Interview

« Teachers spring » : le printemps des profs aux Etats-Unis

Charlie Post

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« Teachers spring » : le printemps des profs aux Etats-Unis

Charlie Post

Au printemps 2018, une vague de grèves enseignantes touche les écoles publiques américaines. Le « Teachers Spring », après plusieurs années d’atonie sociale et de coupes budgétaires drastiques dans l’Education Nationale, va modifier le paysage politique et ouvrir de nouveaux horizons au sein de la gauche américaine. Retour sur la mobilisation avec Charlie Post, professeur de Sciences Sociales à l’université de New York.

En février 2018, les enseignants de l’Etat de Virginie occidentale (côte Est) créent la surprise en lançant un mouvement de grève qui dure près de deux semaines. En mars, un mois plus tard, la mobilisation gagne l’Etat du Kentucky, de l’Oklahoma, de l’Arizona et de la Caroline du Nord, et dure jusqu’en avril. Après plusieurs années d’atonie sociale dans le secteur de l’éducation publique américaine, ce qu’on a appelé le « Teachers Spring » (« printemps des profs ») a bouleversé le climat politique et ouvert de nouveaux horizons au sein de la gauche américaine et du mouvement syndical, en réactivant notamment l’option d’un militantisme de lutte et la méthode de la grève. Pour analyser les perspectives politiques ouvertes par le « Teachers Spring », Paula Varela, enseignante-chercheuse en Sciences Politiques de l’Université de Buenos Aires, militante au PTS donne la parole à Charlie Post, militant socialiste et professeur à la CUNY, l’Université de New York.

P.V Le « printemps des profs » a obligé la gauche américaine à parler à nouveau de « classe ouvrière » aux Etats-Unis et à débattre de sa situation économique et sociale mais aussi de son état de conscience politique. C’est une très bonne chose. Qu’est ce qui a fait la spécificité de cette mobilisation du « Teachers Spring » ? Quelles différences avec les précédentes luttes de travailleurs ?

Ce « Teachers Spring » se distingue des luttes qui lui ont précédé durant ces 40 dernières années. D’abord parce que ces grèves enseignantes étaient illégales. Toutes ont passées outre les lois fédérales qui restreignent le droit de grève des travailleurs du secteur public. Pratiquement tous les Etats les interdisent. Seuls l’Illinois et la Californie permettent encore aux fonctionnaires de faire grève contrairement aux Etats du Sud ou à New York où s’applique le « droit au travail ». Ces enseignants auraient pu être licenciés en masse, la justice aurait pu publier des décrets contre la grève et ils auraient fini en prison. Malgré ces risques, ils ont fait grève et ont tenu bon.

Les grèves ont été lancées par des regroupements organisés à la base des syndicats, plus ou moins constitués – forts en Virginie occidentale, en Arizona, plus faibles en Oklahoma, dans le Kentucky et en Caroline du Nord – et qui ont réussi à s’ancrer dans les écoles. Ces coordinations de représentants d’école, ont préparé ces grèves pendant des mois, organisant des actions, et appelant à des grèves sans l’autorisation officielle de leurs organisations syndicales. Là où ces grèves n’étaient pas soutenues, comme c’était le cas en Virginie Occidentale, ces coordinations se sont opposées aux directions des organisations syndicales. En Arizona, elles ont simplement imposé à leurs directions syndicales de les soutenir.

P.V : mais les enseignants étaient-ils bien conscients des risques encourus ?

Clairement, oui. Mais je crois qu’ils pariaient aussi sur le fait, en particulier en Virginie Occidentale, que la pénurie de professeurs et la difficulté du recrutement, en raison de salaires ridiculement bas, rendaient compliqués leurs licenciements. Même si le cout de la vie y est beaucoup moins élevé que dans certaines grandes villes, comme New York, Chicago ou Los Angeles, les enseignants ont du mal à joindre les deux bouts. La pénurie de professeurs est très importante, en dépit de l’abaissement des critères de recrutement. Il aurait donc été difficile de les remplacer.

