Jeunesse

Une délégation étudiante en soutien aux grévistes du Havre

Témoignage. De Paris au Havre, étudiants et Nuit Debout solidaires des travailleurs en lutte

Publié le 27 mai 2016

Depuis le début du mois de mars, Le Havre a été une des villes les plus mobilisées. La grève et le blocage dans les raffineries et dépôts pétroliers ces derniers jours ont complété le tableau d’une zone industrielle en ébullition contre la loi Travail et les projets du patronat. Avec quelques étudiants de région parisienne (de Paris 1, Paris 6, Paris 8, Evry et l’EHESS), et un membre de la Commission Grève Générale de Nuit Debout, profitant du fait que nos facs commencent à fermer et nos partiels à se terminer, nous avons décidé de nous rendre dans cette ville où non seulement des secteurs stratégiques de l’économie du pays sont entrés dans la bataille, mais où la coordination de ces secteurs, au sein d’une Assemblée Générale interprofessionnelle, est à l’ordre du jour. Retour sur une journée de soleil dans la capitale de la grève.

Sarah Carah

Roulements de tambour



Après une journée bien commencée par le blocage du pont de Normandie et de celui de Tancarville et une « opération escargot » sur la route, nous nous sommes rendus au rendez-vous de la manifestation. Secteur après secteur, les travailleurs arrivent en cortège. Centrale thermique EDF, hôpitaux, Pole Emploi, cheminots, jeunes étudiants et lycéens... les cortèges se structurent, parfois au rythme des caisses claires pour rythmer la marche. Mais les grands attendus ne sont pas encore là, ils arrivent quelques centaines de mètres après le début de la manifestation. Ce sont les dockers, qui arrivent, tous en gilet rouge, derrière une grande banderole.


La marche est impressionnante de force. L’animation se fait aux pétards et aux fumigènes : la classe ouvrière marche sur l’Hotel de ville, et ça doit se savoir.

Nous qui avions l’habitude des manifestations parisiennes où même finir une manifestation à son point d’arrivée est devenue compliqué du fait des gaz, nous profitons avec plaisir de l’ambiance du Havre. Nulle besoin de masque ou de foulards, nulle besoin de service d’ordre. Comme quoi, lorsqu’il n’y a pas de barrage de police installé à chaque coin de rue, la manifestation se passe bien. Dans les rues de la ville, les passants applaudissent et les voitures klaxonnent, preuve que la grande majorité de la population de la ville est au côté des grévistes, contrairement à ce que cherche à prétendre le gouvernement.

La manifestation se termine par quelques prises de paroles des représentants syndicaux des différents secteurs. La place de l’Hôtel de ville est pleine à craquer et les différents cortèges s’entassent. L’intervention d’un délégué CGT de la centrale nucléaire de Paluel est particulièrement applaudie : « Hier on a voté 24 heures d’arrêt de travail. Cette nuit le quart de nuit à Paluel a fait 95% de grévistes avec des baisses de charge. Ce matin partout sur le territoire français, les 19 centrales nucléaires sont en grève, avec des blocages et des baisses de charge. 10.000 mégaWatts de moins sur le réseau ! »


Les camarades de l’union locale de la CGT du Havre nous invitent à prendre la parole. Notre intervention, que nous avions préparé collectivement avec les camarades étudiants et le camarade de la commission Grève Générale de Nuit Debout Paris, est énormément applaudie, plus que nous ne l’imaginions. Nos facs sont fermées, mais notre mobilisation peut décidément se poursuivre sur les piquets de grève !


Alors que je fais cette prise de parole, je me demande : les travailleurs du Havre ou d’ailleurs ont-ils vraiment conscience du sentiment de fierté qu’ils nous inspirent lorsque nous nous permettons de les appeler camarades, et de la puissance que nous pouvons avoir, tous ensemble ? Depuis le 9 mars mobilisés sur nos universités, nous pouvons être fiers en tant qu’étudiant d’avoir tenu, de n’avoir pas laissé une minute de répit au gouvernement et au patronat. Mais il nous a manqué la force de la grève des travailleurs, celle qui bloque réellement l’économie du pays, qui coupe le robinet des profits en fermant les raffineries, les centrales électriques ou les gares. Cela conforte les décisions qui avaient été prise lors de nos coordinations nationales étudiantes, qui regroupaient les mandatés des assemblées générales des universités : s’adresser aux travailleurs et à leurs organisations pour organiser les journées de mobilisations ensemble et bâtir un plan d’action en commun, prendre à notre compte les revendications des travailleurs en lutte contre le décret-socle à la SNCF ou le plan Hirsh dans les hôpitaux, construire la solidarité concrète pour faire tenir la grève. De Paris au Havre, nous pouvons renforcer cette solidarité, en remplissant les caisses de grève, en donnant un coup de main sur les piquets de grève ou en diffusant des tracts à destination des usagers.

Le Havre : un exemple à suivre en termes de coordination



Pour cela, il va nous falloir renforcer encore la coordination entre les différents secteurs, en discutant concrètement avec tous les travailleurs. De ce point de vue, le Havre est là aussi une ville à l’avant-poste. Après la manifestation, une assemblée générale interprofessionnelle est appelée, à la Maison des syndicats du Havre. Nous y sommes invités, et l’hospitalité des havrais nous propose même de nous installer à la tribune ! La salle est comble, près de 150 personnes s’y installent, jusqu’à devoir suivre l’AG depuis la porte car elle manque de place. Les différents secteurs expliquent la situation de la grève sur leur lieu de travail.

