Société

« Teach for capital »

« Teach for France », une machine à privatiser l’éducation

Publié le 3 septembre 2016

En cette rentrée, 30 contractuels étudiants de l’académie de Créteil sont recrutés pour deux ans par une association nommée « teach for France ». Les heureux élus ont été formés pendant cinq semaines en juillet par l’association. Une formation éclair dans le cadre idyllique de l’Institut européen d’administration des affaires (INSEAD) à Fontainebleau (Essonne), une école privée de gestion des affaires et de management. Leur mission est simple : enseigner dans les quartiers défavorisés pour promouvoir le leadership et faire le super prof dans les quartiers populaires. 

Elise Duvel

Qu’est-ce que Teach for France ?

« Teach for France » est une branche de « Teach for All », association originaire des Etats-Unis aujourd’hui implantée dans quarante pays. Fondée en 1990 par Wendy Kopp, son principe est simple : « Teaching is Leadership ! » Comprenons : « nous sommes directement les agents du capital ».

Leur site internet, publie les données issues de l’étude PISA montrant que le système français fait partie des plus inégalitaires. Il rappelle également les pénuries de professeurs notamment dans les Réseaux d’éducation prioritaire – un phénomène qui, d’après TFF, n’est pas dû à la suppression de 60 000 postes par Sarkozy et restés vacants sous Hollande, alors même que la pression démographique ne cesse de s’étendre, mais au manque de candidats pour ce métier.

Enfin, le réseau français nous vend un monde merveilleux qui découlera sans doute son action : « un jour, écrit-il, la réussite d’un enfant ne dépendra plus de son origine sociale »

L’association propose donc la solution miracle à toutes ces inégalités, des situations d’échec scolaire aux manques d’enseignants : envoyer pour deux ans de jeunes diplômés des grandes écoles, futurs cadres supérieurs, faire une sympathique expérience comme enseignant dans les établissements d’éducation prioritaire pour grossir le CV.

Vous avez dit à but non lucratif et en dehors de toute appartenance politique ?

Par ailleurs, Teach for all affirme que son réseau s’inscrit « dans une perspective d’intérêt général, à l’exclusion de tout but lucratif et en dehors de tout esprit d’appartenance philosophique, religieuse ou politique ». Hum...Voyons ça de plus près !

Maria Noland, anthropologue américaine, interviewéee parl’Humanité, s’intéresse depuis longtemps aux politiques éducatives dans son pays et partout dans le monde. Face au développement du réseau Teach for All (« l’enseignement pour tous ») dans l’Hexagone, elle a créé unepage Facebookintitulée « Stop TFF », TFF pour « Teach for France ». Ses rapports sont éclairants :

« Sa fondatrice, Wendy Koop, sociologue à l’université, développe les fondements de l’association dans le site : « Notre mission fondamentale est d’engager les futurs leaders de nos sociétés dans la lutte contre les inégalités à l’école ». « Nous croyons que le leadership est la clé pour transformer l’école, les systèmes et en fin de compte l’avenir des enfants ». Voilà le message martelé pour vendre son projet. Sauf qu’on découvre que pour s’implanter aux Etats-Unis, d’abord, « Teach for America s’est associé à de nombreux réseaux de « charter schools » gérés par le privé mais financés par l’argent public. Je pense au réseau « charters Kipp ». Il appartient à l’époux de Wendy Kopp, la présidente de TFA. Les charters signent des contrats de recrutement avec TFA, qui leur garantit un flux constant d’enseignants bon marché. Dans ces charter schools, une journée typique de travail peut durer jusqu’à 10 heures. Ces établissements ne s’intéressent ni au développement de la personne ni à celui du citoyen. Ils spéculent sur la réussite aux examens puisque les dotations qu’ils reçoivent dépendent du taux de réussite ».

Voyons maintenant les fondateurs de Teach for France. Comme le souligne L’Humanité dans cet article, « Teach for Francea vu le jour en mai 2015 sous la houlette de Nadia Marik-Descoings, l’ex-femme de Richard Descoings, le directeur de Sciences-Po Paris mort à New York en 2012. Elle a été son bras droit à Sciences-Po, où elle avait en charge les partenariats financiers avec les entreprises, les relations avec les collectivités publiques et les donateurs… Un réseau de relations idéal. L’organisation reste très discrète sur ses ressources et partenaires, sur son programme de formation, tant sur son site Internet que sur sa page Facebook, pourtant très prolixe en discours. »

« Teach For France est un programme de sélection et de formation des meilleurs profils issus de l’ESCP (école de commerce), de Sciences-Po Paris, de Centrale, de l’École nationale supérieure-ULM », peut-on y lire. On y apprend également que ces professeurs « hors statut » seront accompagnés par plusieurs tuteurs, dont un « leader mentor » issu du monde de l’entreprise.