Ils pouvaient aussi compter sur le soutien, au moins en Virginie Occidentale, des personnels non-enseignants des écoles, notamment des conducteurs de bus scolaires. A la différence de New York, la plupart des enfants de Virginie, où il y a très peu de transports en commun et pas de métro, n’ont pas d’autres choix que de prendre le bus pour aller à l’école. Le bus est donc indispensable. Et les conducteurs difficilement remplaçables.

P.V Qu’est ce que ce « teachers spring » change du point de vue du mouvement ouvrier aux Etats-Unis ?

La nouveauté, c’est qu’il s’agit de la première vague de grèves depuis les années 1970 : à l’époque, il y avait une émulation sociale, les méthodes d’une grève inspiraient et donnaient lieu à d’autres grèves. Je ne serais pas étonné si le mouvement de grève reprenait dans les écoles pour l’année scolaire 2018-2019. Car, et c’est certainement l’élément le plus important, dans deux de ces conflits les enseignants ont obtenu la satisfaction de leurs revendications et ont gagné cette lutte. Dans l’Etat de Virginie Occidentale, le gouverneur républicain Jim Justice, un milliardaire qui s’est enrichi dans l’extraction du charbon, accorde après 5 jours de grève des augmentations de 5% des salaires pour les enseignants et de 3% pour le reste du secteur public. Alors que les syndicats appellent à la reprise du travail, les enseignants décident de poursuivre le mouvement pour obtenir les 5 % d’augmentation pour l’ensemble des fonctionnaires. Le gouverneur cède et c’est une victoire incontestable pour les enseignants de Virginie qui donne des envies à leurs collègues des Etats voisins. Dans l’Oklahoma et en Arizona, les grèves massives aboutissent également à des augmentations de salaire. Dans le Kentucky, la Caroline du Nord et le Colorado, où le mouvement est plus disparate et les protestations limitées à des journées d’action, de nouveaux mouvements sont attendus pour cette année.

On pourrait évidemment se rappeler de la victoire partielle qu’avait obtenue la grève des enseignants de Chicago en 2012. Mais en réalité, depuis 1997, et la grève des salariés du transporteur UPS, résultat de 30 ans d’organisation par les militants du regroupement « pour un syndicat démocratique » au sein de la centrale syndical Teamsters, nous n’avions pas vu une telle victoire d’une lutte de travailleurs aux Etats-Unis. Ces grèves enseignantes étaient illégales, non-autorisées et elles ont généré une vague de grève qui ont gagné. Je pense que cela change beaucoup de chose pour la gauche radicale et le mouvement ouvrier en général.

Aujourd’hui les bureaucrates syndicaux, en particulier dans les syndicats d’enseignants, craignent pour leurs postes. Je parle de la Fédération Américaine des Enseignants (American Federation of Teachers AFT) qui regroupe la plupart des écoles des districts urbains, comme à New York ou à Chicago. C’est aussi cette fédération qui organise de nombreux travailleurs des universités publiques, comme à l’Université de New York City (CUNY) où je travaille. L’AFT regroupe aussi l’Association de l’Education Nationale (National Education Association), qui est bien plus grande. Au départ, ce n’était pas un syndicat mais une association professionnelle. Dans les années 1950, l’Association est devenue un syndicat qui, dans les années 1960, est devenu une organisation concurrente de l’AFT. Aujourd’hui, l’Association est très présente dans les écoles de banlieues et dans certaines universités. Sa bureaucratie cherche à placer ses membres aux postes clefs là où elle le peut alors qu’en Virginie Occidentale par exemple, l’association a peut-être un ou deux membres, pas plus. Ce qui explique qu’elle y soit plus faible et que les grèves s’y soient déclenchées.

