Monde

La grande messe de l’union nationale n’aura pas eu lieu

Septembre 2001. Quinze ans d’offensive réactionnaire, quinze ans de résistance(s)

Publié le 12 septembre 2016

Voilà 15 ans que plusieurs avions, détournés par une poignée d’hommes se revendiquant d’Al-Qaïda, se sont enfoncés dans les tours du World Trade Center ou écrasés sur le Pentagone, provoquant la mort de près de 3 000 personnes et semant une extrême terreur dans le pays, cœur du système capitaliste mondial. Voilà 15 ans que les élites politiques et économiques des États-Unis (et celles d’autres pays capitalistes avancés) instrumentalisent, avec l’espoir acharné de rétablir une hégémonie déclinante aussi bien à l’étranger que chez elles, cette attaque retentissante afin de justifier leur « guerre contre le terrorisme » d’abord en Afghanistan, puis en Irak et de mettre en scène une « union nationale » capable d’effacer tant bien que mal l’exploitation et l’oppression sur lesquelles repose leur domination. Pourtant, en ce 15e anniversaire des attentants du 11 septembre 2001, l’union nationale n’est plus de mise : entre les brèches naissantes, les résistances semblent de moins en moins futile.

Ivan Matewan

Les attentats du 11 septembre 2001 ont inauguré des jours macabres aux États-Unis comme dans le monde tout entier. La mort de 2 977 personnes des mains du fanatisme religieux, une véritable tragédie, a servi de prétexte tout au long des années 2000 à l’offensive réactionnaire de la première puissance capitaliste.

Fortement contesté après son élection en 2000 et son taux de popularité dépassant 51 % à peine en été 2001, Georges W. Bush a réussi, avec l’aide précieuse des stratèges du Parti républicain, à régénérer sa légitimité au lendemain des attentats – son taux de popularité grimpant en flèche jusqu’à plus de 80 % à la toute fin de 2001 – en se posant d’emblée comme défenseur du monde dit « libre ». S’appuyant sur l’émotion et la peur, légitimes, provoquées par les attentats, à l’instar de ses prédecesseurs, il a utilisé l’appel à l’union nationale afin de gommer les divisions partisanes et de classe et de ressouder les fondements de l’État et du régime états-uniens dont l’hégémonie a été mise à l’épreuve par des mouvements de contestation à l’intérieur et une perte d’influence à l’extérieur du pays. C’est sur la base de cette recomposition que Bush a pu, au nom de la défense de la « démocratie » (capitaliste bien entendu), lancer son tournant autoritaire.

Dans les ténèbres d’une nuit d’octobre, le Congrès a ainsi voté l’infâme Patriot Act sans qu’aucun Sénateur, à en croire les déclarations de Jim McDermott, alors membre du Congrès, rapportées dans le documentaire Fahrenheit 9/11 de Michael Moore, ne prenne le temps de le lire. Cette loi, la première d’une longue série de mesures liberticides, permettait notamment une surveillance accrue et effrénée de la population états-unienne, la détention indéfinie et sans procès en bonne et due forme de toute personne soupçonnée de « terrorisme » dont le camp de Guantánamo est devenu l’emblème ou encore une limitation sévère de la liberté d’expression. Elle a servi à faire la chasse aux travailleurs sans papiers, à criminaliser les militants anti-guerre et les syndicalistes combatifs et, surtout, à poser une chape de plomb sur l’ensemble de la société états-unienne. Une logique qui se reproduit ici même en France depuis les attentats du 7 janvier et du 13 novembre.

À l’étranger, le Congrès a autorisé l’invasion de l’Afghanistan et, quelques années plus tard, de l’Irak. Officiellement, ces guerres avaient pour but d’éradiquer les groupes terroristes et d’apporter la démocratie libérale à la région. Officieusement, elles visaient, avec l’aide des bombes au phosphore blanc, l’appropriation de leurs ressources naturelles, le pétrole au premier rang, et l’installation de régimes pions susceptibles de promouvoir les intérêts économiques et politiques des États-Unis dans la région. Alors que le coût humain a été immense – plusieurs centaines de milliers de morts –, elles n’ont apporté ni la démocratie – la corruption et le clientélisme sont la règle dans les nouveaux régimes afghans et irakiens aux ordres des États-Unis –, ni l’éradication du terrorisme – l’État islamique a justement fait son lit sur les ruines des deux pays. Cette décennie d’agressions militaires, la misère économique et sociale ambiante, ainsi que l’effondrement politique de plusieurs pays ont déstabilisé l’ensemble de la région, déstabilisation se manifestant tragiquement dans la fuite désespérée de millions de personnes du Proche- et Moyen-Orient vers le continent européen.

