Genres et Sexualités

Témoignage.

Sexisme et élitisme : double peine pour les étudiantes en médecine

Publié le 15 septembre 2015

« 1 fois ! 2 fois ! 3 fois ! 4 fois ! 5 fois ! 6 fois !
Cette fois tu m’l’as mis j’la sens bien,
ce n’est plus ton p’tit doigt qui m’chatouille,
je sens ton nombril contre le mien
et la chaleur de tes deux couilles !

Ton doigt n’était pas si mouillé,
il allait et venait sans cadence,
maint’nant c’est bien plus régulier,
au nom de Dieu quelle Jouissance !

Bite au Cul ! Bite au cul ! Bite au cul !
Zob »

La Marche Américaine – chant carabin

A., étudiante en médecine

Au commencement, la fac, ses chants, ses traditions

Bienvenue en médecine ! A peine arrivée dans l’amphi de première année, après une lutte avec les autres étudiants pour s’asseoir à la meilleure place, je me prends « l’esprit carabin » en pleine figure, celui qui m’accompagnera jusqu’à la fin de mes études, censé alléger la dureté du contenu des cours ou des situations rencontrées en stage en désacralisant l’image du corps, et en dégradant celle de la femme au passage. Si la pression pèse sur les étudiants durant les 6 ans passés en fac de médecine, sanctionnés par deux concours, une pression supplémentaire s’abat sur les étudiantes.

Confrontées en premier lieu aux chants devenus des rengaines, qui les rendent passives entre les mains des hommes, simples objets sexuels. Confrontées ensuite aux remarques incessantes et intégrées aux cours, je me souviens d’un prof de biochimie, qui pour illustrer ses propos et nous « donner envie » d’étudier les atomes nous parlait de « l’Observatrice » qui se penchait langoureusement sur son microscope alors que sa blouse était courte, très courte, trop courte, et qu’elle ne portait pas de culotte. Confrontées enfin aux blagues issues d’un humour ultra-sexiste, loin d’être déconnecté du sexisme ordinaire de la société, mais exacerbé par ce besoin pressant de mise à distance de la réalité médicale.

Autre tradition pour se mettre dans l’ambiance, le bizutage. J’en subirai 2, en première et deuxième année, avec une sorte d’obligation de participer pour s’intégrer à la promo, ou plutôt à la corpo des étudiants. Je me vois remettre dès mon arrivée dans le car un livret du participant. Outre les infos pratiques, un concours de points, dont les deux plus gros pôles : 50 points par fille « sautée », 100 pour avoir dépucelé une vierge. Femme-objet, sexe non-consenti, incitation au viol... Je boucle ma ceinture de chasteté pour le week-end, résistance personnelle. Arrive l’élection de mister et miss bizut, et l’incitation par les organisateurs pour les participantes à aller le plus loin possible, « allez-y, enlevez vos sous-vêtements... Embrassez-vous », certaines abandonnent, d’autres osent, la plus téméraire selon leurs codes est élue. J’assiste à tout ça, impuissante, avec l’impression de n’être encore une fois qu’un corps, un objet. Et toujours ce refrain, «  cette fois tu m’l’as mise...  »

A l’hôpital, rassurons-nous, l’esprit carabin est toujours là

Les années passent et j’accède au statut d’externe, à mi-temps en cours et à mi-temps à l’hôpital, un statut précaire, des attributions mal définies, et souvent la tête de turc d’équipes paramédicales qui se vengent des mauvais traitements infligés par les médecins, hiérarchie oblige. Bien sûr, le sexisme ne reste pas sur les bancs de la fac, et les anciens carabins devenus médecins savent perpétuer les traditions. Des presque « banals » regards qui se posent un peu plus bas que mes yeux, à la satisfaction exprimée des chefs de service de voir se féminiser la profession médicale dans leurs équipes de charmantes externes, je suis lancée dans l’ambiance.

Je fais ensuite mes premiers pas dans ce sanctuaire sacré qu’est le bloc opératoire, avec ses chirurgiens-dieux qui oublient rarement leur fierté de sauver des vies, et qui sous prétexte d’une pression – certes réelle – plus forte, prennent trop souvent les femmes présentes dans le bloc comme exutoire. « Je suis un peu tendu, l’externe, tu me ferais pas une pipe ? », humour bien sûr. Tout le monde rigole, sauf moi, et je passe encore une fois pour la fille prude et coincée. Tant pis, je finis par m’accommoder de l’étiquette.
De garde pour 24 heures. « L’externe, t’oublies pas, ma chambre c’est la 9 ! ». La première fois à 8h du matin, j’ai consenti un sourire, il est 22h, ça ne m’amuse plus, et quand je vais me coucher je ferme ma porte à clé, parano la fille ?
Dans le bureau médical. « L’externe, pourquoi tu te changes jamais avec nous ? ». Blague de mauvais goût ou vraie question, je continuerai à préférer le placard à balais plutôt que le bureau bondé de médecins lubriques pour enfiler ma tenue de bloc.
Au self. « Et bah l’externe, t’as faim ! ». Non je n’ai pas que de la salade verte sur mon plateau. C’est aussi le contrôle des corps qui s’invite à la table.

Et je pense aux infirmières et aux aides-soignantes, qui n’ont pas la chance comme moi de ne faire que passer dans ces services, et qui elles aussi ajoutent à la difficulté de leur métier, les remarques subies de leurs patrons.

Cadeau : un nouveau chant, « L’Externe », pour illustrer les attentes carabines à l’hôpital : « J’ai posé ma main sur le cul de l’infirmière / J’ai bien envie de me la prendre par derrière / Merde / Elle s’est déjà fait dézinguer par un interne / Et pourtant cette salope r’demande encore du sperme  ».

L’internat et la domination du phallus

Je n’ai pas encore parlé des fresques qui recouvrent les murs des internats, ces lieux de vie pour les internes, et de repos pour ceux qui sont de garde. On peut y voir des scènes de partouzes, qui ressemblent plus à des viols collectifs. Les femmes, jambes écartées et bouches ouvertes, sont soumises aux bons vouloirs d’hommes, dont les figures sont des caricatures des chefs de services renommés localement (hiérarchie, mon amour...). Toujours la puissance masculine réaffirmée, et la femme dominée. Allez trouver le sommeil avec ça...
Médecine c’est la célébration des « grosses bites », pardonnez mon langage un peu cru, mais j’ai été élevée à ça. Un de mes internes de chirurgie, mes préférés, se faisait surnommer GZ au bloc, pour Gros Zob, ça vole haut. Médecine, reflet du monde patriarcal et hétéronormé.

C’est donc en combinant à la pression de la réussite, imposée par un système ultra-compétitif et méritocratique, la double peine de l’humiliation permanente et de la domination machiste imposée par mon statut de femme, qu’il a fallu que j’étudie pour ce métier que j’avais paradoxalement choisi pour ses valeurs humaines et sociales. Je n’ai pas résisté à cette pression, à la fin d’une adolescence marquée par un manque de confiance en moi trop répandu dans notre société, et je suis tombée dans une spirale de dépression et d’anorexie. J’étais dans une ambivalence entre l’envie de tendre à cet idéal féminin qu’on me vantait où que j’aille, et celle de prendre le moins de place possible, moins visible donc moins attaquable. Aujourd’hui j’en suis sortie, définitivement je l’espère, comprenant que ce n’était pas la solution, et je suis prête à organiser la résistance contre le sexisme qui règne dans le milieu médical. C’est toutes ensemble, femmes hospitalières, qu’il faut que nous luttions.

partager

Mots-clés