Au dépôt pétrolier de la CIM (1), qui se trouve au cœur de la zone industrielle du Havre, le piquet de grève tient toujours. Jour et nuit, des travailleurs non seulement de la CIM mais aussi d’autres entreprises se relaient pour tenir le piquet. La veille, les travailleurs craignaient une intervention de la police, du renfort a été appelé, et plus d’une centaine de soutien était arrivé ! L’intervenant de la CIM explique à l’AG que si le piquet tient encore un peu, ce sont les arrivées de carburants des aéroports d’Orly, du Bourget, de Charles de Gaulle, de Munich, Dusseldorf et Bruxelles qui seront stoppés ! La direction de la CIM cherche à négocier pour qu’au moins les aéroports ne soient pas touchés, mais la réponse des grévistes est claire, c’est non.

Patrick Colibert, dit « Coco », délégué du personnel à la CIM, fait le point sur la grève en cours à la CIM :

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A l’AG, on discute de la manière la plus efficace de répartir les forces. Les dockers soutiennent le blocage de la CIM, tandis qu’un autre secteur de travailleurs peut aller soutenir les camarades d’Exxon (raffinerie à Notre Dame de Gravenchon), où la grève a été très dure à tenir du fait de la violente pression de la part de la direction. Pas question de dénigrer les camarades qui ne parviennent pas à tenir la grève dans leur boîte, « nous sommes dans l’unité depuis le 9 mars », rappelle un camarade. Chacun cherche à trouver les solutions pour que la mobilisation se poursuive et se généralise.

Toutes les interventions possèdent un fil rouge : il faut continuer, ne rien lâcher, et généraliser la grève. De la mobilisation contre la réforme des retraites en 2010, pendant laquelle le Havre avait déjà fait preuve de sa combativité, un enseignement a été tiré : la mobilisation ne peut pas compter uniquement sur la force de frappe des raffineurs. Leur capacité à installer la pénurie d’essence dans le pays, quoique très puissante, ne peut pas suffire pour faire reculer le gouvernement. C’est pourquoi la question de la coordination est fondamentale.

La deuxième question qui se pose, c’est la suite. Pour l’instant, aucune date nationale n’est prévue centralement d’ici le 14 juin, où une manifestation nationale est en train d’être organisée à Paris. Des travailleurs s’interrogent sur le fait que cette date serait dans trop longtemps, et qu’il va être difficile de tenir la grève dans certains lieux de travail. Ne faudrait-il pas en appeler aux confédérations pour qu’elles appellent à une date dès la semaine prochaine ? En attendant le 14, toute une semaine de mobilisation est donc prévue de manière coordonnée sur le Havre. De nouvelles Assemblées générales et prises de paroles vont être organisées sur les entreprises, pour « continuer à convaincre, expliquer la loi » auprès des collègues. Mardi, une après-midi « Hôpital Debout » est organisée. Mercredi, tous se rassembleront pour devant le tribunal pour soutenir un camarade inculpé pour une action organisée dans le cadre de la mobilisation. Et jeudi, nouvelle journée de grève sur toute la ville, conclue par un meeting. Au Havre, on ne lâche pas l’affaire !

Face à la propagande du gouvernement, « preneurs d’otage » et « casseurs », main dans la main !



Les pressions des directions et la répression d’Etat commencent à se faire sentir de plus en plus fortement, alors que les jours passent. A Exxon, la direction envoie des cadres pour faire pression, qui prétendent que les actionnaires vont partir si la grève se poursuit. Les CRS sont installés devant la boîte jour et nuit, et Exxon aurait porté plainte contre l’union locale CGT d’Harfleur car elle aurait organisé...un feu sur le rond point ! Dans différentes entreprises, les directions remplacent les grévistes par des travailleurs en repos. Dans un autre style, c’est parfois un adversaire imprévu qui cherche à freiner la mobilisation : dans certaine entreprise, c’est la CFDT elle-même qui distribue des tracts contre la grève !

Côté étudiant et côté travailleur, nous nous trouvons face à un même ennemi, et celui-ci sait bien utiliser tous les médias à sa solde pour décrédibiliser nos luttes. Alors que du côté étudiant, nous avons du subir tous les mensonges autour du mythe du « casseur », les travailleurs subissent aujourd’hui la campagne de dénigrement sur le thème du « preneur d’otage ». Cette contre-campagne médiatique, nous pouvons la mener ensemble, côte à côte, pour rappeler que les vrais casseurs ce sont les patrons qui cassent nos conditions de travail et de vie et les CRS qui cassent nos piquets de grève, et que les vrais preneurs d’otages, c’est le gouvernement et son 49.3.

Côte à côte, face à notre adversaire commun, nous pouvons gagner. Nous repartons du Havre avec quelques contacts, en promettant de revenir la prochaine fois plus nombreux, pour tenir les piquets de grève avec eux. Il ne tient qu’à nous de nous donner les moyens pour les aider à tenir, cheminots, raffineurs, dockers, postiers, hospitaliers, et tous ces camarades, frères et sœur de classe, que nous nous découvrons enfin !

(1) Le dépôt pétrolier stocke le pétrole avant que celui-ci ne soit envoyé en raffinerie pour être transformé en pétrole. Il s’agit donc d’un blocage directement à la source !