Politique

JLM le Gaulois veut bien « être Panoramix »

« Souverainisme de gauche » et surenchère identitaire

Publié le 20 octobre 2016

Fin septembre sur le plateau de l’émission Punchline (C8), puis lors d’une réunion publique à Boulogne-sur-Mer, Jean-Luc Mélenchon est revenu sur les propos polémiques de Nicolas Sarkozy au sujet de « nos ancêtres les Gaulois ». Mais vraiment pas pour s’en délimiter. Si depuis un temps certain, Mélenchon joue la carte d’un « souverainisme de gauche » censé sauvegarder « nos » intérêts économiques « français », le candidat à la présidentielle va toujours plus loin dans l’exaltation de la grandeur de la France et de « son identité », chassant ainsi sans vergogne sur les terres du FN.

Dom Thomas

Mélenchon sarkozyste ?

« On a assez de raisons de ne pas être d’accord avec Mr Sarkozy pour ne pas s’en inventer » : c’est ainsi que commence la réponse de Jean-Luc Mélenchon face à la journaliste de Punchline, qui l’interroge sur sa réaction aux déclarations du candidat LR. Au petit jeu des délimitations tactiques, Mélenchon a affiché son désaccord avec Juppé : non, le débat n’est pas « nul », et la formule de Sarkozy, cet « adversaire respectable » et « de haut niveau », n’est qu’une « façon de dire ». D’ailleurs, Angela Merkel pourrait affirmer que les ancêtres nationaux des Allemands sont les Ostrogoths : ce serait ridicule mais « tout le monde la croirait ». Blague de potache ou humour nationaliste ? En tout cas, pour lui, la déclaration de Sarkozy n’est « pas dénuée de sens », même si JLM ne veut pas d’une « ethnicisation gauloise du débat » : c’est aussi à peu près ce que disait Rocard en 1984 à propos de Le Pen, qui « posait les bonnes questions mais n’apportait pas les bonnes réponses », le dernier des miterrandiens assumant le rôle du ministre socialiste, et Sarkozy celui du patron du FN.

Les soutiens à Mélenchon, et JLM le premier, aiment à contester les attaques qui lui sont faites en arguant des méthodes des médias, qui ne retiennent que les « petites phrases » qui les arrangent, qui tranchent dans le discours pour lui faire dire ce qu’ils veulent. Il faut dire aussi que Mélenchon a l’art de dire une chose puis son exact opposé en quelques instants : sur le plateau de C8, quelques minutes après avoir prononcé la phrase citée au début de cet article, il affirme qu’avec Nicolas Sarkozy, il n’est « d’accord sur rien ». On a cependant pris la peine d’écouter l’intégralité du discours de Boulogne : la transcription du passage complet se trouve en fin d’article.

Contre les Gaulois, les Sans-Culottes éclairés

La proposition de Mélenchon, pour se délimiter un peu, malgré tout, de Sarkozy, consiste à remplacer la référence aux Gaulois par celle aux Sans-Culottes : le moment fondateur du passé commun des Français serait 1789, la Révolution Française - « la Grande Révolution » comme il aime à la nommer. L’ironie de la situation, c’est que le « roman national » érigeant les Gaulois comme ancêtres communs a justement été construit... pendant la Révolution, pour magnifier la bourgeoisie qui descendrait des Celtes contre la noblesse censée être issue des Francs.

L’argumentation avancée par JLM à Boulogne tient en fait en deux moments. D’une part, le candidat met un malin plaisir à montrer qu’il est cultivé – plus que Sarkozy du moins -, et qu’il sait, lui, que « les Gaulois » n’ont jamais vraiment existé. S’adressant à des Boulonnais, il évoque « leur » tribu, les Morins, dont ils seraient « les descendants ». Si JLM a pris le temps de se renseigner sur la répartition des tribus à l’époque, c’est donc pour mieux verser dans la même rhétorique que Sarkozy, assimilant les habitants actuels de Boulogne-sur-Mer aux habitants d’il y a 17 siècles. La suite s’inscrit dans la même veine : « nous autres les Français », « nous » avons inventé les Gallo-Romains, ce qui n’a pas vraiment de sens parce que « nous n’avons donné qu’un seul empereur à Rome » alors que « les Espagnols » en ont donné trois. Au-delà de l’étalage savant, pas un mot sur le fait que cet « héritage » ait été imposé non seulement aux enfants métropolitains, mais aussi aux enfants antillais au XIXème siècle, niant ainsi l’histoire locale de l’esclavage dont les gouvernements successifs portaient la responsabilité.
Pour appuyer sa proposition c’est, dans un second temps, la corde de la magnification de la Révolution et des idées des Lumières que Mélenchon cherche à faire vibrer chez son auditoire. « Notre identité » serait « cette extraordinaire illumination » qui nous a tous rendus égaux et libres. A croire que les droits de l’Homme sont l’apanage « des Français » - de là à dire que tous « les autres » sont des barbares, il n’y a pas loin. A croire aussi que les droits de l’Homme sont respectés en France – où règne pourtant l’arbitraire policier renforcé par un état d’urgence permanent, où s’exerce une justice de classe, où des habitants peuvent être expulsés illégalement et laissés à la rue, où les personnes en situation de handicap voient leurs droits bafoués plusieurs fois par jour, etc. Mais il est vrai que les violences policières ne dérangent pas vraiment le candidat – ou seulement à la marge, lorsqu’elles sont suffisamment médiatisées pour paraître excessives. Si, sur le plateau de C8, Mélenchon affirme que « toutes les références à l’histoire sont bonnes », le candidat à la présidentielle oublie de préciser, dans son zèle à magnifier la France, que les références qu’il convoque sont, non seulement particulièrement sélectives, mais aussi revues à sa sauce.

