Société

Quand les intérêts capitalistes se mêlent de recherche médicale

Essai thérapeutique. Le drame de Rennes, c’est le quotidien ailleurs

Publié le 18 janvier 2016

Un mort et cinq patients hospitalisés, en état stable mais présentant des lésions neurologiques sévères, tel est le bilan après un accident rarissime survenu au cours d’un essai thérapeutique mené par le centre de recherche médicale privé Biotrial, pour le compte du laboratoire pharmaceutique Bial. Si ce genre d’effet indésirable d’une extrême gravité est exceptionnel en France au cours des essais cliniques, l’affaire n’est pas sans rappeler des situations malheureusement bien plus fréquentes dans les pays dits émergents, où des législations plus souples font le bonheur des firmes pharmaceutiques dans leur incessante course aux profits.

Camilla Ernst

A qui la faute ?

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A première vue, aucune erreur ne s’est glissée dans la tenue de l’essai thérapeutique mené par Biotrial, un centre de recherche agréé par le ministère de la santé depuis sa création en 1989, qui testait une molécule conçue par le laboratoire Bial pour agir dans des indications psychiatriques (anxiété, troubles de l’humeur) et neurologiques (troubles moteurs). Il s’agissait d’un essai de phase 1, c’est-à-dire de la première administration de la molécule chez l’homme, après une série de tests in vitro sur des cultures ou in vivo sur des animaux. Le but à cette étape est d’observer le métabolisme de la molécule dans l’organisme, la tolérance et l’absence de toxicité de la molécule. Biotrial avait reçu les autorisations nécessaires à la conduite de cette première phase de l’essai, par l’ANSM (l’agence nationale de sécurité du médicament) et par un comité de protection des personnes.

Rien à reprocher donc pour le moment à cette étude qui avait reçu un agrément ministériel, et trois enquêtes, techniques et judiciaires, sont en cours pour vérifier qu’aucune règle n’a été enfreinte. Une question persiste cependant, celle de la légitimité à confier à des laboratoires privés la responsabilité de la recherche, ici médicale. En effet, si, auparavant, les essais de phases 1 étaient réalisés sur de petits groupes de patients, en augmentant très progressivement les doses de médicament testé, l’effet de concurrence entre laboratoires privés qui se partagent un marché juteux les amène souvent à administrer d’emblée des doses élevées, afin de réduire le temps d’étude, tout en restant dans les limites de la législation. Dans le cas présent, l’essai a été conduit sur 90 patients, un nombre inhabituellement élevé, et les 6 concernés par les effets indésirables sont ceux qui ont reçu la dose la plus importante de la molécule testée.

En outre, en médecine, une recherche publique et totalement indépendante des intérêts commerciaux de laboratoires privés, donnerait l’assurance d’être dirigée en fonction des besoins réels de la population et du contexte local, et non pas en terme de bénéfices potentiels pour des firmes, surfant sur les secteurs les plus rentables.

Les pays semi-colonisés, une réserve de cobayes bon marché

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Si en France ce genre d’accident reste exceptionnel grâce à un encadrement drastique des essais thérapeutiques, les scandales se multiplient dans les pays semi-colonisés, où les grands noms des firmes pharmaceutiques capitalistes européennes et américaines profitent abondamment de législations plus souples.

Dès la fin des années 1990, en Afrique, certaines études ont été tristement médiatisées. La première, réalisée par le laboratoire américain Pfizer et étudiant l’efficacité de la Trovafloxacine au Nigéria, un antibiotique, dans le traitement de la méningite bactérienne, et qui a été poursuivie sans modification de protocole malgré la mort d’enfants au cours de l’essai*. Plus tard, c’est l’essai du géant américain Gilead Sciences, qui s’est tenu au Botswana, en Thaišlande, au Ghana, au Cameroun, au NigeŽria, et au Malawi, sur le Ténofovir, un antirétroviral étudié pour la prévention de la transmission du VIH, qui fera parler de lui, pratiqué sur des prostituées et qui n’empêcha pas la contamination d’un certain nombre d’entre elles. La liste des exemples n’est bien sûr pas exhaustive.

Depuis une quinzaine d’années, c’est l’Inde qui tente de se positionner sur le marché des essais cliniques, et ce, en assouplissant délibérément sa législation pour attirer sur son territoire les plus grands laboratoires à l’échelle internationale. En jouant sur des règles moins contraignantes, mais aussi sur une offre attractive de « cobayes bon marché », comprendre une population locale bien moins bien rémunérée que dans les pays impérialistes, permettant aux firmes de réaliser jusqu’à 65% d’économie, elle fait le pari d’une délocalisation progressive des essais thérapeutiques. C’est ainsi que la ville de Bhopal est devenue une véritable plaque tournante des essais cliniques en Inde, sans oublier le scandale qui a éclaté autour des vaccins contre HPV, le virus responsable du cancer du col de l’utérus, qui ont été testé avant que les tests in vivo soient achevés, entrainant le décès de 7 jeunes filles.

Dans tous les cas, ce sont les même problèmes qui se répètent : patients non-informés de l’essai en cours, consentement mutuel (normalement obligatoire) non-signé, ou signé dans une autre langue, patients non-rémunérés pour leur participation... Recrutés par des rabatteurs qui écument les villages les plus pauvres, ou directement par des médecins employés par les laboratoires. D’aucuns parleront de non-respect des règles d’éthiques, pourtant censées être encadrées au niveau internationale par le Code de Nuremberg et les Déclarations d’Helsinki et de Manille. Au-delà d’un manque d’éthique, ces laboratoires pharmaceutiques profitent de la situation favorable aux pays impérialistes dans les pays semi-colonisés, du contexte de misère et de précarité qui restreint l’accès à la santé pour les populations locales et favorise leur participation à des essais pour une rémunération infime. Ils profitent de populations concentrant un certain nombre de maladies plus rares dans les pays impérialistes, et offrant ainsi sur un plateau des « cas » pour étudier leurs molécules, tout en quittant systématiquement les lieux sans laisser de médicaments derrière leur passage. Pire, ce sont bien souvent des traitements liés à des problématiques spécifiques des pays impérialistes qui sont testés sur ces « cobayes bon marché », ou bien trop chers pour qu’ils puissent ensuite être achetés et commercialisés dans les pays dans lesquels ils sont testés.

* Lire et voir à ce sujet, The Constant Gardener, magnifiques adaptations littéraire de John le Carré (2000) et cinématographique de Fernando Meirelles (2005).

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