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Suicides d’infirmiers : "J’aurais pu être la sixième..."

Publié le 21 septembre 2016

A l’heure où des milliers d’infirmiers crient leur désarroi, je m’interroge. Hier, je pensais être seule. Aujourd’hui, je lis mes pensées sur des dizaines de lignes. Je crois que je préférais la solitude. Celle qui me confinait dans cet éternel “pourquoi moi” et qui m’assurait que le problème m’était propre. Pourtant, hier, j’aurais pu être la sixième finalement, peut-être la quinzième ou la centième à franchir le pas. Celui qui m’aurait arraché à mon petit garçon de six mois. Quel regard aurait-on porté sur moi ? Celui d’une femme fragile, lâche, qui égoïstement n’a pas pensé à sa famille ? Celle qui avait pourtant tout pour réussir ? Un mari aimant, un petit garçon magnifique, des projets plein la tête et le plus beau des métiers. Quel dégoût ! Leslie, victime d’épuisement professionnel, a décidé de témoigner pour Infirmiers.com, car... elle aurait pu être la « sixième »...

Leslie. Infirmière de la fonction publique hospitalière

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Malheureusement, ce si beau métier me ronge. Diplômée depuis 4 ans, j’ai enchaîné les remplacements, les postes pour lesquels je n’avais pas vraiment d’intérêt. Projet professionnel ? Combien de temps ai-je pu passer à rêver à ce doux mot ? Le mien était de travailler en psychiatrie puis accéder au statut de cadre avant de reprendre quelques années d’études et d’embrasser un doctorat en sciences infirmières. Projet ambitieux. Je suis de celles qui foncent tête baissée. Ces têtues et acharnées, ces passionnées… celles qui aiment apprendre, mieux connaître pour mieux donner. En 2012, je me retrouve rapidement confrontée à la réalité du terrain. Pas de poste en psychiatrie. Mon quotidien me contraint à accepter le poste qui me sera proposé. L’hôpital public m’ouvre ses portes et m’enfonce petit à petit dans son engrenage. Je suis désormais un « numéro de paie », un matricule quasi carcéral qui me permet d’être identifiée. Aux vues de mes résultats scolaires et de mes capacités d’adaptation, je suis nommée « infirmière équipe secours ». Je suis donc chargée de venir au secours non pas des patients mais des services en manque de personnels. Je vogue d’un service à l’autre, pour pallier, du mieux que je peux, à l’absentéisme. Les doublures sont rares bien que la cadre de santé se batte pour m’offrir un minimum de formation. Mais en quelques mois, je suis éreintée. Perdue. Ces changements perpétuels me fatiguent. J’admire mes collègues qui s’adaptent à toutes situations. Je n’en suis pas. J’ai besoin de calme, de maîtrise et de temps dans ma prise en charge.

La fumisterie des valeurs et concepts de soins enseignés pendant trois ans me donne la nausée.
“Prendre soin”, “prise en charge globale”, “empathie”, “humanitude”… Ces notions qui m’ont confortée dans l’idée que ce métier était celui pour lequel j’étais faite me dégoutent.
Plus rien n’avait de sens. Le changement d’affectation ne se fût pas sans mal. Mon projet professionnel était bien loin. L’hôpital m’a finalement trouvé une petite place, en Unité de Soins de Longue Durée. Loin d’être le poste rêvé, je m’y sentais bien. Je gagnais en autonomie, en assurance et en expérience. La prise en soin du sujet âgé dément me rapprochait de mes premiers amours professionnels. J’existais au sein d’une équipe et mes qualités professionnelles étaient remarquées. Mais le quotidien des personnes âgées me révoltait. Quelle vie offrons-nous aux personnes les plus âgées ? L’hospitalisation ou l’institution est une rupture avec leur vie ralentie. Les aides-soignants y font un travail remarquable mais n’ont d’autres choix que de se plier à l’organisation qui leur est imposée. Repas hospitaliers mixés dénués de goût, toilettes à 6h30 encore endormis, mélanges immangeable de médicaments pilés à de la compote, journées interminables en fauteuil, solitude…
Chaque jour, le manque de personnels et de moyens me renvoyait à ce pourquoi je me levais à 4h30 chaque matin et m’indignait.

Deux ans après l’obtention du fameux sésame, celui dont j’ai tant rêvé, j’étais face à un mur. Dans les moments les plus difficiles, la vie offre des issues et c’est à ce moment que mon petit garçon s’est immiscé dans ma vie. Ma bouffée d’oxygène. Pourtant, quelques semaines après ma reprise, ce fut la désillusion. À nouveau nommée à un poste d’infirmière équipe de secours, les difficultés allaient en grandissant. J’étais affectée à un pôle technique, de chirurgie et soins intensifs. Après deux années auprès des personnes âgées, la reprise fut difficile. Seule, je devais injecter des produits inconnus, répondre à des questions sur des pathologies dont je connaissais à peine le nom. C’est la boule au ventre que je me suis rendue chaque jour à mon poste de remplacement. Après deux erreurs rattrapées de justesse, je courbais toujours plus le dos, baissais un peu plus la tête. Je m’enfermais dans la certitude que je ne valais plus rien. Ce métier auquel j’avais tant rêvé me torturait le corps et l’esprit. Manque de reconnaissance, d’appartenance, fatigue psychique… je ne me sentais plus apte à rien, ni même à donner l’amour d’une maman à son enfant. Un jour, j’ai donc déposé mon petit garçon puis suis partie comme chaque jour enfiler ma blouse. Mais ce jour là, je ne rêvais plus de ma tenue blanche. Je ne rêvais plus de rien.
Assommée par mon incapacité globale, mon dégoût de moi-même, j’ai pensé au pire. J’ai honte.

Mon récit est celui de dizaines d’autres. Déshumanisation, manque de moyens, de personnels et d’ambition, travail à la chaîne, nous sommes poussé(e)s à bout. A bout de rêve, à bout de souffle, à bout de vie. Nous mettons de côté notre famille et notre quotidien pour la santé et le bien être des plus fragiles. Nous acceptons l’inacceptable, touchons la mort et flirtons avec la vie.

Demain, je devrai retourner à mon poste. Celui qui sera libre au moment où j’y prétendrais. Demain est dans cinq mois et j’appréhende déjà. Les cauchemars reprennent, ceux nourris de ces interminables sonneries de seringues électriques qui, au fond d’un couloir infini, me paralysent. C’est cet état dans lequel je me trouve aujourd’hui encore. Incapable de savoir dans quelle direction nous allons, dans quelle direction je dois aller.