistances étudiantes anti-impérialistes (à l’image de Berkeley) en particulier contre la guerre du Vietnam, mais aussi face au blocus de Cuba et à l’anticommunisme sinophobe, et enfin le mouvement de libération des femmes et la « révolution sexuelle ». Pour lui les étudiants en révolte et leur « grand refus », les minorités opprimées et les mouvements anticolonialistes, sont autant d’« outsiders » semblant être les derniers porteurs d’une révolte absolue à l’égard de l’ordre établi, c’est-à-dire les seuls porteurs de la subjectivité requise pour tout processus révolutionnaire.

En effet, simultanément, cette période, qui n’est pas encore une période de crise économique, est marquée comparativement par la très faible combattivité syndicale et ouvrière déjà notée : la radicalisation de masse qui s’esquisse manque de ce fait de deux piliers traditionnels du marxisme, et ouvre à une incomplétude qui ne sera jamais dépassée, en termes de perspectives d’alliances, de stratégie et de programme. Cette incomplétude conduira à l’effondrement de la New Left au cours des années 70. La pensée de Marcuse va refléter et théoriser cet écartèlement : essayant de le dominer, il va contribuer en l’enraciner, y compris après 1968, année, pourtant, qui va constituer un nouveau moment de pivot de son élaboration.

Il tentera de lever lui-même certaines ambiguïtés après le mai 68 français, mais ne s’en départira jamais complètement. Sa vision de la reconstruction d’une base de masse, pourtant favorisée dans le principe par l’extension de l’exploitation salariale à des fractions de plus en plus larges du monde du travail (incluant les cols blancs, les enseignants, etc.) restera polarisée par cette subjectivité radicale des « outsiders » et dans l’ensemble dominée par une problématique « post-prolétarienne » et post-léniniste de l’organisation. En effet, il gardera comme référence un modèle plus autogestionnaire, en tous cas plus conseilliste, inspiré de Rosa Luxembourg. Pour résumer, il esquisse en partie avant la lettre une théorie « antiautoritaire » des « multitudes » et des « minorités », mais sous le sceau, là encore par anticipation, l’idée d’un anticapitalisme fondé sur une large « basse de masse », intégrant mouvements féministes, antiracistes, écologistes, et fractions nouvellement salariées, en particulier, des classes « moyennes », et donnant aux avant-gardes intellectuelles un rôle particulièrement marqué. Mais jamais il ne tombe, pour autant, même par anticipation, dans le post-marxisme et le post-modernisme : il maintient en même temps des garde-fous explicites sur le fait que tout affrontement révolutionnaire avec le capitalisme supposera une transition violente rendant incompatible la « démocratie » bourgeoise avec la démocratie socialiste d’une « civilisation non-répressive ». D’autre part, il refusera toujours l’idée que ces outsiders représentent comme tels « la » nouvelle force révolutionnaire, puisque, selon lui, aucune révolution imaginable ne peut se faire sans la classe ouvrière, qui en reste l’incontournable pilier objectif, et il refusera systématiquement les critiques simplistes de la forme-parti ou et défendra la nécessité d’organisations adéquates.

D’une certaine façon, il aboutit, quoique de façon non systématisée, à une sorte de théorie de l’hégémonie –proche de celle d’un Gramsci relu sous un angle en émoussant le tranchant révolutionnaire, sans pour autant tomber dans une lecture réformiste, bref, relu de façon plus ou moins "centriste" – compensant sur le plan politique et superstructurel le délitement de sa base sociale prolétarienne affaiblie, au prix du risque de l’autonomisation du politique tout court. Bref, il incarne avec entre deux et trois décennies en avance – et c’est ça que pointe Bensaïd comme on l’a dit en début d’article – les contrastes et les faiblesses du « radicalisme » révolutionnaire d’aujourd’hui.

III. Du tournant de 1968 à une triple actualité

Pourtant, on ne doit pas minimiser pour autant l’impact profond qu’eut sur lui le mai 1968 français : c’est l’occasion du tournant majeur de son itinéraire d’après-guerre. Continuant malgré tout jusqu’au bout sur le terrain de la dialectique matérialiste, discutant ou bataillant encore et toujours avec Dunayevskaya, Lukacs, Sartre, Mandel ou encore Althusser, il ne suivit pas comme tant d’autres la même trajectoire liquidatrice, alors qu’en partie, sa propre interrogation à l’endroit du marxisme pouvait l’y conduire. P. Anderson l’a donc classé à bon droit dans ce « marxisme occidental » au centre de gravité déplacé, dans le sillage des défaites des années 1930 et de la seconde guerre mondiale, de l’économie politique à la philosophie, suivant un mouvement de déconnexion partiel, mais tendanciel, de la théorisation d’avec l’implication militante organisée.

