^

Culture et Sport

Article garanti sans spoiler

Star Wars : une critique du système ?

Que les lecteurs se rassurent, l'auteur de l'article n'a pas encore été voir le nouvel épisode, il n'y aura donc pas de spoiler. L'article propose une interprétation politique de la saga jusqu'à l'épisode VII d'un phénomène de ce qui est certainement l'un des plus grands films de science-fiction de tous les temps. Nicolas Rossel

Un phénomène de société

Qui n’a jamais joué à Star Wars, enfant ou adulte ? Essayer de déplacer un objet à distance en faisant appel à la Force, rêver de faire danser un sabre laser au son virevoltant d’une abeille, vouloir étrangler son adversaire à distance comme le fait Dark Vador dans l’épisode IV lorsqu’un commandant de l’Étoile noire ose se moquer du pouvoir de la Force ? Cette scène culte de la saga est même devenue une mode aux Etats-Unis, la Vadering, qui consiste à réaliser un montage photo dans lequel vous soulevez et étranglez vos amis à distance. Avant d’entrer dans une analyse politique de la saga, soulignons le phénomène qui a marqué plusieurs générations, se propageant à toutes les sphères sociales : des cours de récréation jusqu’à la Vadering en passant par les jouets, les pubs, les jeux vidéos, les soirées déguisées, et même la fameuse chanson de rap du groupe I am "L’empire du côté obscur" sortie en 1997, douze ans après la sortie de la première trilogie ! Succès garanti.

Une critique des régimes démocratiques bourgeois

Les épisodes I à III nous plongent à l’époque de la République, de son déclin et de sa chute, renversée par le côté obscur. Mais qu’y a-t-il à défendre de cette République corrompue, anti-démocratique, élitiste, moraliste et conservatrice ? Face au danger totalitariste du côté obscur, nous ne sommes pas convaincus que cette République soit le meilleur rempart. Le portrait dressé de cette République des Jedi est loin d’être séduisant. Ainsi, lorsque la reine Amidala fait son entrée au Sénat afin de demander de l’aide militaire pour sauver sa planète attaquée, on peut alors découvrir toutes les magouilles politiciennes à l’œuvre de cette institution qui nous rappelle étrangement les "nôtres".

La République des Jedi est un système politique composé de deux principaux organes : le Sénat qui incarne le pouvoir législatif, et le Conseil des Jedi qui incarne le pouvoir exécutif partagé avec le Chancelier élu par le Sénat. Ce type de configuration politique est répandu dans de nombreux pays. Traditionnellement la science politique distingue trois types de régimes politiques démocratiques : le régime parlementaire (Angleterre), le régime présidentiel (USA), et le régime semi-présidentiel (France). A première vue le régime intergalactique de Star Wars ressemble à un régime parlementaire composé d’une seule chambre législative disposant de pouvoirs importants, et qui désigne le Chancelier (sorte de chef exécutif). On parle alors de séparation souple des pouvoirs, puisque le Chancelier est issu d’une majorité parlementaire, et non du suffrage universel direct du peuple, concentrant alors le pouvoir exécutif et législatif entre ses mains en dernière instance. Les conflits d’intérêts entre les différentes fractions du Sénat et les blocages institutionnels qui en découlent, nous rappellent le régime parlementaire de la IVe République en France. Mais l’existence d’un autre organe exécutif relativement indépendant, le Conseil des Jedi, renvoie plutôt au régime présidentiel américain. Dans ce régime, les deux organes du pouvoir, législatif et exécutif, sont séparés de manière plus stricte, disposant tous deux de pouvoirs relativement importants et indépendants qui peuvent aussi conduire à des blocages institutionnels lorsque ces deux organes sont en conflit. Ainsi, aux USA, le président peut décider de ne pas appliquer une loi votée par le Congrès, et dispose de pouvoirs importants en matière de politique extérieure, tout comme le Congrès peut refuser de voter le budget de l’exécutif ou entamer la procédure d’impeachment afin de destituer le président ou des hauts fonctionnaires. La motion de censure à l’encontre du Chancelier Valorum ressemble à la procédure d’impeachment. L’élection du Chancelier au suffrage indirect peut aussi être assimilée à l’élection du président américain, considérée comme particulièrement antidémocratique. De même, le Conseil des Jedi n’est élu par personne. Il joue le rôle de "police d’intérieure", mène des enquêtes, est garant de la stabilité interne du système, mais est aussi empreint d’une "grande sagesse" au travers des Maîtres Jedi (comme Yoda), défenseurs de principes moraux réactionnaires inscrits dans le "Code des Jedi". Ainsi peut-on retrouver dans la République des Jedi les principales caractéristiques des régimes démocratiques bourgeois, notamment leurs aspects antidémocratiques.

Le côté obscur : l’URSS ou le danger interne de la démocratie bourgeoise ?