La diabolisation et la criminalisation des Musulmans ont joué un rôle-clé dans la justification de ces crimes atroces. Les politiciens tout comme les médias dominants ont, jour après jour, stigmatisé les populations musulmanes, les assimilant tous à des terroristes. Ce récit islamophobe, jouant la carte de la division, a déchaîné les foules et exacerbé les tensions racistes au sein des classes populaires. Ce climat de peur s’est rapidement exporté dans d’autres pays du monde capitaliste avancé où les élites de la « coalition of the willing » espéraient, à leur tour, pouvoir consolider leur assise. Cette logique a bien évidemment abouti à la multiplication des agressions islamophobes en Amérique du Nord et en Europe, dont l’une des plus récentes est le meurtre d’un imam le 13 août dernier dans le quartier du Queens à New York.

Cette offensive militaire, sécuritaire et liberticide s’est accompagnée d’une offensive contre les travailleurs et les classes populaires des pays capitalistes avancés. Alors que le coût de la guerre contre le terrorisme a été évalué à plus de 1,8 milliards de dollars par Neta C. Crawford, professeure en science politique à l’Université de Boston et co-directrice du projet Cost of War, les patrons, Wall Street et la caste politicienne n’ont pas fini de faire passer la facture de la crise financière de 2007-2008 aux travailleurs. Le chômage de masse, l’effondrement des infrastructures et la faillite des services publics ravagent des communautés entières et détruisent in fine des centaines de milliers de vies à travers le pays.

Malgré un discours, en apparence, anti-guerre et moins anti-populaire, Obama s’inscrit depuis son élection dans la droite ligne de cette offensive. Des personnes continuent à être détenues sans droits et sans procès au camp de Guantánamo (et cela en dépit des promesses électorales répétées de le fermer), les bombes continuent à être largués au Moyen-Orient, la surveillance continue à récolter aveuglément d’innombrables données sur les populations, la répression continuent de s’abattre sur ceux qui s’organisent et résistent et les pauvres continuer à payer la note des guerres qui ne font que remplir les poches des plus riches.

Mais, à 15 ans des attentats du 11 septembre, cet état des lieux serait incomplet si l’on ignorait les résistances – grandissantes – qui ont vu le jour depuis. Face à la barbarie impérialiste, le mouvement anti-guerre a pris de l’essor tout au long de la dernière décennie. À la veille de l’invasion de l’Irak, d’importantes mobilisations contre la guerre ont vu des millions de personnes, dans de nombreux pays, prendre la rue pour exprimer leur défiance. En Irak, les populations se sont organisées pour résister courageusement à l’occupation meurtrière des militaires états-unien. Les critiques des mesures liberticides se sont faites progressivement entendre : la phrase célèbre de Benjamin Franklin, « ceux qui sont prêts à abandonner une liberté fondamentale, pour obtenir temporairement un peu de sécurité, ne méritent ni la liberté ni la sécurité », devenant de nouveau un dicton populaire assez répandu vers la fin des années 2000.

Plus récemment, les luttes contre la précarité et contre les violences policières racistes ont occupé une place centrale sur la scène nationale. Les militants du mouvement pour le salaire minimum de 15 dollars cherchent à organiser les secteurs les plus précaires et atomisés de la classe ouvrière contre la dégradation de leurs conditions de travail et de vie et de forts mouvements de grève ont ressuscité les méthodes et les traditions les plus militantes du mouvement ouvrier états-unien. En même temps, les assassinats des jeunes Noirs aux mains des forces répressives et le mouvement Blacks Lives Matter ont entraîné l’effondrement des illusions post-raciales et attiré l’attention de tous sur les soubassements racistes du système capitaliste nord-américain et le véritable rôle de sa police.

La polarisation sociale et politique, à gauche comme à droite, se poursuit sur fond de campagne présidentielle. La confiance des masses en la caste politicienne, le régime politique, le système capitaliste est au plus bas. Les tendances va-t’en guerre, racistes et islamophobes ne cessent de se développer, non sans l’aide d’un Donald Trump qui n’hésite pas à jeter de l’huile sur le feu réactionnaire. Et jamais dans les dernières décennies autant de monde – jeunes, femmes, travailleurs, Noirs, immigrés – ne s’est intéressé au socialisme.

Des brèches s’ouvrent, la résistance renaît et il devient de plus en plus difficile pour la classe dominante états-unienne d’instrumentaliser le 11 septembre 2001 pour cacher sa décadence et prévenir les tendances à la crise organique dans laquelle elle s’engouffre progressivement. En ce 15ème anniversaire, la grande messe de l’union nationale n’aura pas eu lieu.