1968 donc : moment où l’espoir renaît non pas seulement de façon principielle comme « Grand Refus » des « sans-espoirs » (évocation de W. Benjamin sur laquelle concluait, comme un baroud d’honneur, L’homme unidimensionnel), mais en écho au renouvellement de l’enquête sur les deux grandes classes de conditions de la praxis révolutionnaire, à l’aune non seulement de cette alliance ouvrière-étudiante qui a fait trembler le pouvoir français, mais aussi de certains ferments de révolte dans la jeunesse ouvrière américaine, regrettant que la New Left ne s’efforce pas assez de se lier organiquement avec elle. Réaffirmant d’une côté la centralité de la critique marxiste de l’économie politique, il prolonge de l’autre, au niveau des conditions subjectives, les schèmes d’Eros et civilisation dans le sens d’une enquête sur les « fondements biologiques du socialisme » pour lequel, comme en 1932, les Manuscrits de 1844 prolongés par la métapsychologie freudienne, donnent les principaux axes, dorénavant corrélés à la « nouvelle sensibilité » esthétique dont le Power Flower fut la face la plus médiatique. Son texte de 1969 Vers la libération porte un sous-titre évocateur : Au-delà de l’homme unidimensionnel. Il reviendra alors régulièrement sur la question stratégique et organisationnelle, toujours à cheval entre Marx, le conseillisme de Luxembourg et une forme complexe d’avant-gardisme, pour la reconstruction de cette « base de masse » seule capable de transformer la révolte en véritable et puissance politique cohérente, ce dont Contre-révolution et révolte en 1972, puis Actuels , et en particulier sa conférence sur le féminisme et son lien indissoluble avec la lutte de classes, en 1974 seront les expressions.
C’est dans ce contexte que, corrélativement et sans retomber dans l’ornière antistratégique des utopies prémarxistes ou non-marxistes, Marcuse reprendra le fil, à l’image d’autres « courants chauds » du marxisme, d’un grand récit de l’espoir révolutionnaire, qui s’exprimera dans sa version de l’utopie concrète, c’est-à-dire de « la fin de l’utopie » au sens de la disparition comme utopie du projet d’une société socialiste, et au contraire, de l’existence objective dorénavant acquise des possibilités réelles de sa construction : projet résonnant, quoique distinct, notamment avec le « messianisme » de W. Benjamin, puissante inspiration de Bensaïd dès 1990 dans Walter Benjamin. Sentinelle messianique. Là encore, on ne peut que regretter que Marcuse, contrairement à Benjamin, n’ait fait encore l’objet d’aucun « revival ». On ne peut que regretter en tous cas il ne se soit jamais ré-affronté de façon systématique à la question du prolétariat, ni n’ait pleinement actualisé, corrélativement, sa perspective stratégique elle-même.

Pourquoi relire Marcuse aujourd’hui, en définitive ?

Négativement, c’est surement être sa plus grande (et paradoxale) leçon pour nous aujourd’hui : Marcuse n’a jamais abandonné la dialectique marxiste, mais n’a pas toujours été à la hauteur des exigences de son propre fondement matérialiste, au point d’oublier que l’enquête matérialiste scientifique sur ce qu’est le prolétariat, dans ses structures et ses transformations, conditionne toute juste vision de là où en est précisément sa « crise de subjectivité », et sur cette base, conditionne toute élaboration stratégique conséquente. C’est en ce sens que la dernière période de son œuvre reste au moins aussi instructive que la seconde (marquée par cette idée de « l’intégration-embourgeoisement » du prolétariat).

