Genres et Sexualités

Violences faites aux femmes

Témoignage. "Depuis l’enfance, mon corps comme un objet"

Publié le 25 novembre 2016

Crédit photo : Billy Kidd, série BodyField

Ce texte nous a été envoyé en réponse à l’appel à témoignage que nous avions publié le 23 novembre, pour la journée de lutte contre les violences faites aux femmes. Nos pages restent ouvertes à vos contributions. Pour cela, envoyez votre témoignage à l’équipe de rédaction, via notre page facebook ou bien par mail à siterevolutionpermanente@gmail.com.

Je suis une femme. En ce sens, je ne suis pas un homme. Je ne suis donc pas tout à fait un être humain puisque je ne suis pas Homme.

De l’enfance à l’adolescence...

Enfant, mon corps filait à la vitesse du vent, dans la cour de récréation je mettais la plupart des autres enfants en défaut. Je faisais souvent gagner mon équipe aux courses relais et les garçons n’hésitaient pas à se battre avec moi quand nous n’étions pas d’accord. Puis, un jour, tout a changé.

J’ai commencé à avoir mal aux seins, même si je ne les appelais pas encore comme ça. J’ai commencé à avoir des poils sous les bras et sur le pubis. J’en avais honte. Je n’avais jamais vu une femme avec des poils. Etais-je normale ? Et puis les garçons restaient entre garçons, et moi, fille, je devais bien me faire à la présence permanente des autres filles. Même si elles ne voulaient jamais courir ou jouer au ballon. Même si elles s’intéressaient à des choses dont je n’avais absolument rien à faire, il fallait que je reste avec des filles. Sinon je serais restée toute seule.

Les garçons ne sont plus des enfants, et moi, encore loin d’être une adulte. On redevient amis, maintenant qu’ils ont des poils eux aussi. Je peux jouer au ballon avec eux mais pas question pour moi de les battre cette fois. Ils sont plus grands et plus forts, ils s’entraînent tous les jours depuis des années. Peut-être même depuis l’année où de mon côté j’ai arrêté. Pourquoi j’ai arrêté le sport à l’adolescence ? Je n’en pouvais plus d’entendre les autres filles se moquer de mes épaules et de mes biceps, trop similaires à une musculature masculine pour être digne d’une jeune femme.

Trop de biceps et pas assez de poitrine. Malgré des mois, des années de douleur mammaires, mes seins n’ont jamais poussé à la hauteur de mes espérances. Œufs sur le plat. Voilà mon nouveau surnom. J’achète des soutiens gorges trop grands et rembourrés pour me sentir plus femme malgré mes 15 ans. Une copine me dénonce. Tout le collège se moque de moi.

Je me sens mal dans mon corps que je n’aime pas. Pas assez féminin. Pas assez désirable. Impossible qu’un jour un garçon s’intéresse à moi. Pourtant ce jour arrive. Mon corps lui plaît. Alors je l’aime. Tout ce dont j’avais besoin c’était de quelqu’un pour aimer mon corps, que j’étais moi-même bien incapable d’accepter comme tel. Sauf que c’est mon corps qui lui plaît. Pas moi. Il a voulu qu’on aille plus loin. J’ai toujours 15 ans, l’an passé je jouais encore aux barbies avec ma petite sœur. Je ne me sens pas prête. Il n’accepte pas. Si je me refuse à lui, il me quitte. Je ne veux pas être seule. J’accepte qu’il me touche et me laisse faire. Je fais comme si j’étais hors de mon corps. Comme si ce n’était pas moi qu’il touchait. Comme si ses doigts flasques ne s’introduisaient pas à l’intérieur de mon corps. Je regrette bien sûr d’avoir été faible d’esprit. Je me sens sale. Je prends une douche. Je frotte mon corps de toutes mes forces. Je me sens conne d’avoir fini par lui dire oui, alors que je lui avais déjà dit non tellement de fois ce jour-là. On se retrouve de nouveau. Je lui dis que je n’étais pas prête. Que c’est difficile pour moi. Il veut que ce soit moi qui le touche maintenant. Je n’en ai pas envie. Il insiste. Je comprends que si je refuse je risque de ne plus jamais le revoir. Alors je m’allonge contre lui, je ferme les yeux et je mets ma main dans son caleçon. Je le masturbe tout en ressentant un profond dégoût intérieur. Une fois terminé, je rentre chez moi et me lave les mains encore et encore. Il me quitte quelques jours après. Tous ces amis me traitent de pute. Certains n’hésitent pas à me demander clairement : « C’est vrai qu’il t’a doigtée ». J’ai toujours 15 ans et maintenant ses amis prétendent qu’ils s’intéressent à moi. Je sors avec l’un d’entre eux. Je finis par comprendre qu’il espérait juste pouvoir coucher avec moi. Je le quitte. Je reste seule.

