Monde

Les fissures du régime poutinien

Russie. Poutine privatise pour combler le déficit budgétaire

Publié le 10 octobre 2016

Loin de l’image de l’Homme d’État fort et déterminé, défendant « les intérêts de sa nation » face à l’agression de la « finance étrangère » que certains courants souverainistes, de droite comme de gauche, présentent de Poutine, le gouvernement russe se trouve à la recherche désespérée d’acheteurs, nationaux ou étrangers, pour ses entreprises d’État. Cela ne fait pas les gros titres des journaux, contrairement à d’autres actions et déclarations du président russe, mais il s’agit d’un fait tout à fait significatif.

Philippe Alcoy

Ainsi, la semaine dernière le gouvernement russe a donné son feu vert pour que le géant russe de la production pétrolière, Rosneft, acquiert 50% du sixième producteur pétrolier du pays Bashneft, propriété de l’État jusqu’à présent. Rosneft, largement contrôlée par l’État également, déboursera près de 5 milliards d’euros pour cet achat. Il s’agit de la privatisation la plus importante des dix dernières années. Avec cette acquisition Rosneft contrôlera 42% de la production pétrolière du pays, 37% des capacités de raffinage et 25% des stations service.

Pour l’État russe cet argent servira à combler une partie du déficit budgétaire de 2016 qui est estimé à 36 milliards de dollars. Mais des voix critiques venues des secteurs les plus pro-marché affirment qu’il s’agit d’une fausse privatisation étant donné que Rosneft est largement contrôlée par l’État et qu’au contraire, cette « privatisation » pourrait faire fuir les investisseurs. En effet, avant sa reprivatisation, Bashneft avait été renationalisée en 2014 par le gouvernement Poutine, car sa vente avait été jugée « illégale ». Certains soupçonnent que derrière cette manœuvre se trouvait le PDG de Rosneft, Igor Setchine, à l’époque déjà avide d’absorber Bashneft au sein de Rosneft.

Effectivement, cette acquisition était au centre d’une dispute entre capitalistes au sein des cercles de pouvoir. Des secteurs proches de Poutine ne voyaient pas d’un bon œil que Setchine étende son emprise sur le secteur pétrolier et donc son influence politique. Poutine lui-même avait déclaré que l’achat de Bashneft par Rosneft « n’était pas la meilleure option ». Cependant, il avait laissé ouverte cette possibilité en affirmant que Rosneft « n’est pas tout à fait une entreprise d’Etat » étant donné que 19.5% de ses actions sont détenues par la multinationale britannique BP.

En lien avec la vente de Bashneft, la semaine dernière, le gouvernement russe annonçait également son intention de vendre 19,5% des actions de Rosneft. Le Kremlin espère obtenir plus de 11 milliards de dollars avec cette privatisation partielle de Rosneft qui devrait avoir lieu avant la fin de l’année. Alors que sur cette affaire c’était Setchine qui se prononçait contre, on estime que l’acquisition de Bashneft a été la contrepartie que le gouvernement lui a proposée.

Mais qu’est-ce qui est à la base de ces changements de position ? Essentiellement le déficit budgétaire russe et le besoin urgent d’argent. La baisse du prix international du pétrole et les sanctions économiques imposés par les États-Unis et l’UE ont notamment obligé le gouvernement russe à puiser dans sa réserve, accumulée pendant une décennie grâce au prix élevé du pétrole, pour faire face aux dépenses courantes. Or cette réserve, selon les spécialistes, commence à s’épuiser et, à ce rythme, pour fin 2017 elle sera presque épuisée.

Dans ce contexte, le gouvernement russe a très peu de marge de manœuvre. Toucher aux programmes sociaux pourrait produire une rupture entre Poutine et sa base sociale. La hausse des impôts dans certains secteurs et les privatisations apparaissent actuellement comme les principaux instruments pour combler les déficits.

Cependant, pour le moment il n’y a aucune offre sérieuse pour l’achat des actions de Rosneft. Et même en cas de succès, ces privatisations n’auraient qu’un effet à court terme. Elles ne répondent aux problèmes structurels fondamentaux de l’économie russe, notamment sa dépendance vis-à-vis de l’exportation de matières premières comme le pétrole et le gaz. En ce sens, le début des attaques directes contre les travailleurs et les classes populaires semble n’être qu’une question de temps. D’ailleurs, ces derniers mois, les conflits ouvriers autour du non payement des salaires sont en augmentation. Il s’agissait d’une pratique courante des capitalistes russes dans les années 1990, et elle a à nouveau cours aujourd’hui.