Politique

Je suis éleveur, je meurs

Salon de l’agriculture : Hollande hué, Valls sifflé… et après ?

Publié le 29 février 2016

Au Salon de l’Agriculture, qui s’est ouvert ce weekend à la porte de Versailles à Paris, ce ne sont pas seulement les vaches qui ont défilé. Les politiques, malgré leurs réticences à se voir confrontés à la colère et à la détresse des éleveurs qui s’expriment depuis plusieurs mois maintenant, étaient également de la partie, mais leur passage a semble-t-il été beaucoup moins apprécié. Après les huées qu’a reçu Hollande samedi, hier Valls en a également pris pour son grade avec un flot d’insultes déversées contre sa personne.

Yano Lesage

On ne pouvait s’attendre à un autre accueil : après plusieurs mois de mobilisation, les éleveurs sont à bout. Acculés par les dettes, dans l’impossibilité de vendre leurs productions à un prix digne qui permette de rémunérer un travail fait de sacrifice et d’auto-exploitation, pressurisés par la grande distribution et les grandes exploitations aux dimensions industrielles qui font la pluie et le beau temps sur le marché, une crise réelle et profonde touche de larges couches de la catégorie. Poussés à s’endetter pour se moderniser et rivaliser avec leurs concurrents, les petits et moyens exploitants se retrouvent dos au mur alors que les prix des intrants ne cessent d’augmenter tandis que le prix d’achat aux exploitants est au plus bas.

Dans ces conditions, le Salon de l’Agriculture offre un support médiatique privilégié et un accès aux politiques dont une partie des éleveurs s’est largement emparée pour exprimer une colère bien légitime. « Je suis éleveur, je meurs », un slogan repris sur des t-shirts pour décrire l’état de détresse et le sentiment d’être laissés pour compte devant l’inaction des autorités.

En effet, l’ensemble des dispositions prises par les autorités depuis cet été n’a été qu’un pis-aller : annoncé en août dernier, l’instauration d’un dialogue entre éleveurs et grande distribution autour d’un juste prix – autour d’1,40 euro pour le kilo de porc – a été tout simplement balayé d’un revers de main par les géants de l’agro-industrie et de la distribution, en l’occurrence Bigard et la Cooperl qui avaient boycotté le marché du porc breton du Plérin. Voilà qui explique le fait que le stand Charal, du groupe Bigard, ait été pris pour cible ce weekend. Devant cet échec et après la montée des tracteurs à Paris en septembre, le gouvernement, largement inspiré des propositions de la FNSEA, principal syndicat agricole qui marche largement pour les plus puissants de l’agro-industrie, avait proposé une « année blanche » fiscale et a depuis instauré une baisse de cotisations sociales pour cette catégorie. Une mesure qui, au-delà des grands exploitants et des dirigeants de la FNSEA, ne répond pas concrètement aux problématiques du terrain puisque, pour la plupart, les petites exploitations qui sont touchées par les difficultés disposent de très peu ou pas de main-d’œuvre salariée.

Face à ces déconvenues, la mobilisation des éleveurs s’est poursuivie ses dernières semaines, au grand dam du gouvernement mais également de la FNSEA, qui parvient tant bien que mal à contenir la colère paysanne. Alors même que Xavier Beulin, président de la FNSEA, est fortement contesté à la base pour ses accointances avec le gouvernement mais surtout avec les grands groupes agro-industriels et les puissants céréaliers, dont il est, par sa personne, un représentant, le syndicat a été de nouveau débordé par les actions des éleveurs. Non seulement c’est la FDSEA Ile-de-France qui a joué aux services d’ordre pour disperser les manifestants, interpellant le chef de l’État aux cris de « démission », tandis que Xavier Beulin en personne, avec un mépris incroyable, s’est « excusé » auprès de Hollande pour les insultes reçues, pourtant la seule arme qui reste aux éleveurs face à leur sentiment de détresse.

Devant la persistance du malaise, le risque de prolonger les actions et les débordements désormais mal contrôlés par la FNSEA, le gouvernement avait également préparé son coup et ses sorties pour le salon : nouvelle parade s’il en est, abonder dans le sens de l’extrême-droite et se dédouaner des responsabilités nationales et politiques en incriminant l’Union européenne pour sa politique de libéralisation du marché agricole. Comble de l’hypocrisie quand on sait que la logique qui guide l’agriculture européenne, qu’elle passe au travers des prix fixés ou des quotas, est celle d’une logique capitaliste dévorante et d’un modèle agricole hyperproductiviste et destructeur pour l’environnement : les prix fixés par l’UE n’ont servi que le temps de la modernisation des infrastructures, pour mieux s’adopter à une logique de concentration des exploitations et la mise en place d’exploitations géantes aux dimensions industrielles. Cela, Valls et Hollande le savent bien. Aller plaider auprès des institutions européennes n’est en effet qu’une manière comme une autre de gagner du temps, en attendant la désorganisation des éleveurs.

Décidément, Valls et Hollande sont prêts à tout pour faire remonter leur cote de popularité. En vérité, ces effets d’annonce n’auront pas plus d’impact sur les précédents : c’est la logique même du système qu’il faut refonder. C’est aux producteurs-paysans eux-mêmes de fixer les prix qui doivent être garantis par l’État, seul moyen pour penser une agriculture viable, mais également respectueuse de l’environnement, de la santé et des conditions de travail du monde agricole.