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Débats

#1917. Le 27 mars, le Soviet de Petrograd appelle les peuples à la paix

Révolution russe. Le manifeste « Aux peuples du monde entier » du Soviet de Petrograd

L'Appel du Soviet des députés ouvriers et soldats de Petrograd « Aux peuples du monde entier », dont le projet avait été proposé dès la première séance du Soviet le 12 mars 1917 (27 février ancien calendrier) par son comité exécutif, est adopté le 27 mars 1917 à l’unanimité (14 mars ancien calendrier) et publié dans le presse le 28. Ses ambiguïtés sont d’emblée pointées par les bolchéviks.

L’appel est le reflet de la pression des masses qui réclament depuis le début de la Révolution de Février la fin de la guerre, et se prononce pour une paix sans annexion et un appel aux peuples à manifester en ce sens. Mais il reste très général et derrière la défense de la nouvelle démocratie russe, ne remet pas clairement en cause la continuation de la guerre impérialiste telle que le Gouvernement Provisoire est en train de la prendre en charge.

La Pravda caractérisera ce document comme un « compromis conscient entre les différentes tendances représentées dans le Soviet », compromis entre des secteurs conciliateurs qui sera vivement critiqué par les dirigeants alors en exil, reflétant « une nette rupture avec le courant de Lénine qui, au Soviet, ne se trouva nullement représenté » précise Trotsky dans son Histoire de la révolution russe.

Pour Trotsky, ce manifeste « interprétait la victoire de la Révolution de Février selon les intérêts de l’Entente et signifiait le triomphe d’un nouveau social-patriotisme républicain de marque française ». Lénine affirme quant à lui que dans cet appel, « il n’y a pas là-dedans un seul mot pénétré de la conscience de classe. Il n’y a là que de la phraséologie. » : c’est contre ce genre de « subtile imposture » qu’il se battra frontalement dès son retour en Russie en avril.

Le débat sur la guerre et sur les moyens réels d’obtenir la paix sera au cœur des crises des mois à venir,et en particulier de celle d’avril qui fera tomber le premier gouvernement provisoire, contraignant notamment les cadets (libéraux bourgeois) Milioukov et Goutchkov à démissionner.

Texte de l’« Appel du Soviet aux peuples du monde entier »

« Camarades prolétaires, travailleurs de tous les pays !

Nous, soldats et ouvriers russes, unis au sein du Soviet des Députés et Ouvriers et Soldats, vous envoyons nos salutations chaleureuses et vous informons d’un grand événement. La Démocratie russe a renversé le despotisme des Tsars et entre à part entière dans la famille des nations comme membre égal aux autres et comme une force puissante dans le combat pour notre libération à tous. Notre victoire est une grande victoire pour la liberté et la démocratie. Le pilier de la Réaction dans le monde, le « Gendarme de l’Europe » n’est plus.

Puisse-t-il être enterré pour toujours. Vive la Liberté. Vive la solidarité internationale du prolétariat et Vive son combat pour la victoire finale.

Notre œuvre n’est pas achevée : les ombres de l’ancien régime n’ont pas été toutes dissipées et nombreux sont les ennemis qui préparent leurs forces pour réduire la révolution russe. Néanmoins, nos succès sont déjà considérables. Les peuples de Russie exprimeront leur volonté dans une Assemblée constituante qui sera bientôt convoquée sur la base du suffrage universel, direct, égal et secret. On peut déjà prédire avec confiance qu’une République démocratique s’instaurera en Russie. Le peuple russe possède maintenant une liberté politique totale. Il peut affirmer sa toute-puissance aussi bien dans les affaires intérieures que dans les affaires extérieures.

Ainsi, en appelant à tous les peuples détruits et ruinés par cette guerre monstrueuse, nous disons que l’heure est venue de mener un combat décisif contre les ambitions annexionnistes des gouvernements de tous les pays ; le temps est venu pour les peuples de prendre entre leurs mains les décisions en ce qui concerne les questions de paix et de guerre.

Consciente de sa puissance révolutionnaire, la démocratie russe annonce qu’elle s’opposera à la politique de conquête de ses classes dirigeantes par tous les moyens et elle invite les peuples d’Europe à une action commune et décisive en faveur de la paix.

Nous faisons également appel à nos frères, les prolétaires de la coalition austro-allemande et, par-dessus tout, au prolétariat allemand. Depuis les premiers jours de la guerre, ils donnent l’assurance qu’en prenant les armes, ils assuraient la défense de la civilisation européenne menacée par le despotisme asiatique. Beaucoup de vous y ont vu une justification dans le support qu’ils ont donné à la guerre. Mais maintenant cette justification ne vaut plus : la Russie démocratique ne peut pas être une menace pour la liberté et la civilisation.

Nous défendons fermement notre liberté contre toutes les tentatives de la réaction, à l’intérieur comme à l’extérieur. La Révolution russe ne reculera pas devant les baïonnettes des conquérants, et ne se laissera pas écraser par les armées étrangères.

Mais nous faisons appel à vous : débarrassez-vous du joug de votre gouvernement semi-autocratique, comme le peuple russe a balayé l’autocratie tsariste ; refusez de jouer les instruments de la conquête et de la violence entre les mains des monarques, des propriétaires, des banquiers, alors, unissant nos efforts nous arrêterons l’horrible boucherie qui est la honte de l’humanité et assombrit les grandes heures de la naissance de la Liberté russe.

Travailleurs de tous les pays : tendant nos mains comme des frères par-dessus les montagnes des corps de nos morts, par-dessus les rivières de larmes et de sang coulé innocemment, par-dessus les ruines encore fumantes des villes et des villages, par-dessus les trésors détruits, nous faisons appel à vous pour restaurer l’unité internationale. Telle est la garantie de nos victoires futures et de la libération complète de l’Humanité.

Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !

Le Soviet des députés et Ouvriers et Soldats de Pétrograd »

Source : M. Ferro, La révolution russe de 1917, Paris, Flammarion, 1967 (coll. Questions d’histoire), p. 104-105.




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