Débats

Construire le tous ensemble

Salariés-Etudiants : Plus d’un mois de lutte contre la loi Travail. Mais à quand la convergence ?

Publié le 5 avril 2016

Pour le moment, et même si dans les apparences, les représentants des principales organisations de la jeunesse et des directions syndicales « contestataires » défilent en tête de cortège ensemble, il n’existe, dans les faits et à la base, que peu de convergence entre le mouvement ouvrier et la jeunesse. Pour exemple, alors que le 9 mars a vu surgir le « tous ensemble » entre la jeunesse et les salariés, tant redouté par Hollande, l’appel des directions syndicales « contestataires » à soutenir le mouvement des étudiants et des lycéens ne s’est fait que par la pression de la jeunesse mobilisée, de la base des militants et des salariés dont la colère s’est mesurée à coup de millions de signatures et de sondages d’opinion contre la loi Travail. Pour les salariés, la seule perspective de mobilisation était alors posée aux calendes grecques, le 31 mars. Pourtant cela n’a pas empêché des secteurs d’avant-garde de militants déterminés, voire d’entières structures locales, de se joindre, en faisant grève, aux journées de mobilisations impulsées par la jeunesse.

Avis Cunningham et Damien Bernard

Alors que la jeunesse est restée fortement mobilisée les 17 et 24 mars, maintenant la pression et permettant de faire le pont entre le 9 et le 31 mars, ce sont 1,2 millions de personnes qui ont manifesté dans toute la France, malgré la pluie, meilleur allié du gouvernement et la très forte répression, notamment dans les villes de province. Rejouant ainsi dans la rue pour une seconde fois et plus massivement le « tous ensemble » contre Hollande et sa loi Travail, cette jonction entre l’explosivité de la jeunesse et le mouvement ouvrier reste cependant à construire concrètement dans la durée. Pour penser ensemble la suite du mouvement, se coordonner et construire la mobilisation, des liens étroits restent à nouer entre la jeunesse et les salariés. Localement, c’est ce qu’exprime l’exemple des assemblées générales interprofessionnelles créés en 2010, où des liens avaient été tissés entre étudiants, lycéens et salariés.

C’est cette absence de lien construit à la base, d’abord localement, entre la jeunesse et le mouvement ouvrier, qui ne permet pas pour le moment d’imposer notre calendrier de lutte auprès des directions syndicales. Pour exemple, alors même que près d’1,2 millions de jeunes et de salariés manifestaient d’une seule voie pour le retrait total de la loi Travail, ni amendable, ni négociable, l’intersyndicale n’a même pas fait le minimum syndical, en appelant à la grève le 5 avril, journée de mobilisation nationale, appelée par la jeunesse. C’est à la seule date du 9 avril, un samedi, que les directions syndicales « contestataires », redoutant d’être débordée par la grève et par sa base, ont appelé. Pourtant, les salarié et la jeunesse grondent et n’ont qu’une envie c’est d’en découdre avec Hollande et sa loi Travail. Et ce ne sera pas les journées d’action « saute-mouton » qui seront en capacité de faire reculer ce gouvernement, bien habitué à manœuvrer, mais c’est bien d’un calendrier de combat, de grève reconductibles, sur les lieux de travail, accompagnés de la jeunesse, qui seront seules à même de construire le rapport de force et une mobilisation massive contre la loi Travail, alors même que le gouvernement est extrêmement affaibli par la dernière séquence sur la déchéance de nationalité.

Construire l’alliance entre la jeunesse et le mouvement ouvrier pour construire la grève générale

Alors même que les temps de la mobilisation de la jeunesse et du mouvement ouvrier semblent disjoints lors de cette mobilisation contre la loi Travail, rythmée, pour le moment, par le calendrier des directions syndicales, craignant d’être débordées, la question de la synchronie entre les différents secteurs mobilisés pour frapper « tous ensemble » est primordiale. Dans la perspective de la grève générale, seule à même de paralyser le fonctionnement normal de la société et de l’économie capitaliste, les actions des secteurs avancés du mouvement ouvrier de la mobilisation en direction des étudiants et des lycéens est d’autant plus indispensable dans la situation actuelle, à l’image notamment des docks et ouvriers portuaires du Havre ayant dénoncé les violences du 31 mars contre la jeunesse, réprimée par le gouvernement et ses forces de police.