Premières consultations gynécologiques

16 ans, mes seins sont toujours trop petits. Je suis seule depuis trop longtemps. Je n’en peux plus. Mes amies prennent la pilule. Ça fait grossir leurs seins. Moi aussi je veux prendre la pilule. Même si je suis célibataire, j’aurais peut être de plus gros seins. Qui peut se satisfaire d’un bonnet A ? Pas moi.

Ma mère est très ouverte. Je lui dis que je veux prendre la pilule. Elle se dit que j’ai un petit copain et que je lui cache la vérité. Je suis pourtant bien célibataire et j’en souffre terriblement.

Le gynécologue est une femme. Elle me demande de me déshabiller, d’écarter les jambes. Elle m’enfonce un écarteur dans le vagin et prélève quelques substances avec une tige. Je me sens mal mais j’ai l’impression que je n’ai pas le choix. Ensuite, elle me demande d’enlever mon haut puis me palpe les seins. Je pense que j’avais rarement été aussi mal à l’aise de ma vie. Elle me prescrit finalement ma pilule. Mes seins n’avaient rien et les analyses du frottis n’ont rien donné.

Je relis ces derniers paragraphes et je me dis que j’ai très bien incorporé le fait que mon corps est un objet. Un garçon ou un médecin peuvent en disposer librement. Avec ou sans raison.

J’ai bientôt 17 ans et un petit copain. Un mec que je ne connais pas vraiment mais qui s’intéresse à moi. Pas très beau mais pas non-plus moche. Pas très intelligent mais qui s’en soucie à mon âge ? Trois semaines plus tard je lui propose qu’on couche ensemble. Ce sera ma première fois. Je ne le désire pas vraiment, lui en tant qu’homme. En revanche, je sais qu’il me désire. Je ne ressens pas dans mon corps l’envie de faire l’amour, mais dans ma tête j’entends ce cri : « Fais-le ! Ne reste pas ignorante toute ta vie ! Ce ne sera qu’un mauvais souvenir qui te permettra d’en créer plein de super ensuite ! ». Je savais que ça se passerait mal, ça s’est donc mal passé. Il m’a pénétré alors que je n’étais pas humide. J’ai sentie mon hymen se déchirer en moi. J’ai eu très mal mais je ne lui ai rien dit. Je l’ai laissé faire sans bouger, jusqu’à ce qu’il ait terminé son affaire. Il est ressorti, j’avais mal comme jamais. Le préservatif est resté coincé à l’intérieur, j’ai du aller le chercher avec mes mains pendant qu’il m’observait en riant. Je suis allée aux toilettes. Je saignais beaucoup. Encore une fois je me sentais sale et stupide. Je culpabilisais. C’était entièrement de ma faute, c’est moi qui l’avais voulu. Petit à petit, ce jeune homme se montre au grand jour : il devient très jaloux, menaçant, puis violent. Après avoir vécu en enfer pendant six mois et tenté de mettre fin à mes jours, je me retrouve de nouveau célibataire, avec une estime de moi-même en ruine.

Je me mets en couple très rapidement avec quelqu’un d’autre. Mais j’ai encore oublié ma pilule. C’est la troisième fois cette année que je dois prendre la pilule du lendemain. Ma gynécologue n’est pas contente. « Vous avez un désir inconscient de grossesse ». Merci pour le diagnostic, je n’ai même pas encore 18 ans. Elle me met un implant contraceptif. J’ai des saignements en permanence. Ma vie sexuelle en prend un coup. Mon couple aussi. Je change de partenaire.

