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Genres et Sexualités

99 ans après son assassinat

Rosa Luxemburg, la rose rouge du socialisme

Rosa la rouge, la juive, l’apatride. Le nom de Rosa Luxemburg restera gravé comme celui de l’une des figures les plus grandes et imminentes du socialisme international. Toute sa vie a été marquée par des événements révolutionnaires, depuis le début de son militantisme à l'âge de 15 ans à Varsovie jusqu'à son assassinat, au milieu de la révolution des Conseils en Allemagne, le 15 janvier 1919.

Franz Mehring disait de Rosa Luxemburg qu’elle était « l’une des plus grandes disciples de Karl Marx  ». Théoricienne marxiste, grande polémiste, elle a aussi été une militante et agitatrice de masse auprès de milliers de travailleurs. Rosa Luxembourg, qui a vécu la fin du 19ème et le début du 20ème siècle, a dû se battre toute sa vie contre les nombreux stéréotypes de l’époque, où il était particulièrement difficile pour une femme de s’émanciper et de faire de la politique.

Elle passe son enfance à Zamosc, un village polonais, avant que sa famille ne déménage à Varsovie alors qu’elle est encore très jeune. Rozalia souffre d’une maladie à la hanche qui lui laissera une légère boiterie à vie. Fille de commerçants, juive et polonaise née dans la Pologne sous contrôle russe, Rosa a très tôt conscience du poids des discriminations. Son activité militante commence à l’âge de 15 ans lorsqu’elle rejoint le mouvement socialiste. Selon son biographe P. Nettl [1], à cette même époque plusieurs dirigeants socialistes sont assassinés, ce qui marque profondément la jeune militante. Rosa, brillante étudiante, ne reçoit pas la médaille d’excellence qui devait lui être attribuée à la fin de ses études du fait de son activité politique.

Désormais connue en tant que militante politique, Rosa, surveillée par la police, doit s’enfuir clandestinement à Zurich. Elle y devient une dirigeante du mouvement socialiste polonais. Elle rencontre Léo Jodiches qui sera son amant, compagnon et camarade pendant de nombreuses années.

Après avoir obtenu un doctorat en sciences politiques - ce qui est relativement inhabituel pour une femme à l’époque - elle décide finalement de déménager en Allemagne pour rejoindre le SPD. Elle y rencontre Clara Zetkin, avec qui elle scelle une amitié durable.

La bataille pour les idées

La révolution russe de 1905, première grande explosion sociale en Europe après la défaite de la commune de Paris, est vécue par Rosa comme une grande bouffée d’air frais. Elle écrit des articles, organise des rassemblements en Allemagne, jusqu’à ce qu’elle parvienne à rejoindre Varsovie pour participer directement aux évènements. C’est «  le moment où l’évolution se transforme en révolution. Nous regardons la révolution russe et nous serions des ânes si nous n’en tirions pas des leçons  ».

La révolution de 1905 a ouvert d’importants débats qui ont divisé la social-démocratie. Rosa Luxemburg était d’accord avec Trotsky et Lénine, face aux mencheviks, soutenant que la classe ouvrière devait jouer un rôle prépondérant dans la future révolution russe face à la bourgeoisie libérale. Le débat sur la grève politique de masse a traversé la social-démocratie européenne dans les années qui ont suivi. L’aile la plus conservatrice des dirigeants syndicaux en Allemagne a nié la nécessité d’une grève générale, pendant que le « centre » du parti la considérait comme un outil purement défensif, valable pour défendre le droit au suffrage universel. Rosa Luxemburg s’interroge sur le conservatisme et le gradualisme de cette position dans sa brochure « Grève de masse, parti et syndicats », écrite en 1906 en Finlande. Ce débat réapparait vers 1910, lorsqu’elle se querelle ouvertement avec son ancien allié, Karl Kautsky.

Socialisme ou barbarie

L’agitation contre la première guerre mondiale est un moment crucial de sa vie, une lutte contre la capitulation historique de la social-démocratie allemande qui soutient sa propre bourgeoisie, contre les engagements pris par tous les congrès socialistes internationaux.

Dans sa biographie, Paul Frölich [2] raconte que lorsque Rosa apprend le vote du bloc de députés du SPD, elle sombre un temps dans le désespoir. Mais cela ne dure pas. Le même jour que les crédits de guerre sont votés, Mehring, Karski et d’autres militants se retrouvent chez elle. Clara Zetkin leur envoie son soutien et Liebcknecht se joint à eux. Ensemble, ils publient le magazine « l’internationale » et fondent le groupe Spartacus.

En 1916, Rosa Luxemburg publie « la brochure de Junius » écrite pendant son séjour dans l’une des nombreuses prisons où elle a séjourné. Dans ce travail, elle propose une critique implacable de la social-démocratie et formule la nécessité de fonder une nouvelle internationale. Se référant à une phrase célèbre d’Engels - «  La société bourgeoise est placée devant un dilemme : ou bien passage au socialisme ou rechute dans la barbarie. » - Rosa écrit «  jetons un coup d’oeil autour de nous en ce moment même, et nous comprendrons ce que signifie une rechute de la société bourgeoise dans la barbarie. Le triomphe de l’impérialisme aboutit à l’anéantissement de la civilisation - sporadiquement pendant la durée d’une guerre moderne et définitivement si la période des guerres mondiales qui débute maintenant devait se poursuivre sans entraves jusque dans ses dernières conséquences. ».