Le discours des dirigeants syndicaux de l’éducation est aujourd’hui de dire « Evidemment, ces grèves donnent des idées », mais ils essayent toujours de placer que « ça ne peut pas marcher dans mon district ». Par exemple, la direction de la branche de l’AFT dans l’Etat de New York déclare « c’est super. On les soutient etc… » mais il y a plusieurs articles dans le journal du syndicat, The Clarion, qui cherchent à démontrer pourquoi on ne peut pas faire la même chose à New York.
C’est vrai que ça sera beaucoup plus difficile de refaire cette grève des enseignants dans un Etat où on négocie au rabais, où la bureaucratie est très présente et où les réformes sont menées au niveau du district, voire de l’université et pas au niveau de l’Etat. Mais pour moi, l’existence de ces grèves enseignantes nous donne l’opportunité de dire, au moins au sein de nos organisations syndicales « Parlons de ce que nous pouvons faire pour obtenir ce que nous voulons ». Et je sais que des militants du « Movement of Rank and File Educators », qui interviennent au sein de la United Federation of Teachers, ont mené une campagne qui envisage de lancer un mouvement de grève audacieux.

Dans l’Etat de New York, contrairement à la Virginie Occidentale, les militants syndicaux sont d’une grande passivité et la bureaucratie y est beaucoup plus forte. La United Federation of Teachers de l’Etat de New York est l’un des plus grands syndicats locaux du pays qui compte 90 000 enseignants et 50 000 travailleurs des écoles, soit 140 000 membres environ, et près de 300 à 400 permanents du syndicat par lesquels il faut passer pour obtenir n’importe quelle revendication. Ce sont les principaux obstacles pour lancer des luttes. Mais je ne pense pas qu’ils soient un obstacle impossible à surmonter.

P.V : Les grèves enseignantes ont surtout touché des Etats républicains. Est-ce en rapport avec le mécontentement généré par le gouvernement Trump ? Ou cela s’explique-t-il uniquement parce que les directions syndicales y sont beaucoup plus faibles ?

Dans l’Etat de Virginie Occidentale, de nombreux enseignants ont voté pour Donald Trump. Cet Etat est très intéressant pour comprendre ce qui est en train de se jouer au niveau politique aux Etats-Unis. En mai 2016, Bernie Sanders a battu Hilary Clinton à la primaire démocrate, organisée en Virginie occidentale. Il a reçu près de 60% des voix, et gagné dans pratiquement tous les districts. Quatre ou cinq mois plus tard, pour les élections présidentielles, les électeurs de Virginie ont massivement voté pour Trump. Les enseignants qui ont voté pour Trump se sont aussi mis en grève parce qu’ils avaient le sentiment que Trump était à la maison Blanche depuis un an mais qu’il n’avait rien fait pour eux ni pour l’industrie du charbon.

Les enseignants de Virginie Occidentale, en particulier dans le sud de l’Etat, font face aux effets sociaux de l’effondrement de l’industrie du charbon. Ils gèrent des enfants dont les parents sont accros aux opiacés, et qui sont élevés par leurs grands-parents. C’est un problème auquel les enseignants des écoles des grandes villes sont confrontés depuis des années avec leurs élèves issus des classes populaires et des catégories ségréguées. Ces problèmes sont assez récents dans les régions moins urbaines et ils touchent désormais des enfants dont les pères, après 10 ou 15 ans de prospérité dans le secteur du charbon, pouvaient ramener 100 000 dollars par an en faisant des heures supplémentaires et se retrouvent aujourd’hui au chômage. Face à cela, beaucoup ont cru aux promesses de Trump et sont aujourd’hui déçus. Les enseignants de ces Etats cumulent aussi souvent 2 ou 3 emplois, et sont généralement très endettés.

Cette grève est le résultat d’une déception exprimée envers Trump et la faiblesse des directions syndicales, mais aussi de la présence, notamment en Arizona, en Virginie Occidentale, de petits groupes de militants socialistes, des camarades de la gauche des Socialistes démocrates d’Amérique (DSA). Ils peuvent avoir des illusions concernant le Parti Démocrate et la transition vers le socialisme, mais ils tiennent une position extrêmement claire vis-à-vis de la bureaucratie syndicale, revendiquent l’auto-organisation, et sont aujourd’hui très investis dans la politique électorale. Cela, combiné à la désaffection et à la faiblesse des organisations syndicales bureaucratisées, a rendu possible le déploiement d’une telle rupture avec Trump et le gouvernement républicain.