J’ai 18 ans maintenant et je suis amoureuse. Il est beau, intelligent et doux. Quand nous faisons l’amour c’est l’extase. Je nage dans le bonheur. C’est l’homme de ma vie. A cela près que je dois retirer cet implant. Si je cumule le nombre de jours où j’ai eu des saignements anormaux pendant la seule année où je l’ai porté, on tombe à huit mois. Ce n’était pas vivable.

J’ai déménagé pour mes études, je prends rendez-vous à l’hôpital avec un gynécologue pour qu’il retire l’implant. Un interne s’occupe de moi. Il m’anesthésie le bras, incise, et ne parvient pas à ôter le fameux implant. Il tire, s’énerve, essaie encore et encore, s’acharne sur mon bras. J’aurais finalement trois point de suture et des douleurs pendant plusieurs jours, ainsi qu’une ordonnance pour une pilule.

Je vais voir ma généraliste qui fait aussi les pratiques gynécologiques. Je lui explique que j’ai peur d’oublier ma pilule et qu’il serait bien que j’essaie un autre moyen de contraception. Elle approuve et me prescrit des patchs contraceptifs. Trois mois plus tard, à la visite de contrôle, elle préfère ne pas renouveler l’ordonnance car je présente une réaction allergique à la colle du patch. A la place, elle me prescrit un anneau vaginal à garder au fond de soi jusqu’à la date des règles. Un cataclysme dans ma vie sexuelle pourtant devenue florissante, puisque le dispositif fait mal à mon partenaire. Je retourne voir mon généraliste. Elle me prescrit de nouveau une pilule.

Une grossesse inattendue

Un mois et demi plus tard, mes règles ne viennent pas. J’achète un test de grossesse après une semaine de retard : négatif. Je suis soulagée, mon copain aussi. J’ai 19 ans et je suis étudiante en licence de biologie. Mon copain a le même âge et étudie en classe préparatoire aux concours pour les Grandes Écoles. Nous ne nous sentons pas prêts à l’éventualité d’une grossesse. Le résultat du test nous rassure donc. J’attends mes règles avec impatience, mais elles ne viennent pas. Après deux semaines de retard, j’achète un autre test en pharmacie, il est de nouveau négatif. Mais cette fois, nous ne sommes pas rassurés pour autant. Je fais une prise de sang. Je vais chercher les résultats au laboratoire le matin, quelques heures avant d’aller en cours. Je suis enceinte.

Je m’effondre en larmes, seule, dans la rue. Désespérée, embrouillée, incapable de réfléchir avec clarté, je suis en état de choc émotionnel. Je marche machinalement tout en pleurant, me trainant sans volonté jusque chez mon médecin généraliste qui désormais a changé depuis que j’ai de nouveau déménagé. Cette fois c’est un homme.

Il me voit arriver dans son cabinet en pleures et paniquée. Il m’explique que dans ma situation, je dois prendre une semaine pour réfléchir à l’éventualité d’une interruption de grossesse. Il m’explique les différents procédés possibles : par voie médicamenteuse ou par curetage, c’est-à-dire par opération sous anesthésie générale. Il m’explique aussi que le délai pour les opérations est assez long, que cette dernière présente certains risques. Étant donné que je suis enceinte depuis à peine plus d’un mois, il préconise la méthode médicamenteuse et me recommande l’une de ses consœurs. Et moi, je me rends compte que si je pleure, c’est parce que je n’ai pas envie d’avorter. Je ne le dis pas comme cela au médecin. J’ai peur qu’il me prenne pour une irresponsable. Je lui dis que je ne sais pas encore ce que je vais faire. Que je dois en parler avec mon petit ami. Il me dit que j’ai une semaine pour réfléchir.

