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Débats

Quelles leçons du printemps 2016 ?

Sur « Maintenant », le dernier ouvrage du Comité invisible

Le Comité invisible revient avec Maintenant (Paris, La Fabrique, 2017). Peu de bilans du mouvement contre la loi Travail ont été écrits. On s’attendait donc à la formulation de lignes stratégiques précises appuyées sur une vision d’ensemble de ce printemps 2016 et de ses suites, dans une situation caractérisée avant tout par l’approfondissement des tendances à la crise organique du capitalisme français et qui a d’ores et déjà ouvert une séquence de conflictualité de plus haute intensité que dans la période antérieure. Déception.

2017 a bien eu lieu. Et maintenant ?

Le mouvement du printemps 2016 a cristallisé beaucoup de ruptures, en tout cas de germes nouveaux dont il faut tirer les bilans les plus affinés possibles en vue de la suite : le mouvement de grève le plus important dans le secteur privé depuis mai 68, une rupture de masses avec le Parti socialiste et la préfiguration de sa fin, processus qui s’est grandement accéléré depuis l’entrée sur la scène de toute une nouvelle génération de jeunes et d’ouvriers sur des bases politiques radicales, et pour beaucoup d’entre nous une rupture biographique, sur fond d’approfondissement des contradictions portées la crise organique croissante du capitalisme français.

Maintenant commence par un constat juste : « Toutes les raisons de faire une révolution sont là. Il n’en manque aucune. » La politique institutionnelle, par son degré élevé de décomposition, n’offrirait plus d’illusions à combattre. La crise économique, par la violence avec laquelle elle jette des milliers de travailleurs dans le chômage ou la précarité, lèverait le voile des injustices. Plus rien ne serait à dénoncer, il s’agirait essentiellement de trouver le moyen et les outils pour transformer le dégout en révolte ouverte.

Pourtant, très vite, l’ouvrage réduit étonnamment l’étendue de son objet : « Dans ce qui suit, est-il déclaré au début, nous ne prétendons en aucun cas dire "la vérité", mais la perception que nous avons du monde, ce à quoi nous tenons, ce qui nous tient debout et vivants. » (p. 12) En quoi consiste alors leur vérité ? Celle qui voit dans le conflit du printemps dernier une « suite ininterrompue de débordements », en l’émeute le seul moment de vérité et le principal outil politique de la période, et celle qui fait le choix du parti-pris et de l’action ici et maintenant. Mais si le parti-pris de l’action et la volonté de s’organiser revient à plusieurs reprises dans le texte, celui de « déserter » et du refus de la politique encore plus : « Il nous faut abandonner l’idée qu’il n’y a de politique que là où il y a vision, programme, projet et perspective, là où il y a finalité, décisions à prendre et problèmes à résoudre. Il n’y a de véritablement politique que ce qui surgit de la vie et fait d’elle une réalité déterminée, orientée. » (p. 63) Pas d’assaut du ciel à préparer, mais un monde duquel il faut se soustraire. Dans ce qui suit, nous voulons montrer que « agir » dans le « maintenant », tout en construisant un monde à l’écart, constitue une piètre orientation dans la situation post-loi Travail monopolisée par les élections présidentielles et une présidence Macron qui se prépare à passer à l’attaque.

C’est que nous n’avons pas pu vaincre au printemps 2016, et 2017 a bien eu lieu. Il n’y a pas eu, lors du conflit contre la loi Travail, d’émergence d’une stratégie révolutionnaire alternative capable de disputer la direction du mouvement à la CGT de Martinez. Depuis, l’exaltation est retombée avec le mouvement, et si à chaque manifestation, un « cortège de tête » s’adonne plus ou moins rituellement à des affrontements avec la police, la fin des manifestations massives et l’entrée dans le calendrier électoral ont été également propices à une répression brutale, le gouvernement ayant par le fait les mains plus libres.

Demain n’a pas été annulé. Le spectacle de la politique bourgeoise ne s’est pas arrêté le soir du 7 mai avec le discours atone d’Emmanuel Macron devant la pyramide du Louvre. De même que le processus de bonapartisation du régime français ne s’est pas arrêté avec l’élection du banquier technocrate à la tête du pays, bien au contraire.

L’énième adieu au prolétariat du Comité invisible

La centralité de l’émeute, la volonté de se soustraire au monde, l’action ici et maintenant sans plan ni stratégie au moyen terme trouvent dans Maintenant une justification majeure dans l’absence de la lutte des classes, à laquelle il n’est d’ailleurs fait aucune référence. Comment est-il possible de faire une telle impasse, alors qu’on a justement assisté au printemps dernier à un retour certain, fût-il encore partiel, du mouvement ouvrier sur la scène politique ? Le Comité invisible répond : la « fragmentation du monde ».

