Genres et Sexualités

S’organiser contre la culture du viol : leçons du Brésil

Publié le 7 juillet 2016

Au milieu des attaques de la part du gouvernement de droite au Brésil, des dizaines de milliers de femmes sont descendues dans les rues contre la culture du viol. Comment ces manifestations sont-elles liées au climat politique actuel, et comment ce mouvement peut-il contribuer au mouvement des femmes aux USA et ailleurs ?

Tatiana Cozzarelli

Le 20 mai, à Rio de Janeiro, une femme de 16 ans est allée chez son copain, où elle a été droguée et violée par 33 hommes. Peu de temps après l’agression, les hommes ont filmé la fille, qui était étendue sur le lit ensanglantée, tandis qu’ils faisaient des blagues et rigolaient. La vidéo a été postée sur Twitter et a déclenché une vague nationale d’indignation ; l’Internet a alors explosé d’expressions de dégout, d’indignation et d’horreur.

Partout au Brésil les femmes ont répondu à cet acte haineux. Un filtre Facebook qui disait « Je lutte contre la culture du viol » a commencé à circuler et des manifestations ont été organisées partout dans le pays. La justice n’a pas seulement trainé des pieds, mais a donné aux violeurs le bénéfice du doute, tandis qu’elle a enquêté sur la victime. Le Secrétaire aux affaires sociales de Rio a déclaré qu’il n’y avait pas de preuves suffisantes du crime, donc qu’il ne pouvait pas procéder aux arrestations. Après avoir regardé la vidéo et entendu les témoignages, le commissaire de police responsable de l’affaire a dit qu’il n’était pas « sûr » que le viol a réellement eu lieu. La victime a dit que pendant l’interrogatoire il n’y a eu aucun effort pour la faire sentir confortable. Elle a déclaré : « Je crois que c’est pour cela que les femmes ne dénoncent pas les viols ».

Le Secrétaire aux affaires sociales et le commissaire ont regardé une vidéo dans laquelle une femme était inconsciente et ensanglantée tandis que 33 hommes se vantent d’avoir eu des relations sexuelles avec elles - littéralement une confession filmée - et ces hommes ont l’audace de se demande si le viol a eu lieu. Si avec une telle évidence et avec autant de publicité de l’affaire, la justice doute s’il y a eu un viol, qu’en est-il des femmes qui n’ont pas été filmées, ou qui n’ont pas les yeux du pays rivés sur leur cas ? Il n’y a pas eu d’arrestations jusqu’au 30 mai, plusieurs jours après les premiers interrogatoires. Jusqu’à présent, seulement deux personnes ont été arrêtées.

Après un scandale national et une plainte de la part de l’avocat de la victime sur les déclarations du commissaire en charge de l’affaire, un nouveau officier a été assigné au cas qui a affirmé l’évident : il y a bien eu un viol. Et pourtant, même avec cette affirmation, presque aucun homme impliqué dans l’agression n’a été arrête ou condamné.

Les médias ont aussi criminalisé la victime - insistant sur le fait qu’elle consomme des drogues et qu’elle est tombée enceinte à l’âge de 13 ans. Ils font bien exprès de rappeler qu’elle est retournée sur les lieux du viol pour récupérer son portable, sous-entendant qu’elle n’était pas traumatisée par le viol, puisqu’elle a pu retourner à la maison où elle a été agressée. Les médias insistent aussi sur ses relations avec les dealers de la favela, essayant de la décrire comme une délinquante, méritant le viol.

La démonisation de la victime par le système de justice et les médias n’a rien de nouveau, mais exemplifie la manière dont ces institutions sont complices dans l’entretien de la culture du viol qui affecte des millions de femmes chaque année. Tous les onze minutes, une femme est violée au Brésil. Ceci est basé sur des statistiques officielles, le chiffre réel est probablement très supérieur. Quelques viols finissent par du féminicide. Selon les statistiques officielles, une femme est tuée au Brésil à peu près toutes les heures et demi. Quelques unes sont tuées brutalement de manière affreusement sexiste, comme cette femme tuée de 15 tirs de balle dans le vagin début juillet.

Le contexte politique

La violence faite aux femmes au Brésil n’a rien de nouveau au Brésil, mais ce viol a lieu dans des circonstances très spécifiques celles d’une grande mobilisation de la jeunesse, des femmes et des travailleurs. Pourtant, en même temps il y a actuellement un virage superstructurel à droite avec le coup d’Etat constitutionnel qui a renversé Dilma Rousseff, du PT. Ce coup cherche à attaquer les droits des travailleurs et des personnes opprimées, faisant passer des mesures d’austérité pour que les travailleurs payent la crise économique et limiter les droits des LGBTI, des femmes et des Noirs.