Je sors de là toujours en pleurant. Et je me dis que je peux toujours entamer la démarche et changer d’avis au dernier moment si je ne me sens plus de le faire. Je m’imagine avec un ventre plus gros, puis un bébé dans les bras. Je vais sur internet et je regarde les crèches à proximité de ma faculté. Je me mets à rêver de devenir mère, en mettant la main sur mon bas ventre, et en imaginant ce que pourrait devenir ce petit embryon qui grandit en moi. J’appelle au téléphone celui que je considère alors comme l’amour de ma vie, le futur père de mes enfants. Je lui annonce les résultats de la prise de sang. Il m’explique qu’il n’est pas prêt pour avoir un enfant. Il me dit qu’il m’aime et qu’il veut des enfants avec moi, mais pas maintenant. Il me dit que nous sommes étudiants, qu’il prépare ses concours, que nous habitons loin l’un de l’autre, que nous n’avons pas d’argent, et tout un tas d’autres choses encore.

Je lui en voulais tellement ! Parce que nous avons fait l’amour sans nous protéger, et il le savait. On a pris le risque ensemble, à plusieurs reprises. Pour ma part, je savais au fond de moi ce à quoi ça pouvait aboutir, et j’ai pris le risque. Parce que j’étais prête, aussi, à en assumer les conséquences. Quelque part, j’ai naïvement pensé que lui aussi. Mais après cette conversation, il m’a semblé assez clair que si je gardais cet enfant à venir, je l’élèverais seule. Et je perdrais alors l’amour de ma vie, le père dudit enfant. Ayant moi-même grandi sans père, je ne pouvais l’accepter pour mon propre enfant.

J’ai eu peur d’en parler à ma mère. Peur qu’elle me juge, elle qui avait tant confiance en moi. Elle qui me croyait responsable. Elle qui voyait pour moi un avenir brillant. Je savais aussi que si je décidais de garder ce petit être, malgré toute sa bonne volonté, elle ne pourrait pas ou trop peu me venir en aide pour l’élever. Je me sentais prise au piège.

J’en ai parlé à ma cousine, qui avait elle-même avorté quelques années auparavant. Sur ses conseils, j’ai contacté plusieurs hôpitaux pour prendre rendez-vous pour un curetage. Comme je n’en étais pas encore à deux mois de grossesse, je n’étais pas prioritaire pour les rendez-vous, j’avais toujours plus d’un mois de délais pour en obtenir un. Sachant que la limite légale est de trois mois, cela m’aurait amené à avorté au bout de deux mois et demi. Cela m’aurait contrainte à continuer à rêver à être mère tout en sachant que je finirais par interrompre ma grossesse. Ça aurait été psychologiquement insoutenable. Par ailleurs ce n’était pas gratuit, et mes moyens très limités ne me permettaient pas d’avoir une mutuelle à ce moment-là. (Je vous épargnerai les détails sur le fait que je n’avais alors pas connaissance de la CMU-C à laquelle j’avais pourtant droit). J’ai donc pris un rendez-vous avec la consœur de mon généraliste.

IVG : première tentative

Elle m’a prise en urgence, entre deux rendez-vous, avait-elle dit au téléphone. J’ai manqué un cours à l’université pour venir la voir. Et j’ai attendu une demi heure. Elle m’a traité de façon tout à fait détachée, elle ne s’est pas préoccupée de savoir quoi que ce soit sur mon état psychologique. De mon côté, j’étais complètement inhibée. Elle m’a fait une échographie pelvienne (ce qui s’apparente à se faire violer par une sonde), m’a montré l’embryon, puis elle m’a expliqué le protocole de la prise médicamenteuse. Il fallait que je prenne un premier médicament avec elle au cabinet, qui tuerait l’embryon. Puis 24h plus tard, il faudrait que je prenne un second médicament qui provoquerait en quelque sorte une fausse couche, des contractions donc, pour expulser l’embryon. Pour la prise du second médicament, je pourrai le faire chez moi à condition de ne pas être seule, d’être accompagnée de quelqu’un qui pourra me conduire aux urgences en cas d’hémorragie. Car le risque principal avec ce procédé est l’hémorragie par voie vaginale. Elle m’a prescrit une ordonnance avec les médicaments à acheter. Je suis repartie du cabinet avec un RDV pour la semaine suivante. Déboussolée, encore une fois.