L’idée que là où le vieux monde promettait une unification de la planète, le nouveau monde n’offrirait, depuis quelques années, qu’un « processus de fragmentation » de l’ensemble de la société. On assisterait à la fin des unités, de la République, de la science, ou encore du Moi. Dans un tel monde sans unité, tout gouvernement n’aurait de sens qu’en tant qu’ordre de gestion des morceaux de l’ordre ancien. Cette fragmentation (qu’aucune analyse précise ne sous-tend) ne serait pas à rejeter mais à embrasser, comme un donné, un fait d’où il faudrait partir, cette fragmentation permettant de réaliser le communisme en organisant le lien entre les restes du vieux monde. Dans ce processus de fragmentation, toutes les tentatives tournées vers l’unification ou portées par une certaine universalité ne seraient qu’une manière gérer l’ancien – d’autant plus à l’aune du fait que la « mise en réseau » du discours managérial est parfaitement compatible avec un tel morcellement.

Mais là où le texte étonne, et est le plus faible, c’est qu’il se rend aveugle aux dynamiques concrètes du capitalisme contemporain et fait le choix de sonner le glas du « travailler » comme ancien candidat à l’universalité. La critique de l’économie politique a de longue date décrit un double mouvement de dissolution accélérée de la société, en particulier des classes moyennes et de la paysannerie, et d’unification du monde par la dynamique du capitalisme, dans la mesure où le capital aurait tendance à constituer un marché mondial de plus en plus vaste. Dans les années 1840, le jeune Marx se posait la question des conditions positives de l’émancipation à cette époque où « tout ce qui était solide et stable est ébranlé », et où « la bourgeoisie envahit le globe entier » selon la formule du Manifeste. Pour lui, ces conditions devaient se trouver dans la formation d’un État qui serait la dissolution de tous les États existants, dans la formation d’une classe qui, portant des « chaînes radicales », ne revendiquerait pas un droit particulier, mais, au contraire, par son caractère universel, porterait en elle l’abolition de toutes les classes : « une sphère enfin, dit-il, qui ne peut s’émanciper sans s’émanciper de toutes les autres sphères de la société et du coup les émanciper toutes. […] Cette dissolution de la société considérée comme un état particulier de la matière sociale, c’est le prolétariat. » (Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, éd. Entremonde, 2010, p. 36).

La « fragmentation du monde » décrite par le Comité invisible est l’occasion pour eux de faire un énième adieu au prolétariat, après les théoriciens libéraux et post-modernes des années 1970-80 : « Le salariat explose en toutes sortes de niches, d’exceptions, de conditions dérogatoires. L’idée de "précariat" occulte opportunément qu’il n’y a tout simplement d’expérience commune du travail, même précaire. Si bien qu’il ne peut plus y avoir d’expérience commune de son arrêt, et que le vieux mythe de la grève générale est à ranger au rayon des accessoires inutiles. » (Maintenant, p. 19-20).

Cet adieu au prolétariat a des conséquences politiques centrales : la grève générale serait désormais devenue un « accessoire inutile », et non plus la stratégie politique de renversement du pouvoir des classes dominantes. S’il n’y a plus de travailleurs, il n’y a plus d’arrêt du travail. Cette affirmation a de quoi étonner, surtout après le mouvement du printemps 2016 où la grève, sans être générale, était dans une forte dynamique d’expansion dès lors que le gouvernement a fait recours au 49.3. Pour le Comité invisible, l’abandon de la grève générale est même de l’ordre de l’« évidence » : « Le printemps français de 2016 aura établi cette évidence : l’émeute, le blocage et l’occupation forment la grammaire politique élémentaire de l’époque. » (p. 31)

Pourtant, n’importe quelle enquête sérieuse montre que jamais le prolétariat exploité n’a jamais été aussi vaste, que le nombre de conflits au travail est en augmentation depuis les années 2000 [1], de même qu’il suffit de lire les journaux dominants pour voir que, ces dernières années, le mécontentement explose dans divers pays sous la forme de grèves générales puissantes, le Brésil étant l’un des derniers exemples en date.