Michel Temer, le nouveau président, a démontré qu’il ne décevra pas ses soutiens de droite. Son cabinet est composé entièrement d’hommes Blancs. Temer a aussi nommé une ministre d’extrême-droite militante anti-avortement au Secrétariat des Femmes. Ce nouveau secrétaire s’oppose à l’avortement même dans des cas de viol ou inceste (qui sont les deux cas dans lesquels une femme peut avorter légalement au Brésil), et dit qu’elle n’ira pas contre ses « valeurs bibliques ».

Temer a ses propres problèmes de genre ; le magazine Veja a publié un article sur sa femme, Marcela Temer, 43 ans plus jeune que lui. Le titre de l’article disait « Belle, modeste et femme au foyer », vantant les vertus de cette « femme traditionnelle ». Cet article a suscité de nombreux commentaires de femmes sur Internet, montrant des photos qui se moquaient du titre et autres qui posaient avec une pancarte qui disait « Belle, combative et où je veux aller ! ». Plusieurs de ces femmes ont pris les rues contre la culture du viol.

Depuis le premier jour au pouvoir, le gouvernement de Temer s’est montré ouvertement misogyne. Ceci est d’autant plus clair avec la politique du ministre de l’éducation qui a organisé une table ronde avec la célébrité Alexandre Frota, qui a confessé en plaisantant avoir commis un viol à la TV. La table ronde avait été organisée pour recevoir des « suggestions » sur la politique éducative brésilienne.

Alors que le coup d’Etat de la droite signifie une attaque évidente contre le droit des femmes, celles-ci n’étaient pas protégées pour autant auparavant lorsque le PT était au pouvoir. Le gouvernement du PT a beaucoup parlé de droit des femmes, mais n’a rien fait pour légaliser l’avortement pendant ses 13 ans de pouvoir exécutif, laissant les femmes mourir d’avortements clandestins. Plus encore, le PT a une longue histoire de faire des alliances avec la droite, allant jusqu’à nommer l’actuel Temer en tant que Vice Président de Dilma. La droite était déjà scandaleusement misogyne, son attitude actuelle n’a donc rien de nouveau.

Les manifestations

Fin mai et début juin, des manifestations ont eu lieu dans tout le Brésil contre la culture du viol. A Sao Paulo 15 000 personnes ont manifesté, principalement des femmes. A Rio, 10 000. Dans les manifestations, des femmes chantaient « ce n’est pas ma faute », et comptaient de 33 à 0, rappelant les 33 violeurs. Les manifestations dénonçaient aussi la police, appelant à la fin de la militarisation de la police et dénonçant l’étouffement des cas de viol par la police. Plusieurs portaient des pancartes où l’on voyait écrit : « Dehors Temer ! » A Sao Paulo, le mouvement de jeunesse la Faisca (l’Etincelle) ont frappé une effigie d’un des violeurs 33 fois et puis l’ont brûlé.

Celles-ci sont les dernières d’une série de manifestations concernant les femmes et la violence de genre. Il y a eu celles contre le magazine Veja, qui vantait la « femme traditionnelle », ou encore l’Automne des femmes, lorsqu’il y a eu des manifestations monstre pour le droit à l’avortement et contre une loi qui limitera encore le droit à l’avortement.

Ces manifestations ont montré que les femmes n’attendront pas chez elles que la justice arrête les 33 violeurs, mais qu’elles n’ont aucune confiance dans la « justice » de cette société, montrant aussi qu’il faut se battre contre ce cas spécifique, qu’il faut lutter contre la culture du viol.

La faute à qui ?

Tout doute sur l’existence dans une culture du viol est dissipée par les 33 hommes qui ont violé cette jeune adolescente. Ils ne sont pas « fous », comme certains le disent, ou simplement « méchants ». Ces hommes sont le produit d’une culture qui objectifie le corps des femmes et normalise le viol.

Le fait que la culture du viol existe ne veut pas dire que les 33 violeurs ne sont pas responsables de leurs actions ; ces hommes doivent être poursuivis. Pourtant, nous savons qu’une vraie justice ne viendra jamais des mains de l’Etat capitaliste. Comme le dit Andrea D’Atri, militante féministe argentine, fondatrice du collectif Pan y Rosas, « la violence meurtrière contre les femmes n’est pas une exception, mais une routine. Il sert à perpétuer l’ordre social dans lequel les femmes sont subordonnées. C’est le dernier chaînon dans une longue série de violences contre les femmes dans la société de classes, légitimée et reproduite par l’Etat, ses institutions et la caste de ses administrateurs. » Les procédures honteuses de cette affaire sont une évidence de ceci. On doit donc lutter pour plus que seulement la punition des 33 violeurs, il faut lutter contre les responsables de la culture du viol, une responsabilité qui se trouve aussi dans les mains des médias, la justice, le gouvernement et l’Eglise.

