Genres et Sexualités

Une vie de lutte pour la liberté sexuelle et de genre

Sylvia Rivera. La première star trans

Publié le 9 août 2016

Tomás Máscolo

Sylvia Rivera, qui a milité tout au long du processus de lutte de Stonewall, est la fondatrice de S.T.A.R., un foyer pour toutes les drag queens, les travestis et les trans qui n’avaient ni toit, ni emploi.

« Je ne croyais pas dans une révolution, mais vous êtes en train de la faire. Je crois dans le gay power. Je crois que nous gagnerons des droits, ou sinon je ne serais pas ici luttant pour eux. C’est tout ce que je veux vous dire. Si vous voulez avoir des nouvelles des personnes en prison – et n’oubliez pas Bambi l’Amour, Andorra Marks, Kenny Messner, et les autres gays emprisonnés – venez nous voir au local de STAR. »
Discours de Sylvia Rivera (1951-2002) au meeting pour la libération gay.

On en sait maintenant beaucoup sur la révolte de Stonewall du 28 juin 1969. Mais on connaît peu de choses sur les militant-e-s qui ont été les acteurs de la réponse à cette descente policière, à laquelle les gays, les lesbiennes et les trans ont répondu parce qu’ils et elles en avaient assez de l’impunité. Dans cet article, on voudrait dépoussiérer la vie d’une trans qui a joué un rôle pionnier en posant les rues comme instrument de lutte pour conquérir la liberté sexuelle sur tous les plans.

Une petite étoile dans l’obscurité

L’enfance de Sylvia n’a pas été très heureuse. Selon ses propres mots, le deuxième mariage de sa mère était « très instable » : « mon beau-père était un drogué. Il a menacé de nous tuer, elle, ma sœur et moi. J’avais trois ans. A ses 22 ans, ma mère a mis du raticide dans le lait, elle l’a bu et en a laissé un peu pour moi. Quand mon père et ma sœur me l’ont arraché des mains en voyant mon ventre gonflé, j’ai vu ma mère en vie pour la dernière fois : après avoir été trois jours à l’hôpital, elle est morte. »

Elevée par sa grand-mère qui n’a jamais accepté ni sa sexualité ni son identité, elle a commencé à se travestir en cachette à partir de 8 ans. Elle emmenait avec elle les vêtements à l’école et dans les toilettes elle se maquillait. « J’utilisais du maquillage quand j’étais en CE1. Je le faisais parce que j’aimais le maquillage, je ne pensais pas que je faisais quelque chose de mal. Je me rappelle que mon professeur m’a demandé des comptes à ce propos et je lui ai dit ‘Bien sûr que ma grand-mère est au courant’. »

A seulement dix ans et un sac plein de rêves, elle part à New York, où elle est adoptée par plusieurs drag queens qui habitaient près de Times Square. Elle a également habité à Brooklyn, et on peut dire que son toit changeait selon la nuit et la disponibilité de ses amies.

Un papillon aguerri

Pendant son adolescence elle rencontrera sa camarade de lutte Marsha Johnson. Elles partageaient alors leurs jours et leurs nuits. « On mangeait et dormait dans les manifestations. On faisait ce qu’on pensait. Et ce que font aujourd’hui les quelques-unes d’entre nous qui sommes prêtes à déranger les gens et à heurter leurs sensibilités, est ce qu’on pense qu’il faut faire. Il faut le faire parce que nous ne pouvons pas rester invisibles. Nous devons être visibles. Nous ne devrions pas avoir honte de ce que nous sommes. Il faut montrer au monde que nous sommes nombreuses. Il y a beaucoup d’entre nous dans le monde », raconte Sylvia Rivera.

Sylvia et Marsha vivaient dans diverses maisons, et même dans des camions. A cette époque il y avait des parkings abandonnés où les LGBTI allaient expérimenter – de manière clandestine – leurs désirs, mais où ils vivaient aussi entassés dans des camions et des wagons abandonnés.

Lors de la descente de Stonewall, Sylvia a été une des actrices les plus aguerries et aussi une des premières critiques de la stratégie du mouvement LGBTI. Elle affirme qu’après Stonewall, les organisations lesbiennes ou homosexuelles ont perdu leur tranchant et l’esprit de lutte qui s’est exprimé dans les rues contre l’ordre établi, au profit d’une stratégie qui faisait confiance au lobby parlementaire. « C’est ce que j’ai dit tout ce temps pendant le mois de la fierté : ce n’est pas ma fierté, c’est leur fierté. On ne m’a pas encore donné la mienne. Je ne me suis jamais sentie fière pour rien, sauf quand j’ai été en train de libérer des gays autour du monde. J’ai eu beaucoup d’enfants à ma charge et je m’assois toujours à l’arrière du bus, je lutte encore en accueillant des transsexuels dans ma propre maison, en leur donnant de l’éducation ou en les sortant des drogues », raconte Sylvia.