En mai 1916, la ligue spartakiste organise un rassemblement le 1er mai contre la guerre. Liebknecht est arrêté. Sa peine de prison provoque des mobilisations massives.

1917 : oser la révolution

Rosa Luxemburg sera une ardente défenseuse de la révolution de 1917. Sans omettre de formuler ses divergences et ses critiques, sur le droit à l’autodétermination des peuples ou sur la relation entre l’assemblée constituante et les mécanismes de la démocratie ouvrière – sur ce dernier point, elle changera de position après sa sortie de prison en 1918 – Rosa écrit que « tout ce qu’un parti peut apporter, en un moment historique, en fait de courage, d’énergie, de compréhension révolutionnaire et de conséquence, les Lénine, Trotsky et leurs camarades l’ont réalisé pleinement. L’honneur et la capacité d’action révolutionnaire, qui ont fait à tel point défaut à la social-démocratie, c’est chez eux qu’on les a trouvés. En ce sens, leur insurrection d’Octobre n’a pas sauvé seulement la révolution russe, mais aussi l’honneur du socialisme international. » [3]

Lorsque le choc de la révolution russe touche directement l’Allemagne en 1918 avec l’émergence des conseils ouvriers, la chute du Kaiser et la proclamation de la république, Rosa attend avec impatience la possibilité de participer directement à ce grand moment de l’histoire.

Le gouvernement reste entre les mains des dirigeants de la sociale-démocratie la plus conservatrice, Noske et Ebert, leaders du SPD - le parti s’était scindé avec l’exclusion des sociaux-démocrates indépendants, l’USPD, opposés à la guerre -. En novembre de cette année-là, le gouvernement social-démocrate a conclu un pacte avec l’état-major militaire et les corps francs pour liquider le soulèvement des travailleurs et des organisations révolutionnaires. Rosa et ses camarades, fondateurs de la ligue spartakiste, membres du noyau initial du Parti communiste allemand depuis décembre 1918, ont été durement touchés.

Le 15 janvier, un groupe de soldats arrête Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg vers neuf heures du soir. Rosa « remplissait une petite valise et prenait des livres », pensant qu’elle allait retourné une fois de plus en prison. Après avoir appris leur arrestation, le gouvernement de Noske laisse Rosa et Karl entre les mains du « Kreikorps » - le corps paramilitaire d’anciens combattants de l’armée du Kaiser. A peine sortis de l’Hôtel Eden, les dirigeants spartakistes reçoivent des coups de crosse à la tête, sont traînés et abattus. Le corps de Rosa a été jetée dans la rivière depuis le pont de Landwehr. On ne retrouvera sa dépouille que cinq mois plus tard, son visage presque impossible à identifier.

Un an plus tôt, dans une lettre de prison à Sophie Liebknecht, à la veille du 24 décembre 1917, Rosa écrivait avec un profond optimisme sur la vie : « C’est mon troisième Noël en cabane, mais ne prenez pas ça au tragique. Moi, je suis calme et sereine comme toujours. (...) Et je suis là, seule, immobile, silencieuse, enveloppée, dans les épais draps noirs des ténèbres, de l’ennui, de la détention, de l’hiver et pourtant, mon cœur bat d’une joie intérieure inconnue, incompréhensible, comme si je marchais sur une prairie en fleurs, sous la lumière éclatante du soleil. Et dans le noir, je souris à la vie (…) Je crois que le secret de cette joie n’est autre que la vie elle-même ; si on sait bien la regarder, l’obscurité profonde de la nuit est belle et douce comme du velours ; et dans le crissement du sable humide, sous les pas lents et lourds de la sentinelle, chante aussi une petite chanson, la chanson de la vie – si seulement on sait l’entendre  ».

Clara Zetkin, peut-être celle qui la connaissait le mieux, écrivit à propos de sa grande amie et camarade Rosa Luxemburg, partageant cet optimisme après sa mort : « Dans l’esprit de Rosa Luxemburg, l’idéal socialiste était une passion écrasante qui submergeait tout ; une passion à la fois du cerveau et du cœur, qui la dévorait et la forçait à créer. La seule grande et pure ambition de cette femme hors pair, l’œuvre de toute sa vie, était de préparer la révolution qui seule ouvrirait la voie au socialisme. Pouvoir vivre la révolution et prendre part à ses batailles était pour elle la joie suprême (...) Rosa mettait au service du socialisme tout ce qu’elle était, tout ce qu’elle valait, sa personne et sa vie. L’offrande de sa vie, à l’idée de la révolution socialiste, elle ne la fit pas seulement le jour de sa mort ; elle l’avait donné morceau par morceau, à chaque minute de sa vie, à chaque moment de lutte et de son oeuvre. Pour cette raison, elle pouvait légitimement exiger des autres qu’ils donnent tout, y compris leur vie, pour le bien du socialisme. Rosa Luxemburg symbolise l’épée et la flamme de la révolution, et son nom sera gravé au fil des siècles comme l’une des plus grandes et des plus éminentes figures du socialisme international.  »

Trad. Cécile Manchette




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