Une hétérogénéité constitutive

De la même manière, contre les implicites de l’argument sous-tendant cette idée d’une fragmentation toujours croissante du prolétariat en une infinité de statut différents, qui n’est rien d’autre que la conception rétrospective d’un prolétariat homogène et parfaitement unifié, il faut rappeler que celui-ci n’a jamais été un sujet de cette nature. Le prolétariat a toujours été hétérogène, son unité étant justement à conquérir, devant faire l’objet d’un combat stratégique et politique permanent, raison pour laquelle, justement, l’exaltation unilatérale de sa « spontanéité » est erronée. Le partage d’un même statut est une invention relativement récente et dont la durée de vie s’annonce relativement courte. La plupart du temps au cours de son histoire, le prolétariat a été contraint de « vendre à d’autres sa peine », comme le disait Turgot, sous différents statuts. Chaque nouvelle couche qui était incorporée au travail salarié subissait une « exploitation spéciale », comme l’appelle le sociologue Michel Verret : immigrés, ouvriers-paysans, jeunes, femmes, etc., sont autant de couches de sédiments d’un vaste ensemble hétérogène.

Par exemple, au 19e siècle, alors que le travail du fer était encore au cœur du travail dans certains villages, forge et exploitation rurale fonctionnaient ensemble. Ceci instaurait une division entre ouvriers « externes », souvent paysans, employés seulement une partie de l’année aux tâches les plus simples, et ouvriers « internes », ayant un métier. Cette hétérogénéité, par exemple, ressemble fortement à la division actuelle entre embauchés et intérimaires dans de plus en plus d’entreprises, sur laquelle s’appuient naturellement les patrons pour affaiblir les mouvements de grève.

Cette thèse de la « fragmentation » pèche par son manque d’originalité, c’est même une vieille rengaine des intellectuels – de Serge Mallet à André Gorz, en passant par tous les penseurs libéraux de la « modernité » – qui veulent se débarrasser d’un sujet social encombrant car ils ne peuvent pas se lier à lui organiquement. Pas plus qu’elle ne résiste à l’histoire sociale du prolétariat, l’expérience du printemps 2016 la dément.

Attaque et « destitution » : un geste révolutionnaire au rabais

Dans Maintenant, le récit du mouvement contre la loi Travail passe même à la politique fiction lorsque le Comité invisible annonce la fragmentation de la CGT elle-même. Ils prennent exemple de ce qui s’est déroulé au Havre pour conclure une fois de plus à la « fragmentation du monde ». Pourtant, c’est mal connaître la CGT et le mouvement ouvrier havrais : dès le mois de mars, Le Havre était devenu un des foyers de la contestation du projet de loi : la zone industrielle, le port et les services d’Etat étaient entièrement paralysés. Cette combativité n’était pas le produit d’une fragmentation du monde ou d’une sensibilité politique « autonome » du mouvement local, mais bien plutôt le produit d’une tradition militante syndicale plus radicale qu’ailleurs.

Pour rappel, et en se limitant à la période récente, dès 2010, lors du mouvement contre la réforme des retraites, l’assemblée générale interprofessionnelle du Havre organisait les secteurs en grève de la ville. De même, ce qui a fait la force du mouvement sur place au printemps 2016 n’était pas l’émeute comme « grammaire politique élémentaire de l’époque », ni l’action à partir du « proche », mais le retour sur la scène politique du mouvement ouvrier. Alors que le Comité invisible range la grève générale au rang des « accessoires inutiles », la dynamique du mouvement contre la loi Travail au Havre montre que le blocage des principaux axes routiers de la ville et la grève majoritaire à la Compagnie industrielle maritime et au port étaient le résultat d’une réflexion stratégique quasi-militaire du mouvement ouvrier local, où chaque secteur se répartissait une intervention pour faire en sorte que le Havre devienne la capitale de la grève.

Enfin, là où Maintenant insiste sur les jonctions entre « cortèges de tête » et militants CGT dans certaines villes, il faut lire surtout des épisodes qui, tout en étant réels – comme c’est le cas avec une partie du mouvement cheminot – restent marginaux pour l’instant. Car ce qui est en cause, ce n’est pas la « fragmentation » comme espèce d’essence de la réalité actuelle : c’est surtout que la direction de la CGT, malgré les tentatives de négociation, malgré les condamnations des « violences » du cortège de tête, malgré le refus d’appeler à la grève reconductible, et en n’ayant jamais réellement proposé un plan de bataille pour l’ensemble du mouvement, a réussi à contenir l’expansivité du mouvement, et même à en sortir la tête haute.

Quelles sont les perspectives que propose le Comité invisible pour la période qui s’ouvre après les élections présidentielles ? « Le geste révolutionnaire ne consiste donc plus désormais en une simple appropriation violente de ce monde, il se dédouble. D’un côté, il y a des mondes à faire, des formes de vie à faire croitre à l’écart de ce qui règne, y compris en récupérant ce qui l’être de l’état des choses actuel, et de l’autre il y a à attaquer, à purement détruire le monde du capital.{} » (Maintenant p. 83), et plus loin : « Le geste destituant est donc désertion et attaque, élaboration et saccage, et cela d’un même geste. » (p.85).

