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Sud Profond. Le voyage de Chantal Ackerman

Jane Mitchell

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Sud Profond. Le voyage de Chantal Ackerman

Jane Mitchell

Historiquement, en dépit du coton, le Sud profond des Etats-Unis est noir. On parle d’ailleurs de la Black Belt (ceinture noire) en raison de la couleur du sol et de la présence des esclaves qui travaillaient dans les champs.

Le Deep South désigne une région du Sud des Etats-Unis dont font partie les principaux Cotton States de l’époque des plantations – Alabama, Caroline du Sud, Géorgie, Louisiane et Mississippi – mais la dénomination peut s’étendre également à d’autres Etats situés dans la zone méridionale du pays – Tennessee, Caroline du Nord et Texas.

L’écrivain W.E.B. Dubois parcourt la Black Belt dans un Jim Crow Car, comme sont alors appelés les wagons ségrégués des trains du Southern Railway – et raconte le voyage dans son ouvrage le plus connu The Souls of Black Folk (1903). Il part d’ Atlanta, ancienne capitale des Cherokee, et qui devint la capitale noire des Etats Unis. Avec plus d’un million d’habitants Africain-Américains, Atlanta avait fait de la Géorgie l’origine du « problème nègre ». D’Atlanta à Albany, de Dougherty à Nashville, Du Bois s’interroge sur la condition de ce pays par le prisme des conditions de vie de sa population noire. Tandis que le royaume du coton s’est écroulé, du Cotton Kingdom restent les seuls descendants d’esclaves. La Black Belt offre désormais un paysage désolant : « Une étrange terre d’ombres à la vue de laquelle mêmes les esclaves avaient pâli dans le passé, et d’où maintenant ne se propagent que des murmures vagues et peu intelligibles s’adressant au monde au-delà ».

Comme Dubois, son rival idéologique, bien plus pragmatique et réformiste, Booker T. Washington, directeur du Tuskegee Institute en Alabama, s’intéresse lui aussi à la Black Belt au début du vingtième siècle. Il explique dans son autobiographie Up from Slavery (1901) que le terme Black Belt s’applique à « Cette région du pays, possédant ces terres épaisses, noires et naturellement fertiles, qui était, bien entendu, cette région du Sud où les esclaves étaient les plus rentables et, par conséquent, là où ils étaient le plus nombreux. Plus tard et surtout après la guerre, le terme fut utilisé dans un sens totalement politique, pour désigner ces régions où les Noirs surpassaient le nombre de Blancs ».

Mise à part la richesse du sol, le Sud Profond devient, à partir de 1900, suite à l’effondrement du marché du coton, une zone sinistrée. La Black Belt se fait dark et s’assombrit dans la dépression économique, dans la misère des relations sociales, dans l’amertume des tensions raciales aggravées par des lois d’apartheid, les fameuses lois Jim Crow.

Un siècle après les voyages de Washington et Dubois, le Sud Profond du pays continue à sombrer dans le conservatisme. Tous les Etats du Deep South ont majoritairement voté Trump aux élections de 2016 et le soutien au Parti Républicain s’est confirmé lors des élections de mi-mandat.

Il y a 20 ans, la réalisatrice belge Chantal Ackerman tournait un documentaire dans le Sud des Etats Unis. La lecture de James Baldwin et la peur que l’écrivain disait éprouver à l’égard de ce Deep South silencieux et violent, pousse Ackerman à explorer cette région hantée par le spectre de la ségrégation et des lynchages.
Un lynchage de plus, à Jasper, Texas, lui donne l’occasion de recentrer son documentaire sur l’épisode du meurtre brutal de James Byrd Jr., le 7 juin 1998, par des suprématistes blancs. C’est un samedi soir lorsque Byrd, un noir de 49 ans, se fait frapper brutalement par trois hommes (dont un membre du KKK) qui, après avoir uriné et déféqué sur lui finissent par l’attacher par les chevilles à leur camion et le traîner vivant sur plusieurs kilomètres sur la Huff Creek Road jusqu’à ce que la tête et son bras droit le lâchent.

Ackerman parcourt Jasper avec sa caméra discrète qui réussit néanmoins à s’inviter dans le deuil de la communauté noire de la ville choquée par la barbarie de l’événement, jusqu’à l’enterrement de Byrd dans la New Bethel Baptist Church.

« Comment les arbres et tout l’environnement naturel évoquent si intensément la mort, le sang et le poids de l’histoire ? » se demande Ackerman à propos de son tournage. Mais elle ne cherche pas forcément à fournir une réponse narrative à sa question.

Muette, toute la première partie du film se contente de se mettre à l’écoute des routes désolées de l’East Texas, vertes et désertes, hantées par la présence silencieuse d’une bestialité qui ne cesse et qui, précisément, comme l’explique Ackerman, effrayait James Baldwin par sa consistance spectrale.

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