J’ai appelé mon petit ami et l’ai supplié de m’accompagner au rendez-vous, ou d’être là pendant la prise du second médicament. Il avait cours et ne voulait pas les manquer. Ne pouvait pas disait-il, car sinon sa mère l’aurait su. Et il ne voulait pas dire à sa mère, catholique pratiquante, ce que l’on s’apprêtait à faire, ou plutôt ce que je m’apprêtais à faire.

Ma cousine a accepté d’être là pour ce moment fatidique. Je me souviens, chez le médecin, quand je suis retournée la voir pour prendre le premier médicament, je me suis dit : « Quelqu’un va te dire de ne pas le faire si tu n’en as pas vraiment envie ». Mais personne ne m’a rien dit. Par contre, j’ai senti que ce que je faisais était mal, ça, elle me l’a fait comprendre. C’était comme si je n’étais pas légitime à être là. Comme si je devais avoir honte de moi. Je me souviens de cette sensation malsaine. Comme si son travail était de donner la vie, pas de la reprendre. Je la dérangeais c’était évident. Alors pour ne pas la déranger davantage que par ma simple présence en tant que patiente, je ne dis rien sur mes hésitations de dernière minutes, je ne larmoie pas sur mes méandres intérieurs, ni sur mon envie d’être mère, ou encore moins sur le fait que tout ce que j’attends, c’est l’autorisation de ne pas avorter. Et j’avale le médicament qu’elle me tend. Et je comprends que ce que je suis en train de faire est grave.

Le lendemain, ma cousine et moi sommes chez moi. Je prends le comprimé qui expulsera l’embryon et je souffre. Physiquement. Mon ventre est tordu dans tous les sens, tiraillé, écartelé, déchiré. C’est une torture intérieure. Comme si entre mes intestins et mes ovaires il y avait une petite boule métallique sur laquelle couraient des milliers de petites lames tranchantes, broyant tout sur leur passage. Je ne tenais pas debout, il fallait pourtant que je me traîne régulièrement aux toilettes pour pousser. Oui, pousser, pour faire s’écouler tout le sang et les morceaux de mon intérieur, les laisser tomber dans la cuvette des WC, éclabousser la porcelaine blanche de ce liquide impur. Je me suis relevée, je suis retournée m’allonger sur le côté avec une bouillotte chaude accolée sur mes parties endolories, une serviette hygiénique de la taille d’une couche dans la culotte. Ma cousine allait et venait régulièrement entre la chambre et la cuisine pour m’apporter à boire, à manger, une bouillotte réchauffée, des anti-douleurs, entre autres choses. Retourner aux toilettes, encore et encore, pour pousser, toujours pousser. Mais je ne voulais pas pousser, je ne voulais pas le laisser partir. J’étais tiraillée entre le besoin d’évacuer la mort de mon corps et l’envie de résister à laisser le produit de ma première grossesse finir dans les toilettes.

Quelques jours après, j’avais de nouveau rendez-vous chez la femme médecin pour une visite de contrôle. Je manquais encore un cours pour être là. Et elle avait encore beaucoup de retard. Excédée, et n’ayant pas vraiment envie de l’entendre se réjouir de la réussite de mon malheur, j’ai fini par quitter le cabinet sans l’avoir vue, une heure après l’heure effective de mon rendez-vous.

IVG : Deuxième tentative

La semaine qui a suivi, j’ai eu de fortes douleurs au bas ventre, puis des saignements. Et les saignements sont devenus très intenses. Le tampon que je mettais fuyait déjà en à peine une heure. J’ai réalisé que je faisais une hémorragie par voie vaginale. J’étais chez mes grands-parents, et ils ne savaient rien de tout ce que j’avais vécu. J’ai donc pris ma voiture, seule, pour me rendre à l’hôpital, sans leur dire où j’allais. Je leur ai menti quand ils m’ont demandé où je partais, moi qui ne leur mens pourtant jamais…

Arrivée à l’hôpital de Lagny-sur-Marne, je cours au service gynécologie. Je tombe sur une infirmière et lui dis que je fais une hémorragie. Elle me regarde de haut en bas et me dit : « Vous faites une hémorragie ? » d’un air dubitatif. « Oui, répondis-je, par voie vaginale. » Elle me jauge d’un regard méprisant une nouvelle fois et me dis « Et vous tenez encore debout ? ». Ne me prenant pas au sérieux, elle me dit d’aller aux urgences attendre mon tour. Je fais un arrêt aux toilettes, comme à chaque demi-heure à présent, pour changer ma protection hygiénique. C’est là que je réalise que les saignements se sont interrompus. Je me sens moins étourdie, il est vrai. Je prends pour argent comptant ce que m’a dit l’infirmière, mon cas ne dois pas être vraiment sérieux, et je rentre chez moi, sans avoir vu de médecin.