Ensuite elle anticipe les explorations autant que les doutes, mais aussi les écueils (plus profonds, faut-il le préciser), d’une grande majorité de pensées « critiques », y compris dans le marxisme d’aujourd’hui qui ont jeté le bébé avec l’eau du bain, transformé certaines conjonctures en tournants de l’histoire et abandonné sans argument suffisant certaines hypothèses stratégiques du marxisme révolutionnaire dit « classique ». De ce point de vue c’est avec une vraie hauteur de vues, notamment au travers de sa réflexion sur le rapport entre domination de classe, oppression de race et de genre, qu’il s’est confronté aux défis de l’extrême-gauche actuelle dans sa majorité (y compris en Europe certains courants trotskystes), et plus largement de la gauche « radicale », et c’est pourquoi Marcuse, à différents égards, sa relecture serait éminemment éclairante positive aujourd’hui.

Quand Marcuse cherchait à comprendre la « nouvelle ère de répression » sous la présidence Nixon

Mais Marcuse n’est pas seulement instructif pour le type de débats que théorie et la pratique révolutionnaire exigent au plus haut point aujourd’hui. Il l’est aussi pour des raisons encore plus immédiates : parce que ses tensions, ses rectifications permanentes, ses inflexions changeantes, liées à sa vision oscillante des conditions d’une stratégie révolutionnaire, sont indissociables de la « nouvelle ère de répression » contre-révolutionnaire qui commence à sévir dans la société américaine fin des années 60. L’immédiat après-68 est en effet aussi un contexte marqué, aux Etats-Unis par un militarisme extérieur qui se combine avec la bonapartisation, qu’il juge alors plus ou moins proto-fasciste, du régime et de la société face à une instabilité croissante due à la crise économique et sociale naissante engendrée par les contradictions de l’impérialisme.

La situation de crise organique au plan international, le tournant autoritaire qui sévit en France depuis la gouvernance Hollande-Valls, et bien évidemment la victoire de Trump aux Etats-Unis, nous invitent dans l’évidence à revenir dans un prochain article, sur la base de ces rappels généraux, à l’analyse marcusienne du « bonapartisme » de l’ère Nixon du début des années 70.

Notes

[1] G. Châtelet, « Relire Marcuse pour ne pas vivre comme des porcs », Le Monde Diplomatique, août 1998, p. 22-23, in Les Animaux malades du consensus, Paris, Lignes, 2010. Depuis les années 70 de l’eau a de surcroît coulé sous les ponts, et une série de textes de Marcuse inédits à l’époque, ont été progressivement publiés depuis (seulement en anglais jusqu’ici). Ces textes, sans susciter de surprises majeures, jettent cependant certains éclairages nouveaux qui méritent l’attention. Une part importante de ces textes se trouvent dans les 6 volumes des Collected Papers édités depuis 2001 chez Routledge, sous la direction de Douglas Kellner, dont le livre de 1984 Herbert Marcuse and the Crisis of Marxism, Los Angeles-Berkeley, University of California Press, est encore au jour d’aujourd’hui le meilleur pour quiconque recherche une vision d’ensemble vraiment sérieuse sur cette pensée complexe.Voir aussi les deux stimulantes rééditions d’articles de F. Ollier en 2007 et 2008 chez Homnisphères.

[2] P. Buhle, Marxism in the United States. A History of the American Left, 1987, London-New York, Verso, éd. revue et augmentée 2013, ch. « The New Left » p. 221 et suiv.

[3] Le spectacle, stade ultime du fétichisme de la marchandise Paris, Lignes, 2011, p. 92.

[4] Nous reprenons ici certains éléments de l’article publié en 2014 à l’occasion des 50 ans de L’homme unidimensionnel dans Ideas de Izquierda, Buenos Aires, n° 11, juillet 2014. Certains éléments ont fait l’objet d’une présentation à Londres lors du colloque Historical Materialism de novembre 2014, puis lors de l’exposé donné à Paris en février 2015 au séminaire « Marxismes au XXIe siècle ».

[5] Voir aussi sur sa caractérisation de l’URSS : M. Van der Linden, Western Marxism and the Soviet Union. A Survey of Critical Theories and Debates Since 1917, Chicago, Haymarket Books, 2009, p. 173-175.

[6] Cette absence de lecture de Trotsky (mais aussi de Gramsci) se paiera ultérieurement chez lui de pas mal de faiblesses stratégiques sur le terrain de la réflexion sur la tactique du "front unique", à laquelle cependant il arrivera en partie par son proche cheminement.

[7] Le troisième âge du capitalisme, Paris, Editions de la Passion, éd. 1995, p. 402-403.