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Débats

Aux racines idéologiques de la « nouvelle gauche radicale » européenne

Syriza, Althusser et la défense de l’ordre établi

Juan Dal Maso

Plusieurs analystes ont déjà étudié le double héritage de l’eurocommunisme et du togliattisme chez Syriza et Podemos. Certains ont y compris glosé sur la façon dont Podemos base son discours et ses politiques sur les « postulats de Gramsci », un Gramsci passablement revu et corrigé par Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, il va sans dire. Il serait néanmoins assez tentant de dire, au risque de sembler extravagant, que Syriza et Podemos sont, dans leurs conceptions, bien plus redevables à Althusser que tributaires de Gramsci.

Sous l’influence du maoïsme, de la Révolution culturelle et de Mai 68, Jacques Rancière publie, au milieu des années 1970, La Leçon d’Althusser Il y passe au crible la pensée de celui qui, à l’époque, fait figure d’enfant terrible de l’intelligentsia du PCF, Louis Althusser, et c’est dans cet essai que Rancière conclut que l’althussérisme est, en dernière instance, une « pensée de l’ordre ». En opposant « la science » à « l’idéologie » et la ligne du « parti de la classe ouvrière » (à savoir le PC) à celle des étudiants (« gauchistes et petit-bourgeois »), Althusser défendait, en réalité, tant l’ordre universitaire que la bureaucratie stalinienne contre la révolte soixante-huitarde et, plus généralement, contre tout esprit subversif.

La Leçon d’Althusser : Mai 68 n’a jamais existé

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Dans ce contexte, le concept althussérien de « lutte de classe dans la théorie » apparaît pour ce qu’il est, à savoir la validation, en dernière instance, de la division entre le travail manuel et le travail intellectuel, ainsi que l’accommodement des intellectuels de gauche au sein de cette même division. Les intellectuels en question, à travers une sorte de stalinisme « raffiné », ont pour mission de distinguer, sur une base « scientifique », les idées bourgeoises des idées prolétariennes, tout en validant, dans les faits, le travail gris et monocorde de l’appareil bureaucratique du parti.

Rancière s’en prend tout particulièrement, dans son essai, au concept althussérien « d’appareil idéologique d’Etat ». Pour Rancière, le mouvement de Mai a profondément remis en cause le rôle des institutions éducatives de reproduction de l’idéologie dominante, ce qui incluait, également, les intellectuels du PCF. C’est dans ce cadre qu’Althusser forge, comme s’il s’agissait d’une nouveauté, le concept « d’appareil idéologique d’Etat », qui aurait une lointaine filiation dans la thématique gramscienne de l’organisation de la culture. Rancière s’interroge sur comment la théorie en question pouvait surgir d’une autre théorie, précédente, et non du mouvement réel de rébellion. Pour Rancière, la réponse est simple : conséquemment avec sa « pensée de l’ordre », pour Althusser, Mai 68 n’avait jamais existé.

Partis communistes et compromis d’Après-guerre

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De ce point de vue, l’essai de Rancière est doublement intéressant. Il permet, d’une part, de comprendre, dans son contexte, ce qu’a été l’althussérisme. D’autre part, il permet également de réfléchir aux différentes trajectoires qui ont été celles des PC d’Europe occidentale.

En effet, le « modérantisme », ou « pensée de l’ordre », a été un trait commun partagé tant par le PCF que par le PC italien ou le PC espagnol. C’est ce que résume à merveille Santiago Carrillo, leader historique du PCE, dans un documentaire-entretien réalisé par Pablo Iglesias en novembre 2011. A propos du rôle de la direction communiste espagnole à la fin du franquisme, Carrillo souligne combien le PCE a été une garantie pour assurer la transition vers la démocratie et pour éviter une guerre civile. Le PCI, pour sa part, a joué un rôle conservateur au cours des « années 1968 » en Italie. Pendant le fameux « Mai rampant », le PCI a agi en béquille de l’Etat bourgeois, en commençant par expulser et par ostraciser, dès 1969 et l’Automne chaud, celles et ceux qui appelaient à se situer résolument du côté des luttes ouvrières, à commencer par le groupe du Il Manifesto.

Il ne s’agit pas, ici, de dénoncer les agissements d’une « méchante bureaucratie », mais de constater la « colonisation » des organisations ouvrières traditionnelles par les partisans, en dernière instance, du capitalisme, auquel la bureaucratie a été fonctionnelle. L’Etat-providence représentait un compromis entre la bourgeoisie et la classe ouvrière dans les pays impérialistes consistant à concéder des droits et des acquis importants en échange de la promesse qu’il n’y aurait pas de nouvelles révolutions, un compromis qui contribuait, de concert, à renforcer les PC d’Europe occidentale. Mais les compromis ne sont jamais éternels et la bourgeoisie, au lieu de remercier les staliniens pour leurs bons et loyaux services, en a profité pour arracher une victoire beaucoup plus ambitieuse, à savoir assimiler totalement les organisations réformistes aux régimes politiques conservateurs.