Dans le contexte de la sortie de l’épisode VI en 1983, le Président Reagan présente le projet d’initiative de défense stratégie (IDS) des États-Unis alors en pleine guerre froide contre l’URSS. Aussitôt, les médias s’empressent de baptiser ce projet "Star Wars", en faisant explicitement référence à la saga. L’IDS consistait à neutraliser des éventuels missiles soviétiques depuis l’espace à l’aide d’un réseau de satellites positionnés tout autour de la planète. Une sorte de bouclier spatial digne des films de science-fiction. Dans sa communication politique, Reagan réemploie des expressions de la saga telle que "l’empire du mal", référence au côté obscur, pour désigner l’ennemi extérieur : l’URSS. Ainsi le discours politique, la stratégie de guerre, et le cinéma américain sont en phase, dans le but d’unifier la nation contre l’ennemi tout désigné. On a pu voir à nouveau pleinement à l’œuvre cette stratégie sous la présidence de Georges Bush dans sa guerre contre les musulmans.

Pourtant, Georges Lucas, le réalisateur de la saga, a toujours vigoureusement contesté cette référence à son film pour désigner l’IDS. Scandalisé par l’utilisation de son film à des fins de politique guerrière, il engage deux procès qu’il finit par perdre. Et bien qu’on puisse effectivement voir en Star Wars la guerre de la Résistance et des Jedi contre le totalitarisme, l’interprétation qu’on peut en faire est en fait bien plus subtile que celle qui assimile les gentils au "monde libre" et les méchants au danger extérieur URSS ou "terroriste".

Si Yoda et Obi-Wan Kenobi se font les fervents défenseurs du "système le moins pire de tous", le film ne nous invite pas à défendre la République contre le danger totalitariste extérieur. Il est bien plus subtil que cela : le danger, le côté obscur, vient de l’intérieur du système. En effet, le Sénateur Palpatine succède au Chancelier Valorum suite à la motion de censure, manœuvre politique orchestrée par les Jedi et la Sénatrice Amidala, chef de file de l’opposition parlementaire. On découvre alors dans l’épisode III le vrai visage du Chancelier Palpatine qui n’est autre que le Maître du côté obscur de la Force. Complètement infiltré dans les institutions de la République politicienne et corrompue, il est parvenu à berner tout le monde, y compris les Jedi. Le Sénat bascule alors du côté obscur, et le Conseil des Jedi, qui n’a rien vu venir, se fait décimer, marquant la mort de cette République vacillante et la naissance de l’Empire.

Dark Vador : la révolution manquée

Il y avait pourtant un espoir, une troisième voie entre les deux systèmes proposés : Anakin Skylwalker. Il est le plus puissant des Jedi. Il sombre dans le côté obscur dans l’épisode III et devient, sous le nom de Dark Vador, le bras armé de l’empereur. C’est lui qui décimera ses propres frères Jedi. Mais la première responsabilité de cette traîtrise incombe aux Jedi eux-mêmes et à leur morale réactionnaire. Au cours de sa vie d’apprenti Jedi, Anakin est sans cesse réprimé par les principes moraux réactionnaires du Code des Jedi, que Obi-Wan et le Conseil lui rabâchent à longueur de temps, et qui nous rappellent la morale puritaine américaine. Ainsi ce fameux code censé préserver le "bon" côté de la Force, interdit les émotions, de tomber amoureux, d’avoir une relation sentimentale, ni même de posséder des choses matérielles à part le sabre laser. Par ailleurs, comme nous l’avons vu précédemment, le fonctionnement du Conseil est particulièrement antidémocratique. Mais Anakin résiste. Il critique les vieux sages du Conseil, tombe amoureux de la Sénatrice Amidala, entretient une relation, n’accepte pas ce Code, ce qui lui vaut de vives tensions avec les Jedi. Il est indéniable que c’est cette répression quotidienne qui pousse le jeune Anakin vers le côté obscur de la Force, l’autre écueil de la réaction. Alors qu’il critiquait la République corrompue et le Code réactionnaire des Jedi, alors qu’il était d’une grande sensibilité, voulait protéger les plus faibles, ce personnage tourmenté incarnait la révolution qui aurait pu renverser la République tout en combattant le côté obscur. Isolé, rejeté, le côté obscur a alors proposé un débouché à sa colère légitime. Dark Vador incarne non seulement la faillite de la République mais aussi la révolution manquée.

La Résistance : pour quel projet politique ?

Les épisodes IV à VI relatent la résistance à l’Empire du côté obscur. On y voit surtout l’aspect militaire de la résistance, ainsi que le retour des Jedi au travers de Luke, le fils caché de Dark Vador. Le projet politique de cette résistance n’est cependant pas clair : renverser l’Empire, certes, mais pour quoi faire ensuite ? Si c’est pour restaurer la République d’antan, alors aucune leçon de l’histoire n’est tirée. Peut-être que l’épisode VII, qui nous plonge 30 ans après la mort de Dark Vador et de l’empereur, nous le dévoilera.