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Société

Témoignage

Scènes banales d’une « arrestation musclée » à la gare RER de Saint Denis

Je me pointe à la gare, je regarde les horaires de trains. Je me perds dans le panneau d'affichage, ça me saoule, je ressors dans l'idée de passer un coup de fil.

A l’extérieur devant un guichet en marge de la gare, réservé à la vente de billets grandes lignes, je repère un petit attroupement, 20 à 30 personnes voire un peu plus, et une voiture de police. Je vais voir, autant pour comprendre ce qui se passe que pour être témoin, au cas où.

Je m’approche de la porte du guichet mais pas assez pour bien voir, il ya des gens devant. J’entends des voix de l’intérieur, surtout une en fait, grave, forte et surtout très énervée. Difficile, hors contexte, de comprendre vraiment la situation. J’entends du ’Oui on s’est déjà vu...’ de la part de la voix forte, sans comprendre le reste. J’entends un peu une deuxième voix, beaucoup moins puissante, même si elle fait des efforts. Ça à l’air houleux, ce n’est pas une surprise.

Entre temps j’ai eu un visuel sur la situation ; la deuxième voix c’est celle du policier en dispute avec un civil (la première voix), que quelques personnels de la RATP/SNCF tentent de contrôler.

Une collègue du policier tiens l’attroupement à l’écart, à base de mouvements suggestifs de gazeuze. Quelques voix issues de l’attroupement, qui semblent en savoir plus que moi, tentent vainement de demander : ’Arrêtez là, il a rien fait !’.

C’est assez amusant, dans un premier temps, de voir l’autorité sacrée du policier aussi minable. Sauf que le policier aime son autorité.

Alors forcément, c’était joué, il se dit : ’Quand crier ça marche pas, tape’. Gardien de la paix mais faut pas déconner.

Même si en vrai, taper ou pas ça dépend des jours. Aujourd’hui c’était étranglement.

Pour être honnête, quand le policier se jette sur le gars, il l’embarque hors de mon petit champ de vision, et je vois plus directement ce qui se passe. Par contre les personnes devant moi réagissent : ’Mais il est en train de l’étrangler arrêtez le !’, ’Filmez les, faut les filmer quand ils sont tout seuls !’. Et on entend plus le mec en colère.

Le reste de l’attroupement, qui à tout de même grossi, cherche à s’approcher, voire à entrer dans le guichet, tenter d’intervenir. Les mouvements suggestifs de gazeuze s’intensifient.

J’essaie de suivre les conseils de mon voisin et de filmer, sauf qu’avec un téléphone de merde, un bouton pour filmer que je ne trouve pas et pas d’angle de vue, c’est plutôt compromis. Je n’ai pas l’impression que quelqu’un d’autre filme, du coup je mets l’idée de côté temporairement.

En parallèle, j’en apprends plus sur le point de départ de la situation. J’entends dire que l’embrouille à commencé entre une vendeuse du guichet et un client qu’elle à insulté. ’Sale noir’ figurant parmi les insultes. J’ai oublié de dire que la personne était noire. Pas le policier hein, celui qu’est en train de se faire étrangler.

Pendant que j’essaie encore de voir s’il y a moyen de filmer et de calculer si la possibilité d’intervenir existe, le rideau de fer se baisse (une grille en vrai, il y a des petits trous). Ça nous laisse nous d’un côté, et de l’autre le suffoqué avec 2 policiers.

Avec le rideau de fer j’y vois définitivement plus rien, d’autres tentent de se coller au rideau pour y voir un peu. Apparemment l’étranglement continue encore. On reste un peu comme ça, à ne pas savoir ce qu’on peut faire, mais on ne veut surtout pas partir.

Un groupe de 3 ou 4 membres de la RATP sûreté arrive. Ils écartent la foule, se mettent dos au rideau de fer et cherchent à nous écarter. On recule d’un pas, et un deuxième quand vraiment ils reviennent insister.

On entend une voix complètement brisée et incompréhensible de derrière le rideau. Ça nous laisse deux conclusion : l’étranglement est terminé ; le mec s’était pas trompé, ce n’était pas une caresse surprise à la gorge.

D’autres policiers arrivent. Des ’vrais flics’ cette fois, pas ceux de la RATP. Ils saluent tout de même leurs homologues ferroviaires comme de vrais camarades puis, en nombre et en équipement renforcés, se remettent à nous écarter.

’Reculez c’est pas un spectacle !’

Notez la défense de l’ordre face aux furies du peuple cherchant le sang.

’Allez on vous dit reculez vous reculez là ! Y’a rien à voir !’

Mouvements suggestifs de gazeuze.

En attendant, on ne sait rien de ce qu’il arrive à l’étranglé.

Maintenant, un défilé de défenseurs de la justice en tout genre : armure complète, sans plastron, sans uniforme, et même 2 motards. Tous l’arme à la ceinture et au choix : gazeuze, matraque, flashball. Une vingtaine au total, 18 minimum. 4 ou 5 voitures. Évidemment on commence à être écartés efficacement.

Le rideau de fer finit par se lever, les policiers font sortir l’étranglé -où je devrais dire le suspect ?- et l’embarquent.

Il marche encore, je précise.

Le rideau de fer se referme, quelques agents en armure gardent la porte. Le reste de la police et de la petite foule se dissipe très progressivement. La paix et l’ordre en 20 minutes à peine.

Crédits photos : (GUIZIOU FRANCK / HEMIS.FR / AFP)




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