L’évolution « modérée » des PC de l’Après-guerre, qui pourrait se résumer par le slogan « du Front Populaire à l’Unité nationale », témoigne de cette pression exercée par la « guerre de conquête » orchestrée par le capitalisme sur les organisations ouvrières traditionnelles. Considéré de ce point de vue, « l’eurocommunisme » ne consisterait pas tant en une tentative de combiner démocratie et socialisme, mais représenterait, plutôt, à l’époque déjà, un « saut » dans la social-démocratisation des PC, accompagné par la « néo-libéralisation » des appareils sociaux-démocrates.

Privilégier les manœuvres, par en haut, aux mobilisations, par en bas

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Quel type d’analyse du dernier grand cycle de poussée ouvrière et populaire 1968-1981 sous-tend la revendication actuelle de l’eurocommunisme en tant qu’héritage par des organisations comme Syriza ou Podemos ? Il s’agit, fondamentalement, d’une analyse ou d’une lecture « modérée » qui met l’accent sur les moments les plus « œcuméniques » et tend à gommer les aspects les plus radicaux de l’affrontement, c’est-à-dire une lecture tributaire de l’althussérisme en tant que « pensée de l’ordre », pour reprendre Rancière, au sens où, pour Althusser, « Mai 68 n’a pas existé ».

La question n’est pas tant l’interprétation du passé, importante, cela ne fait aucun doute, que la stratégie défendue aujourd’hui. Ce que l’on peut voir, tant dans le discours et la ligne défendus par Pablo Iglesias que dans la politique et le volte-face de Tsipras de ces derniers jours, c’est la résonnance, aujourd’hui très concrète, de l’idée selon laquelle « Mai 68 n’a jamais existé ». L’accent est mis, par conséquent, sur les accords et aux manœuvres, « par en haut », par-dessus la mobilisation, « par en bas » du monde du travail et des secteurs populaires, y compris lorsqu’il s’agit de défendre un programme minimum de réformes mises en avant pendant une campagne électorale, comme c’est le cas avec le Programme de Thessalonique.

C’est bien en ce sens que le post-togliattisme d’un Tsipras a davantage partie liée à la « pensée de l’ordre » d’Althusser qu’avec la « lutte pour l’hégémonie » du gramscisme.

25/02/15


[1] Les notes ont été ajoutées pour l’édition française. Du nom de Palmiro Togliatti, co-fondateur (avec Gramsci) du Parti Communiste Italien, dont il fut le secrétaire général de 1927 à 1934, puis le principal dirigeant de 1938 jusqu’à sa mort en 1964. Après la 2nde guerre mondiale le PCI est le plus grand PC occidental. « Eurocommunisme » désigne le courant impulsé par les PC français, italien (dans le sillage de Togliatti) et espagnol dans les années 1970, dans le prolongement de la déstalinisation et de la « détente » avec l’Ouest, qui s’opposa un temps à la direction soviétique. Défendant le pluralisme et les libertés contre le parti unique, une conception gradualiste et pacifique de l’accès au socialisme, au prix d’une intégration croissante à l’appareil d’Etat bourgeois, l’eurocommunisme fut une véritable codification du néo-réformisme des PC d’Europe occidentale.

[2] Leur livre de 1985 Hégémonie et stratégie socialiste : Vers une politique démocratique radicale (rééd. Besançon, Les Solitaires intempestifs, 2009) est une illustration emblématique de la pensée post-marxiste et de l’abandon du point de vue de classe au profit d’un nouveau type de populisme. Leur remplacement de la lutte pour la destruction de l’Etat bourgeois et la construction d’un Etat ouvrier fondé sur l’auto-organisation ouvrière, par une stratégie de « démocratie radicaleet plurielle », implique inévitablement un certain degré de continuité avec les institutions actuellement existantes de la démocratie bourgeoise, à commencer par le parlement. D’où la convergence directe avec l’eurocommunisme des années 1970 (cf. note précédente).

[3] La Leçon d’Althusser, 1974, rééd. Paris, La Fabrique, 2012.

[4] « Idéologie et appareils idéologiques d’Etat (Notes pour une recherche) », 1971, in L. Althusser, Sur la reproduction, Paris, PUF, 2011 (2ème éd.).

[5] Sur les rapports entre théorie gramscienne de l’hégémonie et théorie de la révolution permanente, cf. Juan Dal Maso, « Revolución pasiva, revolución permanente y hegemonía », Ideas de Izquierda, n°13, septembre 2014, http://ideasdeizquierda.org/revolucion-pasiva-revolucion-permanente-y-hegemonia/.




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