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Travailler dans une scierie : précarité et petits salaires

Témoignage. « Dans les scieries il n’y a pas de syndicat, c’est pour cela qu’on ne peut rien dire »

Publié le 21 novembre 2016

La forêt des Landes de Gascogne, située en Aquitaine dans la région de la Gironde, est la plus grande forêt artificielle d’Europe. Constituée principalement de pins maritimes, son exploitation est un pilier fondamental pour l’économie de la région. Un des secteurs les plus importants dans l’industrie du bois est celui de la scierie, lieu où se font les premières transformations du bois pour le marché. Comme on peut l’imaginer, travailler dans une de ces usines n’est pas plat de bon goût. Comme dans n’importe quelle usine, le travail est physique, bruyant, les conditions de sécurité sont déplorables. Et tu ne peux que sentir que tu fais cadeau de ta force de travail.

Agustin, fils d’ouvrier

Les différents processus de transformation du bois vont de la plantation au séchage, en passant par la coupe, le transport et le sciage. La plantation des arbres consiste simplement à planter les pins ou à les replanter dans une zone anciennement exploitée. Une fois leur taille adéquate atteinte, l’arbre est abattu. L’abattage peut s’effectuer soit manuellement, soit mécaniquement, l’arbre est coupé à la base pour provoquer sa chute, et ensuite permettre le retrait du site et son exploitation. Le transport, comme son nom l’indique, consiste à transporter les arbres déjà coupés jusqu’à la scierie soit par le fleuve, si la scierie se trouve proche d’un cours d’eau, soit par transport routier. Une fois arrivé à la scierie, c’est le sciage, qui consiste à scier les troncs pour obtenir les planches qui serviront à fabriquer des meubles ou d’autres biens. Enfin, le séchage consiste à empiler les planches pour que le bois devienne uniforme et de bonne qualité. Les planches sont transportées à l’aide d’un tapis roulant jusqu’au lieu où elles seront empilées pour sécher.

C’est habituel dans ce type d’usines qu’il n’y ait pas de pauses, parce que le tapis roulant doit tourner sans arrêt du début de la matinée jusqu’à la fin de la journée. Tous ces efforts excessifs que fait l’individu, de manière répétitive et continue, provoquent à terme chez les ouvriers des maladies de type musculo-squelettiques, qui affectent muscles, tendons, nerfs ou articulations et entraînent des tendinites ou de l’arthrite. Ces maladies pourraient être évitées avec la réalisation d’une pause ou bien l’utilisation d’outillage mécanisées, qui permettrait à l’opérateur de porter les planches d’un lieu à l’autre à moindre effort, mais qui demande un investissement de capital et dans la plupart des cas n’apporte pas de bénéfices au patron.

À cause de ces mauvaises conditions de travail, beaucoup d’employés sont dans l’obligation d’arrêter temporairement leur travail, parce qu’ils ont été touchés par l’une de ces maladies. Sans compter les dégâts psychologiques engendrés par la peur que cette maladie, qui a été causée par le travail répétitif, devienne une excuse pour l’employeur de mettre fin au CDI en disant que l’ouvrier est inapte à ce poste de travail.

Le fait qu’il s’agit d’un travail qui ne nécessite pas de formation professionnelle spécifique fait que beaucoup de travailleurs s’intéressent à ce travail, ce qui, du fait de la concurrence entre ces travailleurs, tire les salaires à la baisse, souvent le minimum permis par l’État, le SMIC. Cette concurrence donne un énorme pouvoir au patron. De mon point de vue c’est quelque chose d’injuste, car il ne faut pas oublier que même si c’est un travail qui apparemment n’a pas d’importance, la fatigue que ces ouvriers subissent est telle qu’une fois la journée finie, ils n’ont envie que de manger et dormir. L’ouvrier est réduit à une simple bête de charge, un appendice de la machine.

Cela peut paraître surréaliste, mais voilà le témoignage d’un de ces travailleurs afin qu’il nous explique son expérience dans une de ces usines.

Quelles sont vos tâches à la scierie ?

Mon travail consiste à transporter les planches en bois du tapis roulant jusqu’à l’endroit pour le séchage.

On a compris que le travail est très dur. Est-ce que vous pourriez brièvement nous raconter une de vos journées ?

Ma journée commence à 8h du matin jusqu’à 17h30 de l’après midi, en faisant une pause d’une heure trente, de midi jusqu’à 13:30. Le matin et l’après midi on ne fait pas de pause, et si jamais on doit aller aux toilettes, le chef nous le reproche. On ne peut même pas fumer une clope tranquillement.

Si une machine s’arrête et doit être réparée, le chef nous dit de rentrer à la maison jusqu’à la journée suivante et on doit récupérer 15 minutes tous les jours pour rattraper le temps perdu, comme si c’était de notre faute.

Est-ce que vous vous êtes déjà senti humilié dans votre travail ?

Oui. Mis à part le fait de ne pas pouvoir aller aux toilettes ni fumer une cigarette, en été on est au pied des machines quand la chaleur est insoutenable. Pour pouvoir mener une bonne cadence, le patron nous avait demandé si on voulait changer d’horaire et rentrer plus tôt, pour éviter les heures où la chaleur est la plus intense. Malheureusement il y a eu deux camarades qui contrôlent les machines qui se sont opposés. Un exemple de plus que montre le pouvoir nul qu’ont les ouvriers pour décider de leur propre travail. Dans les scieries il n’y a pas de syndicats, c’est pour cela qu’on ne peut rien dire.

Quel était votre état de santé avant de travailler dans la scierie ? Et après ?

Avant de commencer le travail à la scierie, mon état de santé était bon, pas comme un sportif de haut niveau mais je n’avais aucune maladie. Puis à force de travailler ici, j’ai eu une grosse douleur au bras qui m’empêchait de dormir et j’ai été obligé de prendre des calmants. Je croyais que c’était normal, que j’allais ressentir cette douleur jusqu’à que ce je m’habitue, mais non. Maintenant je suis en arrêt maladie pour accident de travail, car un jour au travail j’ai commencé à avoir une douleur insupportable à l’épaule et on m’a diagnostiqué une tendinite.

Pendant mon arrêt je suis allé à l’usine pour parler avec le chef, et aussi pour lui donner les attestations du médecin. Je lui ai demandé s’il y avait un autre poste pour moi car je ne savais pas si la tendinite allait arrêter de me causer des problèmes. Il m’a répondu qu’il n’y avait pas d’autre poste et qu’à mon retour j’irai voir un médecin payé par l’entreprise pour qu’il fasse un diagnostic et prenne la décision de continuer ou non mon contrat.

Cela n’est qu’une histoire de vie banale, mais très répandue d’un ouvrier. Des êtres humains jetables. « On se sert de nous, on use nos corps et notre santé telle une machine dont on ne prend pas soin, et on nous jette après. Un autre prendra le relais et sera à son tour usé, abîmé, jeté… »