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Politique

Bataille du rail

SNCF. Intransigeance du gouvernement : démonstration de force ou aveu de faiblesse ?

Une fois de plus, Édouard Philippe et Élisabeth Borne sont montés au créneau pour défendre la réforme du rail. À chaque fois que cela a été possible, Borne et Philippe ont répété inlassablement la grande fermeté du gouvernement, tournant la page d'une réforme qu'ils jugent entérinée. Une insistance qui pose question.

Fermeté ou méthode Couet pour enterrer la grève ?

C’est à croire qu’Édouard Philippe et Élisabeth Borne avaient fait un pari : celui d’afficher le plus de fois possible « l’intransigeance » du gouvernement sur le dossier de la réforme ferroviaire lors de leurs sorties médiatiques de ce 26 avril. Sur Europe 1, le premier ministre était au front, combattant avec acharnement les analyses de « reculade » suite à l’annonce de la réception des organisations syndicales à Matignon, allant jusqu’à affirmer que « les bras sont ouverts, et la main très ferme ». De son côté, la ministre des transports a eu droit à une interview dans Le Monde. Le son de cloche est évidemment similaire. Pour Philippe et Borne, l’essentiel était de faire passer un message : la réforme est passé, elle est intouchable et il s’agit maintenant de s’attaquer aux divers points préalables à sa mise en route effective.

Pour ce faire, deux éléments sont constamment mis en avant. D’abord, l’énorme aval donné par l’Assemblée Nationale, qui a voté le texte en première lecture par 454 députés sur 477. Ensuite, le supposé intérêt des usagers pour l’ouverture à la concurrence d’une part, et pour la fin la plus rapide de la grève d’autre part. Rien de réellement nouveau sous le soleil donc, avec un martelage qui laisse au mieux dubitatif sur l’intérêt, pour les organisations syndicales, d’accepter tout dialogue avec un gouvernement aussi cynique et ouvertement méprisant envers les travailleurs, du rail comme d’ailleurs.

Le martelage de Borne et Philippe n’est évidemment pas anodin et témoigne du fait que l’exécutif est conscient d’un potentiel tournant dans la bataille du rail. C’est pourquoi, lors de ces deux interviews, la grève est quasi-totalement éclipsée de la discussion, et que le discours se cantonne à une compréhension des « inquiétudes » des cheminots, tout en embrayant instantanément sur la nécessité de la réforme, la reprise d’une partie de la dette et sur l’impact de la grève sur l’économie et la vie des usagers. Insistant sur l’urgence de terminer rapidement la grève dans un devoir de « responsabilité ». Un discours qui ressemble en plusieurs points à celui servi au sujet de la grève d’Air France.

À l’heure ou la contestation s’enracine chez les cheminots, et ou l’opinion publique est toujours scindée entre soutien à la grève et soutien au gouvernement, l’attitude de Philippe et Borne ressemble plus à la mise en pratique de la méthode Couet qu’à un discours témoignant d’une détermination d’acier. L’acharnement du premier ministre et de la ministre du transport à « tourner la page » sur le contenu de la réforme ressemble plus à une tentative, à la limite du grotesque, pour éteindre la mobilisation et entrer sur le terrain bien moins hostile de la « négociation » sur la mise en œuvre de la réforme. Pas sûr que cela soit suffisant…

Macron et son gouvernement jouent leur va-tout pour apparaître comme « invincibles »

Ce qui est prégnant dans la situation actuelle, c’est qu’il apparaît clairement que le gouvernement est à la fois « condamné à réussir » sous peine d’un énorme revers en début de quinquennat et la mise sur la défensive de ce même gouvernement par la détermination des cheminots d’une part, et par la dégradation du climat social général d’autre part. Si le gouvernement est aujourd’hui en pleine contre-offensive], il y a là un constat important à poser : oui, il est possible de gagner contre Macron.

Or deux éléments sont également à mettre en avant pour comprendre le numéro ubuesque de matraquage gouvernemental dans les médias (et dans la rue…). D’une part, « l’étiquette » de président des riches s’apparente plutôt à un véritable tatouage sur le front, ce qui expose directement une figure présidentielle cristallisant les colères, en lieu et place du premier ministre qui, traditionnellement, endosse ce costume de « fusible » certes peu enviable, mais qui permet le maintien du pouvoir en place. D’autre part, l’émergence de « l’hyper centre » macronien, de plus en plus droitier, s’est fait sur les ruines du bipartisme. Le Parti Socialiste surtout, les Républicains aussi, peinent à sortir de cette crise profonde. Or, une question se pose alors : quelle alternative convenable pour les classes dominantes reste-t-il en cas de crise politique profonde ? À l’heure ou nous écrivons ces lignes, il est impossible de répondre. Cet ensemble d’éléments, de l’impopularité croissante du président jusqu’à cette « exclusivité » de pouvoir, témoigne des limites hégémoniques du macronisme.

C’est pourquoi il est clair que la bataille du rail est aussi cruciale pour le gouvernement, qui joue là un va-tout qui déterminera les coordonnées de la suite du quinquennat. Plusieurs conclusions peuvent être tirées. Le durcissement effectif de la mobilisation des cheminots, par le biais de la mise en place d’assemblées générales décisionnaires et de l’ouverture réelle de discussion autour des modalités de grève, c’est-à-dire du débat « perlée ou reconductible », apparaît chaque jour un peu plus indispensable. Dans cette optique, les embryons de « convergence des luttes » et les velléités d’action chez les cheminots doivent servir de point d’appui pour étendre la grève, à la SNCF comme dans d’autres secteurs. Cela doit également servir à massifier et changer la nature des cadres d’Assemblées Générales. Enfin, il s’agit pour l’ensemble des travailleurs du rail de se doter d’un véritable programme d’action visant non seulement à envoyer valser Macron et ses réformes, mais aussi à ouvrir une véritable alternative au monde « néo-libéral » pourrissant que porte la politique actuelle du gouvernement.




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