Dans les Etats où le Parti Démocrate est majoritaire, il dépend largement du mouvement ouvrier. Pas tant du point de vue financier que du point de vue des organisations syndicales, en particulier dans le secteur public, puisque ce sont les seules organisations à fournir des militants pour faire le porte-à-porte et aller chercher les voix des électeurs. Le Parti démocrate s’est rendu compte en 2016 que là où ce lien avait été rompu, dans les Etats clefs du centre des Etats-Unis, il avait perdu, de peu, contre Trump. Dans l’Etat de New York, les démocrates dépendent des syndicats de la construction AFL Craft Unions, et des syndicats du secteur public pour être réélus. C’est en partie la raison pour laquelle ils sont hostiles à toute mesure qui pourrait fragiliser les syndicats de fonctionnaires. Cela explique aussi, en partie, pourquoi ces directions syndicales sont si conservatrices : tous leurs espoirs reposent sur cette alliance avec les démocrates et non dans des perspectives de lutte.

P.V : Les enseignants sont un secteur à part de la classe ouvrière car ils ont une relation particulièrement forte avec la communauté, avec les parents. Pensez vous que cette vague de grève puisse avoir un impact au sein du secteur privé, en particulier dans l’industrie ?

Dans de nombreux Etats, comme en Virginie, les travailleurs des télécommunications organisés dans le syndicat Communication Worker of America (CWA) ont apporté leur soutien aux enseignants. Le CWA est plutôt à gauche. Il s’engage souvent dans des grèves conventionnelles et a connu en son sein des groupes revendiquant l’auto-organisation. Donc oui, il y a un impact et des liens qui se créent. En 2016, sur la côte Est, une importante grève dans les télécoms a connu une victoire partielle. Mais pour qu’il y ait un véritable impact et un effet d’entrainement au sein du secteur privé, il faut encore développer les groupes d’opposition et les courants promouvant l’auto-organisation au sein des syndicats.

Aujourd’hui, là où c’est le plus probable qu’il y ait des remous c’est au sein des travailleurs du transporteur UPS. « Teamsters for Democratic Union », les Teamsters pour des syndicats démocratiques, y sont un courant puissant et gagnent de l’influence à partir du mécontentement exprimé à l’égard de la direction du syndicat Teamster. La bureaucratie des Teamsters négocie tout au rabais, en particulier les salaires, les conditions de travail pour les salariés à temps partiel qui effectuent le tri dans les entrepôts, et les pensions de retraites qui sont un enjeu pour les conducteurs. Autrement, et malheureusement, il n’y a pas vraiment d’opposition organisée au-delà de quelques réseaux de sites internet, pour la plupart tenus par des retraités de l’industrie automobile.

Chez les sidérurgistes, qui regroupent bon nombre des ex-syndicats du CIO, il n’y a pas eu d’opposition depuis 1978 ou 1979, époque d’Ed Sadlowski, représentant de district, militant de gauche, opposé aux contrats de cinq ans, aux engagements de non-grève. Il ne se passe pas grand-chose dans ces syndicats. La grande question est de savoir quel effet la lutte des enseignants va avoir sur les personnes essentiellement non syndiquées de l’industrie. A ce stade, il est difficile de prévoir… Un de mes camarades est allé les interviewer, et beaucoup d’entre eux ont été très enthousiastes à propos des grève enseignantes, mais cela ne se traduit pas encore dans les faits. Là où je pense que cette grève peut avoir un effet très positif, c’est dans les syndicats d’infirmières, qui parlent, eux, de lancer des mouvements de grève.

Ce qui est intéressant, c’est que beaucoup de jeunes membres de la DSA (Democratic Socialist of America) s’intéressent beaucoup au secteur de la logistique. Ce sont des emplois vraiment merdiques. Vous travaillez 50, parfois 60 heures par semaine. Vous gagnez à peine assez pour joindre les deux bouts. Les conditions de travail sont terribles et pour que les gens envisagent de faire grève, il faut un engagement à très long terme et un ensemble solide de militants avec une organisation politique derrière eux. Une chose est sur, que ce soit syndicalement ou politiquement, c’est qu’il y a eu une plus grande activité militante au cours des deux dernières années.

Propos recueillis par Left Voice. Trad. Nina Kirmizi

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