Nous avons déjà formulé ailleurs une critique de l’antipolitique de la « destitution », dans la mesure où celle-ci s’abstient de chercher ses forces dans la puissance matérielle des exploités, qui requiert justement un projet politique aussi ambitieux que conscient. « Le fond de l’affaire, écrivions-nous, est surtout la confusion totale entre la nature de l’affrontement qu’il y a à construire avec le système et les fins servant de boussole, et les moyens de le construire, confusion induite par l’absence de la moindre vision un peu conséquente de ce que peut vouloir dire « destituer  » concrètement, c’est-à-dire en termes de puissance matérielle des opprimés capable d’abattre la puissance matérielle de leurs oppresseurs. ». La « destitution », comme attaque et comme désertion minoritaires, est le refus de disputer la direction politique du mouvement face au contrôle bureaucratique que les centrales syndicales exercent sur lui. Ce qui revient d’ores et déjà à leur offrir sur un plateau la direction des prochaines mobilisations...

En ce sens, la critique de Nuit debout associée rate sa cible. La « bureaucratie du micro » de la place de la République n’a pas été à l’origine de l’impuissance du mouvement, mais en a avant tout été une expression, reflétant plutôt l’absence de débordement des directions syndicales au sein d’une nébuleuse façonnée par un discours citoyenniste étranger à toute politique de classe, qui se retraduisait, ensuite, dans le formalisme étouffant de « l’horizontalité » – et cela même au prix de contradictions, et de la présence résistante d’un discours lutte de classes. En effet, dans la multitude de commissions, dont certaines étaient particulièrement rocambolesques, s’est trouvée assez noyée la « commission grève générale », qui était peut-être la seule qui se posait un peu sérieusement la question de sortir de la place de la République et de s’adresser au mouvement ouvrier. Mais on ne peut pas faire comme si cette commission, et les aspirations qu’elle a exprimées, n’avaient pas existé.

La politique de la « destitution » consiste finalement à se satisfaire du niveau de conscience actuel, où une fraction importante de notre classe vote pour des intérêts qui sont contraires aux siens, et contribue à entretenir l’idée qu’auto-organisation de masse et « radicalité » sont incompatibles. Enfin, considérer que la « question de l’organisation » est celle du gouvernement des autres, revient de son côté à balayer d’un revers de main l’histoire des moments de rupture collective avec l’existant et les tentatives du prolétariat de construire une société sans classes et sans État, libre de toute oppression et exploitation, qui ont systématiquement dû se poser cette question de façon centrale.

Conclusion

C’est parce que nous prenons au sérieux toute contribution à l’intelligence de la situation, toute contribution à des débats stratégiques pour renverser l’ordre existant, que nous voyons dans Maintenant un recul par rapport à À nos amis, où il était moins question de « destitution » que d’une volonté plus aboutie et plus offensive (élément essentiel par-delà les désaccords) de s’organiser autour d’un langage commun sur les possibilités offertes par la situation – possibilités qui, aujourd’hui, sont largement sous-estimées par ce dernier opus.

La période de la fin du mouvement jusqu’aux élections présidentielles – nous ne sommes pas les seuls à le constater – a marqué bien des limites de « l’émeute ». Maintenant a raison de constater que le conflit a opposé seulement deux minorités : une « minorité gouvernementale » et une « minorité manifestante », un gouvernement impopulaire et ses forces de l’ordre d’un côté, une avant-garde large de l’autre. On est encore loin des mouvements étudiants qui ont mobilisé des milliers d’étudiants par université ou des vagues de grèves avec occupation, séquestration et sabotage qui caractérisent si bien l’histoire de l’insubordination ouvrière en France. Mais si l’on ne veut pas être la pointe de l’iceberg qui finalement se détache de sa base et part à la dérive, à l’image de l’autonomie italienne telle qu’Alessandro Stella en raconte l’histoire dans ses mémoires, « l’art de la conversation » auquel invite le Comité invisible ne doit pas seulement avoir lieu au sein de la « minorité manifestante », mais largement au-delà, et doit savoir clairement de quoi il faut parler .

[1] Cf. Sophie Béroud, Jean-Michel Denis, Guillaume Desage, Baptiste Giraud J. Pélisse, La lutte continue ? Les conflits du travail dans la France contemporaine, Éditions du Croquant, 2008.




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