Les médias perpétuent la violence quotidienne contre l’auto-estime des femmes, profitant de la marchandisation du corps des femmes et favorisant les insécurités des femmes autour d’un idéal de beauté inatteignable. Les médias encouragent le viol en perpétuant une image des femmes comme des objets sexuels soumis et va encore plus loin en émettant des doutes sur la parole des victimes de viols, enquêtant et rendant publiques leurs histoires sexuelles.

C’est clair dans cette affaire comment le système de justice est impliqué dans la culture du viol. La victime est interrogée, sa parole est remise en cause, malgré une vidéo qui prouve que le viol a eu lieu, tandis que les juges se demandent s’il a eu lieu. La justice se positionne souvent du côté des violeurs, surtout lorsque ceux-ci sont blancs et riches, comme c’était le cas lors de l’affaire Brock Turner .

Le gouvernement dans son ensemble est également responsable de la culture du viol. C’est évident avec le gouvernement Temer, où la femme la plus « importante » est l’épouse du président, louée pour être une femme au foyer modèle. Sans surprise, aucune femme n’a été nommée à son cabinet. Un violeur comme Alexandre Frota est invité à des tables rondes du ministère pour parler du futur de l’enseignement national, au lieu d’être mis en prison. Que ce soit par une politique directement anti-avortement, contre le droit des femmes, ou dans l’absence de femmes dans des postes de pouvoir, le gouvernement perpétue la culture du viol.

Au Brésil, l’Eglise a un poids particulier. Elle impose ses valeurs sur les femmes brésiliennes en militant pour maintenir l’illégalité de l’avortement, au prix de la vie de milliers de femmes qui meurent dans les avortements clandestins. La séparation de l’Eglise et de l’Etat existe seulement sur le papier, puisque les enfants prient souvent à l’Ecole et les politiciens sont élus sur la base de leur défense des valeurs chrétiennes. L’Eglise perpétue une vision de la sexualité autour du seul plaisir masculin. Elle met en avant l’idée que les femmes sont responsables de la tentation du pécher, et qu’elles n’ont pas le droit de décider ce qu’elles peuvent faire avec leurs corps. Cette morale chrétienne justifie le victim-blaming, jetant la faute sur la victime, en faisant penser qu’une adolescente de 16 ans est responsable de son viol, qu’elle l’a bien cherché parce qu’elle a eu un enfant à 13 ans.

Qu’est-ce qu’on peut faire ?

D’abord et avant tout, nous devons exprimer toute notre solidarité avec la jeune femme violée, exiger que justice soir rendue. Mais nous devons exiger bien plus que la condamnation des violeurs, car ils ne représentent q’une partie de la culture du viol dont font aussi partie les médias, l’Eglise, la justice et le gouvernement. Les brésiliens doivent continuer à manifester leur indignation dans les rues, en organisant des manifestations massives comme celles qui ont eu lieu le mois dernier. Ces manifestations doivent aboutir à des revendications contre la violence faite aux femmes.

Il devrait y avoir une loi pour un plan d’urgence contre les violences faites aux femmes, aider les femmes qui ont été victimes de viols et de violences domestiques, comme ce qu’a défendu Nicolas del Caño à l’Assemblée Nationale argentine l’année dernière. Ceci inclut des allocations pour les femmes victimes de violences domestiques pour qu’elles puissent se faire soigner le temps nécessaire. Ceci inclut également un plan de santé (physique et psychologique) gratuit et public, de même que des logements temporaires pour les victimes de violence sexuelle et domestique, pour pouvoir échapper à leurs agresseurs. L’avortement gratuit est également une nécessité. Ce plan n’est pas suffisant, car il s’agit d’un plan d’urgence minimal pour les femmes qui sont aujourd’hui victimes de violences domestiques ou sexuelles. Il devrait être financé sur la base de taxes sur les fortunes.

On ne peut pas laisser l’Etat seulement avoir des beaux discours contre les violences faites aux femmes, les résultats doivent être concrets. Il faut donc descendre dans la rue, pointer la responsabilité de l’Etat, de l’Eglise et des médias, et exiger un plan d’urgence contre les violences faites aux femmes.

Les femmes aux USA et ailleurs devraient suivre l’exemple des femmes brésiliennes, prenant leur militantisme contre la culture du viol au-delà d’Internet et des pétitions en ligne et le mener dans la rue. L’affaire Brock Turner montre comment les américaines, comme les brésiliennes, comme les femmes du monde entier, ne peuvent pas faire confiance à leurs gouvernements, pour faire justice dans les cas de violences sexuelles.