« Une certaine idée de la France »

Pour finir, Mélenchon exhorte ses auditeurs à « ne pas avoir peur du débat », à affirmer que, eux aussi, ils ont « une idée de la France » : à un mot près, un subtil écho à la formule employée par de Gaulle en 1965 pour vanter les mérites d’une France reconnue dans le monde entier, et regardée avec envie pour ses valeurs. Et ce n’est pas un hasard : entre les références à « notre façon traditionnelle d’être », au « visage de la patrie », à cette « 5ème puissance du monde présente sur les cinq continents », au « savoir-faire de nous autres Français », nous qui sommes un « peuple technicien » qui « sait tout faire », un « grand peuple, si riche de savoir-faire, de culture, d’énergie »... c’est le discours de « la patrie » et de « notre nation » qui a dominé pendant les 98 minutes de son discours.

Bien que JLM et ses soutiens s’en défendent régulièrement, ce discours, c’est celui du nationalisme, un concept que le chercheur Vincent Martigny définit comme « la manifestation d’un attachement fondamental à la nation conçue comme une communauté organique ». En glorifiant la nation, qu’on en fixe le patrimoine commun aux Gaulois ou à la Révolution Française, Mélenchon participe ainsi à la construction d’un récit collectif mythique qui sert avant tout à masquer l’existence de rapports sociaux conflictuels, à commencer par les relations de classes ; une analyse de la société que le tribun aux accents populistes a de toutes façons jeté aux oubliettes, préférant prôner une stratégie d’alliance de classes de façon décomplexée. C’est aussi ce qui l’a conduit à voter contre l’amélioration du statut des travailleurs détachés, ces travailleurs dont il disait en juillet qu’ils « volaient le pain des travailleurs qui se trouvent sur place ». Si la révision de la directive européenne en question, qui prévoyait l’alignement des salaires des travailleurs détachés sur ceux des travailleurs français ainsi que l’application des conventions collectives à toutes et tous, restait évidemment insuffisante, JLM en a pris prétexte, à Boulogne-sur-Mer, pour justifier qu’il ait voté contre – ce qui revient, dans les faits, à avoir voté pour le maintien des travailleurs détachés dans un statut inférieur à celui des travailleurs français. Le candidat a confirmé sa position depuis dans un tweet où il affirme que s’il est élu, « plus un travailleur détaché n’entrera dans notre pays ».

Face aux attaques incessantes du patronat, servi par le gouvernement, ce n’est pourtant pas d’un repli nationaliste dont les travailleurs, la jeunesse et les classes populaires ont besoin. Le retour à un capitalisme national est en effet à la fois une chimère et un non-sens total. L’économie étant mondialisée, il est évident que plus que jamais, la lutte des classes doit l’être aussi : c’est bien un combat et une pratique politique à l’échelle internationale- qui doivent être portés systématiquement dans les lieux de travail et d’étude.