Les multinationales sont ravies, c’est pourquoi elles s’empressent de financer ce réseau. Maria Noland donne un exemple cinglant : « le cabinet d’affaires et de conseil McKinsey Company, implanté dans des dizaines de pays dont la France, est l’un des principaux donateurs. Il est à la fois capable d’analyser ce qui ne va pas et d’avancer des solutions. Ainsi, la création de Teach First en Grande-Bretagne a suivi la publication d’un rapport sur les inégalités scolaires signé par McKinsey Co. En Belgique, la compagnie vient de participer à l’élaboration d’un rapport facturé 38 ?000 euros au gouvernement. Et a inspiré la réforme de l’éducation. Des cadres dirigeants des entreprises pilotent les réseaux locaux. Bernard Ramanantsoa, administrateur de Teach for France, a travaillé avec le cabinet McKinsey Co. Il fréquente également les cabinets ministériels et la haute fonction publique comme conseiller. Laurent Bigorgne, le vice-président de Teach for France, est aussi un proche du pouvoir nommé par l’ancienne ministre de l’Enseignement supérieur au comité Sup’Emploi. Il dirige l’Institut Montaigne, un think tank ouvertement néolibéral et favorable à la réduction du budget de l’éducation. »

Tout cela, c’est sans compter les donateurs privés et « discrets » de cette association tels que les multinationales.

Le gouvernement n’est pas en reste et accompagne activement Teach for France

Dans tout ce business libéral de l’éducation, le gouvernement accompagne, pieds et mains liés.

Déjà, le financement d’activités péri-scolaires financées par des entreprises privées n’est pas si nouveau. Le géant Total a signé un accord-cadre en 2013 avec le Ministère de la Jeunesse et des Sports prévoyant un « financement des activités culturelles en dehors du temps scolaire, notamment pour accompagner la réforme des rythmes éducatifs dans le premier degré ». En contre-partie, Total fait sa publicité auprès des enfants sans bien sûr mentionner son implication avec les dictatures, les affaires de corruption ou encore de pollution. Le gouvernement juge donc que Total est un parfait exemple pour la jeunesse de ce pays.

De plus, l’Éducation nationale est une fonction publique d’État et c’est donc bien le gouvernement qui a accepté le recrutement de ces contractuels très spéciaux. En effet, le rectorat de l’académie de Créteil, laquelle explose déjà le nombre de contractuels, a trouvé bon « d’embaucher » ces nouvelles recrues formatées par un réseau néo-libéral, alors même qu’en cette rentrée, sur 3800 contractuels, 2500 ne sont pas encore affectés au 31 août.

Teach for France, un véritable poison pour l’éducation nationale

L’entrée de ces 30 personnes dans les établissements scolaires signifie d’abord le début de la privatisation et la marchandisation de l’Éducation nationale déjà bien affectée par les différentes réformes. Tout d’abord, le gouvernement entend soumettre les enseignants à des méthodes de gestion managériale puis maintenant, c’est au tour des entreprises privées de faire leur entrée par la petite porte dans nos écoles à travers ce réseau. En effet, on parle bien d’entreprises privées qui financent des formations de professeurs destinés à enseigner deux ans dans des écoles publiques.

Ce réseau veut également nous faire croire qu’il serait possible de former un professeur en cinq semaines et que les titulaires formés seraient alors obsolètes, inutiles, renvoyés à l’âge de pierre. Non, pour apprendre à enseigner, il faut plus de cinq semaines.....les enseignants valent plus que cela. Il manque des enseignants ou bien le métier n’attire pas, argumente Teach for France sur sa page d’accueil. Soit. Et bien, commençons peut être par revaloriser le statut d’enseignant, augmenter sa rémunération et en finir avec les contre-réformes dans l’éducation qui cassent les conditions de travail.

Ce n’est donc pas offrir une éducation au rabais par des personnels peu formés, qui par ailleurs délivrent un message idéologique clair, celui de l’idéologie dominante, qui permettra aux élèves de recevoir un enseignement de qualité. Ce n’est pas en envoyant des individus explorer les enfants des quartiers populaires, qui doivent être sauvés par les méthodes de gestion commerciale et par l’idéal capitaliste tout en nous vantant l’école de l’équité. On croit rêver.

Mais refuser cette privatisation qui ne dit pas son nom, c’est refuser la fonction actuelle de l’école, une fonction qui sert à reproduire les classes sociales et à les légitimer. L’école, dans cette société, divise , sépare et produit les classes sociales. Et parce que l’école reproduit les classes sociales, elle est à deux vitesses.

Pour combattre cette école, ce ne sera certainement pas à coups de privatisation, de jeunes diplômés issus des grandes écoles, futurs cadres supérieurs . Pour construire une école de l’égalité, cela passera par un renversement de cette société qui produit les classes sociales. Et pour la renverser, il faudra s’unir pour lutter ensemble contre cette société et son monde.