À ce titre, le défi de la période qui s’ouvre après le 31 mars et le 5 avril, qui a été marquée par une très forte répression de la jeunesse visant à la démobiliser, est de savoir si la jeunesse, en lutte depuis déjà un mois, sera, à l’approche des vacances scolaires, toujours suffisamment mobilisée pour lutter aux côtés des travailleurs, lorsque qu’un mouvement de grèves reconductibles sera à l’ordre du jour, cela étant d’autant plus possible que la base sera en mesure de déborder ses directions syndicales. Pour cela, l’appui de la jeunesse mobilisée auprès des travailleurs est décisif, alors même que les directions syndicales tendent à freiner la mobilisation, voire tiennent des positions criminelles pour l’avancée de la lutte, comme c’est le cas de la CGT cheminot qui appelle les travailleurs de la SNCF à attendre que la mobilisation contre la loi Travail soit terminée pour se lancer en grève contre la réforme ferroviaire, au lieu d’appeler à un mouvement de convergence, alors même que le décret socle n’est que la déclinaison de la loi Travail dans le secteur des transports publiques.

Le mouvement étudiant doit prendre en charge la question de la convergence concrète

Pour entraîner les secteurs les plus avancés et les plus combatifs à déborder les directions syndicales, le rôle de la jeunesse est primordial en tant qu’élément de pression et dynamisateur des secteurs mobilisés du mouvement ouvrier, que cela se fasse à la base par des actions, visant à la jonction entre étudiants et travailleurs, ou par l’interpellation et la dénonciation des directions syndicales, lorsqu’elles freinent ou divisent le mouvement. Pour cela, sans pour autant délaisser la construction de la mobilisation du mouvement étudiant, et de sa massification dans toutes les universités, seule garante d’une mobilisation de la jeunesse solide et massive, comme élément qui donne confiance et moral au salariés, le mouvement étudiant doit aussi se doter d’un plan concret pour avancer vers des actions interprofessionnelles et rallier les secteurs combatifs des salariés, auxquels la détermination ne manquent pas, à la perspective de grèves reconductibles. Sur toutes les universités où il existe des équipes militantes, il faut poser la question de la convergence avec les travailleurs au centre des préoccupations, et convaincre de la nécessité stratégique de construire le toutes et tous ensemble, tout en faisant pression pour imposer notre calendrier aux directions syndicales locales, comme par exemple le comité de mobilisation du Mirail qui a écrit un communiqué pour appeler les travailleurs à marcher à nos côtés pour le 5. Des délégations étudiantes peuvent se rendre dans des points stratégiques, comme les gares, les bureaux de Poste, les hôpitaux, se tenir à l’écoute des travailleurs mobilisés, proposer de jeter un pont entre les différents secteurs, avancer vers l’organisation d’assemblées interprofessionnelles pour construire la suite de la mobilisation et en finir avec la logique d’épuisement des journées saute-mouton.

Pour exemple, lors de la coordination nationale étudiante, réunie ce weekend à Rennes, a été décidé que le 12 avril, jour où débuteront les négociations à la SNCF de la convention collective décriée par les cheminots, doit être l’occasion d’une grande journée de convergence et de solidarité entre le mouvement étudiant et les cheminots. D’autant qu’en France, les cheminots sont traditionnellement liés au mouvement étudiant. Puisque cette alliance s’est déjà démontrée explosive, il convient aujourd’hui de réactiver les liens qui unissent étudiants et cheminots. Le 14, une journée de grève et de manifestations interprofessionnelles est appelée nationalement : là encore, nous devons construire partout où c’est possible des actions de convergence, pour marcher non seulement côte à côte, mais construire ensemble la mobilisation, étudiants, lycéens, et travailleurs, le tout pour avancer, dans des actions de grève reconductibles, dans la perspective de la grève générale.