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Notre classe

Rien ne va plus à Barbès

Tati. « Marre d’être piétinées », les salariées ripostent

Croisement Barbès-Rochechouart. C’est devant l’emblématique magasin du 18ème à l’enseigne vichy que les salariées se sont rassemblées, jeudi matin, pour crier leur colère et dire non aux licenciements.

« Marre d’être piétinées ». « Marre d’être traitées comme des moins que rien ». « Marre de pas avoir été payées au mois d’avril ». C’est ce que disent, en continu, ces vendeuses du magasin de Barbès, en grève, sur le piquet, au petit matin, scandalisées par les pratiques du groupe Eram. Et pourtant, complète Samia, qui vient du magasin de Stains, « ce n’est pas non plus que l’on gagne des mille et des cents. Avec 20 ans d’ancienneté, avec mes primes du dimanche, je gagne 1500 euros ». « Et demain, on voudrait nous mettre à la rue ? », renchérit Hakima.

Des femmes, pour la plupart : vendeuses, caissières, attachées aux rayonnages. Elles ont parfois « plus de trente ans de maison », comme elles disent, et elles n’en reviennent toujours pas, de la déclaration de cessation de paiement de Eram et du redressement judiciaire. Ou plutôt si, et elles sont très en colère car elles se sentent flouées. C’est la raison pour laquelle le magasin de Barbès est fermé, jeudi, comme celui de Clichy-La Fourche. « A Stains, précise Samia, le magasin est ouvert. Enfin, façon de dire, ils ne sont que trois à travailler aujourd’hui : le directeur, son adjointe et un autre. Sans nous, les magasins ne peuvent pas ouvrir ». Sur plusieurs unités, les chefs ont mis la pression : c’est le cas du magasin de Diderot, où les salariées n’ont pas pu se mettre en grève. « Ça aussi c’est scandaleux », souligne une vendeuse de Barbès. « La grève, c’est un droit ».

Eram a donc concocté un plan social issu tout droit de la Loi El Khomri, qui prévoit qu’en cas de cession d’une entreprise, le racheteur peut licencier à sa guise. C’est donc 500 postes, sur les 1700 que compte l’enseigne, qui seraient menacés.

« Je ne comprends pas pourquoi ils ne peuvent pas tous nous garder, explique Mady, qui travaille depuis 35 ans à Barbès. Je suis manutentionnaire. Dans les années 1980, quand je suis rentrée, on était 50. Aujourd’hui, après le dégraissage de 2004 [lorsque Eram a racheté l’enseigne], on n’est plus que 5 en manutention. Et on nous dit qu’on est trop nombreux ? ».

Partout, les grévistes arborent des badges CGT, même si l’Intersyndicale est également intégrée par l’UNSA et la CFE-CGC, mais ni la CFDT, ni la CFTC ne participent. Jaffar, 26 ans d’ancienneté au magasin d’Argenteuil, venu avec d’autres grévistes, est bien conscient « qu’il faudra que l’on soit à la hauteur. Nous sommes unis, dit-il. C’est la seule façon de lutter contre la peur de perdre son emploi ».

Rémi Picaud, secrétaire adjoint de l’UL CGT Commerce de la capitale, dit qu’il « faut qu’Eram mette tous les moyens pour le PSE ».Ailleurs, même si tout le monde est très inquiet, des vendeuses disent qu’elles sont prêtes à se battre :« Nous, ça fait 35 et 34 ans que l’on travaille ici, à Barbès. On se connaît toutes. Si les syndicats appellent à la grève, on refera grève. C’est notre paie qui est en jeu ».

En soutien, il y a des salariés de la Fnac et de Monoprix, mais également des militants d’Ensemble, du PCF, du NPA. Ian Brossat, élu de Paris, ainsi que Caroline de Haas, candidate aux législatives dans le 18ème, sont invités à prendre le micro. C’est Philippe Poutou, venu pour le NPA, qui clôt le tour de parole des extérieurs. Il souligne la nécessité de créer « du lien entre les salariés en lutte, car il y a une course contre la montre (…) et peut-être la volonté des dirigeants de Tati de casser le mouvement et liquider l’affaire le plus vite possible. Donc [se pose la question de] comment en peu de temps les salariés peuvent se faire entendre et changer la donne : ça pose le problème du rapport de force, de comment dans le quartier il peut y avoir un comité de soutien, pour les salariés et, au-delà du quartier comment faire pour que des salariés d’ailleurs, de Vivarte ou de Vélib’, ceux qui sont en lutte, fassent la jonction, pour des rassemblements communs, pour gagner. Ça veut dire empêcher la liquidation, les fermetures de magasins et les licenciements. Il faut frapper fort rapidement, pour que la lutte prenne de l’ampleur, pour refuser les misérables indemnités de licenciements ». Les grévistes applaudissent.

Les métros aériens de la ligne 2 passent et repassent dans un bruit continu, mais personne n’y fait attention. Le piquet reste sur place, immobile, sur le trottoir du boulevard Rochechouart, au pied du Sacré-Cœur. Une touriste américaine et son mari demandent à passer, mais le rassemblement est compact. On l’invite à passer sur le trottoir d’en face, mais elle refuse : « qu’est-ce que c’est ? » demande-t-elle en indiquant les drapeaux. « C’est la lutte de classe, madame », lui dit-on. C’est bien dans la continuité de cette réponse et en élargissant les soutiens que les vendeuses, caissières et manutentionnaires de Tati, auront à inscrire leur combat, pour exiger zéro licenciement et le maintien de tous les emplois au repreneur.


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