Bonus pour les lecteurs aussi scrupuleux que l’auteure de cet article : transcription de l’extrait de discours dont il est question ici (de 1h22 à 1h27)

« Pour que tout le monde s’y mette il faut que le vieux monde dégage, que le pays respire. Ça c’est une ambition. De Gaulois (rires). Il paraît que c’est le sujet. Alors l’autre il dit euh... que quand on devient français nos ancêtres sont gaulois. Alors moi j’ai pas fait comme tout le monde, parce que tout le monde s’est mis à aboyer « ah nos ancêtres les Gaulois ». Ah bon ? C’est comme vous voulez ! Vous pensez que nos ancêtres sont des Gaulois : je trouve pas ça très raisonnable ; mais je suis d’accord pour qu’on discute de l’identité. Allez, vous voulez parlez de ça ? Venez. Parlons-en. Parce que nous avons quelque chose à dire. Nous avons quelque chose à dire sur l’identité de la France, oui oui. Certainement pas Gaulois ; bon c’est marrant quand même parce qu’on aime tous Astérix et Obélix, moi je veux bien faire Panoramix hein. Vous choisissez votre rôle, ça nous va ; mais enfin ça tient pas debout : des Gaulois il y en avait de toutes les variétés possibles, je suis sûr que vous savez comment elle s’appelait votre tribu de Gaulois là ? De qui vous êtes les descendants ? (des oui dans la salle) Vous le savez ? Qu’est-ce qu’ils sont instruits ici ! Les Morins il paraît. Il paraît que vous en avez envoyé 5000 prendre une pilée à Alesia. (rires) C’est pas malin hein ! Bon, des Gaulois vous savez il y en avait de toutes sortes, toutes sortes de tribus, d’abord ils s’appelaient pas eux-mêmes Gaulois c’est une invention des Romains ; et nous autres les Français – parce qu’on est à part – quand on a fabriqué le récit national – c’est bien qu’on en ait fabriqué un, évidemment qu’on en hérite, moi mes ancêtres ils y étaient pas hein ! Mes ancêtres c’était des Ibères, c’était des Romains – je sais pas quoi là des gens qui tournent en rond autour de la Méditerranée depuis 3000 ans, c’est tous les mêmes, un coup là un coup là un coup là et on recommence. Donc c’est pas les – on a inventé un truc qu’on est le seul peuple d’Europe à avoir fait : nous sommes les descendants des « Gallo-Romains ». Ben voilà on s’est inventé encore une qualité : les Espagnols auraient pu s’appeler les Ibéro-Romains parce qu’eux ils ont donné 3 empereurs à Rome ; nous rien du tout hein, un. Et encore il était de passage : Julien l’Apostat. Un brave type. 389 de notre ère, bon, ça fait un moment. C’est pour dire, c’est pas ça ; mais si vous voulez chercher une identité, moi je suis d’accord pour avoir cette discussion. Dans l’Histoire de France, ce qui fait sens, c’est la rupture : pas la continuité. La France n’a jamais eu ce territoire ci dans son histoire. Si vous parlez de l’ancien Régime, toutes sortes de provinces actuellement République Française n’étaient pas incluses dans notre territoire national. Les gens parlaient pas la même langue, ils avaient pas la même religion, ils avaient pas les mêmes instruments de mesure. C’était le royaume, c’est un autre mot ; ce qui fait sens c’est la rupture. Et la grande rupture, qui a déchiré le monde entier ; ce moment dont Goethe dit « c’est le début de l’ère moderne » - c’est la grande révolution de 1789. Si nous avons un passé commun, qui que nous soyons, quels que soient nos ancêtres, c’est la Grande Révolution qui nous rend égaux. C’est ce que dit la révolution : nous sommes tous semblables, nous sommes égaux en droit ; il y a des droits universels, ce sont les droits de tout être humain. Voilà notre identité. Vous ne devez pas avoir peur de ce débat même si nous sommes nombreux à dire qu’il y aurait d’autres sujets aujourd’hui ; mais nous n’en avons pas peur. Il n’y a pas ceux qui auraient une idée de la France, et ceux qui n’en auraient aucune : nous en avons une. Et c’est cet héritage-là que nous transmettons d’une génération à l’autre. Et si nous sommes les enfants de quelque chose, c’est de cette extraordinaire illumination de l’histoire des êtres humains. Nous n’avons pas d’autre maître que nous-mêmes. Nous n’avons aucun autre recours que notre intelligence pour décider de ce qui est bon et de ce qui est mauvais. Et nous pouvons changer d’avis en route, et nous pouvons croire ou ne pas croire ; la liberté de conscience est le fondement de toutes les autres libertés. Chacune d’entre nous sait qu’il est lui-même parce qu’il est libre de penser différemment sur des sujets et différemment au cours de sa vie. Nous sommes les enfants des Lumières ; nous sommes les enfants de la Grande Révolution de 89, nous sommes les héritiers de cet effort permanent du peuple pour se hisser sur la scène de l’histoire, et prendre en main son destin et organiser sa vie – avec le souci des autres ! Pas seulement pour exercer je ne sais quel privilège idéologique de telle ou telle classe. »