«  La nuit de Stonewall a été, pour tout le monde, comme une grande fête à ciel ouvert. Les gens étaient tristes, et moi également. Nous pleurions la mort de Judy Garland. Quelques personnes ont dit que l’émeute a eu lieu à cause de la mort de Judy Garland, mais ce n’est pas vrai. Judy n’a rien fait pour les émeutes. Rien n’avait été prévu. C’est quelque chose qui simplement a eu lieu.  »

Face à cette problématique émerge en 1971 S.T.A.R. (Action de Travestis des Rues Révolutionnaires). Mais STAR en tant qu’organisation apparaissait déjà à la manifestation du Weinstein Hall de l’Université de New York en 1970. Face à l’interdiction, prononcée par l’université, visant tout évènement gay, les activistes ont organisé un sit-in. STAR, appelé d’abord Street Travestites for Gay Power (Travestis de Rue pour le Pouvoir Gay), est née de la frustration que le mouvement gay refuse de se défendre face à la police.

Les fêtes n’étaient pas une priorité. L’accès à un repas par jour, à la santé et à un lit où dormir ont poussé Sylvia à prendre en main cette lutte. « La maison STAR est née après la manifestation de Weinstein Hall, parce que plusieurs d’entre nous vivions ensemble. Marsha et moi avions loué deux chambres et il n’y avait pas encore assez de place pour tout le monde. Avec l’aide du Gay Liberation Front et de la Gay Youth, on a réussi à collecter assez d’argent pour aller parler avec la mafia et louer notre premier immeuble.

Le but de cette maison était très important parce qu’elle assurait un repas par jour et un lit où dormir. De la même manière, les habitantes discutaient de la nécessité de se défendre de la police et des attaques transphobes. L’échange de tactiques se centrait principalement dans l’identification de situations de sécurité et de protection face à la police. La police et les arrestations, réalités quotidiennes, étaient souvent violentes.

Le projet est arrivé à sa fin en 1973, lors du quatrième anniversaire de Stonewall, quand on nous a dit qu’on était une menace et une honte pour les femmes parce que les lesbiennes se sont senties offensées par nos vêtements et notre maquillage. Tout ceci s’est fini lors d’une bataille brutale sur la tribune de Washington Square Park entre moi et des gens que j’avais considérés comme mes camarades et mes amies. »

La lutte d’hier est la lutte d’aujourd’hui

Pendant la décennie 1990, Sylvia a continué à lutter. Malgré une tentative de suicide en 1995, malgré la mort de Marsha, décédée dans des circonstances obscures, probablement assassinée par la police, elle a survécu aux drogues et a continué à dénoncer la discrimination systématique que vivent les trans, transsexuels et travestis.

Sylvia a repris le militantisme dans les dernières années de sa vie. Elle a donné des conférences et a livré un récit à la première personne sur Stonewall, témoignant du besoin d’unité des personnes trans et des secteurs opprimés pour lutter pour son héritage. Elle a voyagé en Italie pour la Millennium March en 2000 et y a été acclamée comme la Mère de toutes les personnes LGBTI.

En 2001 Sylvia a dit : « Je vis maintenant à Transy House, avec Julia. On vit ici depuis quatre ans. C’est une maison communale dirigée par Rusty (Mae Moore) et Chelsea Goodwin. Elles l’ont inaugurée il y a quatre ans et se sont inspirées de la maison STAR. Il s’agit d’un refuge pour les filles qui travaillent encore aujourd’hui dans les rues. Elles ont un toit sur leurs têtes sans avoir besoin de se prostituer pour en payer un. Les habitantes payent 50 $ la semaine si elles peuvent. Si ce n’est pas le cas, elles aident à entretenir le lieu. Une fille nettoie pour compenser son logement. Les seules règles sont l’interdiction des drogues et que les filles qui travaillent ici fassent leurs business. Une des activités politiques qu’on mène, c’est de faire pression pour la légalisation de la marijuana médicinale pour les malades atteints de cancer ou du sida, ainsi que les luttes pour les droits des trans.  » On peut dire que STAR a été réouverte cette année.

Sylvia est morte d’un cancer du foie le 19 février 2002 à l’hôpital St. Vincent de New York.

La continuité de l’irrévérence

La lutte de Sylvia est une partie fondamentale de notre histoire. Seule une lutte radicale contre le système capitaliste qui se base sur l’exploitation et l’oppression de millions d’être humains peut asseoir les bases du développement d’une libération sexuelle totale. Dépoussiérer ces figures revient aussi à lutter contre le sens commun et la pleine confiance dans le fait que le lobby parlementaire puisse accomplir l’égalité pour les secteurs opprimés. Pour lutter contre les crimes transphobes, les attaques homophobes et lesbophobes ainsi que toute forme d’oppression, il faut faire entendre une voix radicale parce que, même aujourd’hui, l’égalité devant la loi n’est pas l’égalité dans la vie.