Quelques jours plus tard, j’ai de nouveau des contractions, de nouveau des saignements, puis de nouveau une hémorragie. Cette fois, ça ne s’arrête pas. Ça empire d’heure en heure, j’en ai des étourdissements. Je vais aux urgences, cette fois à l’hôpital d’Orsay. Je sonne à l’interphone des urgences. On me dit d’aller directement aux urgences gynécologiques, au premier sous sol. Il faut que je traverse un long couloir et que je descende les escaliers, que je tourne à gauche, puis que je traverse un autre long couloir. J’ai des vertiges, j’ai mal, j’ai peur de tomber mais je tiens le coup. J’arrive au service gynécologie. Je tombe sur la salle des infirmières en pause. « Bonjour, je cherche les urgences gynécologiques. » « Ca n’existe plus madame. Il vous faut aller aux urgences générales, au rez-de-chaussée. Traversez le couloir, tournez à droite, montez les escaliers, c’est au fond du couloir à droite. » Je me décompose à mesure qu’elle me liste l’itinéraire retour du chemin que je viens d’emprunter. Je sens que je ne vais pas y arriver. « A vrai dire, j’en viens, et ils m’ont dit de venir ici. » La dame me répond « Oui je comprends bien, cela ne fait pas très longtemps que ce service n’existe plus, vous devez donc retourner aux urgences générales. » Là-dessus je lui réponds : « Je crois que vous ne comprenez pas... Je fais une hémorragie, je ne sais pas si j’arriverai jusque là-bas. » A cet instant, elle a du réaliser la pâleur de mon visage. J’étais vraiment très faible, au bord de l’évanouissement. Elle m’a dit de m’asseoir sur une chaise et d’attendre. Très rapidement, un médecin gynécologue m’a invitée à le suivre dans une salle d’examen.

Il ne me regarde pas, il ne me demande pas si je souffre, ce qu’il m’arrive, comment je vais. Il ne me demande rien qu’un humain demanderait à un autre être humain en situation de détresse.

« Votre nom et prénom ? Votre adresse ? Numéro de téléphone ? » Je lui donne toutes ses réponses. Il continue : « Votre lieu de naissance ? Votre groupe sanguin ? ... » Il me pose encore tellement de questions que je lui réponds machinalement, sans même comprendre l’intérêt de celles-ci. Finalement, après une dizaine de minutes dignes d’un interrogatoire de police, il me demande ce qu’il m’arrive. Je lui dis que je suis en train de faire une hémorragie, et que cela a sans doute un lien avec l’IVG que j’ai subie une dizaine de jours auparavant. Sans réagir à mes propos et sans ciller, il me dit : « Déshabillez-vous et mettez-vous sur la table les jambes bien écartées. » Je baisse mon pantalon et ma petite culotte couverte d’une énorme serviette hygiénique avec un fort sentiment de honte. Je la dissimule tant bien que mal dans mes vêtements. Je viens m’allonger sur la table, comme indiqué. Je mets les pieds dans les étriers, ce qui a pour effet de mettre mon sexe bien en évidence. Pas suffisamment pour le médecin : « Avancez bien vos fesses jusqu’au bord » me dit-il. Je ravale ma fierté et ma honte, et m’offre à cet inconnu qui me traite comme si j’étais un simple morceau de viande comme il en voit des dizaines dans sa journée. Sans humanité. Quand il juge que je me suis assez exhibée, il se saisit d’une sonde longue et rigide qui pénétrera bientôt en moi. Il l’enduit au préalable de lubrifiant, puis l’enfonce sans ménagement dans mon vagin. Étant très endolorie dans cette région, je ne peux m’empêcher de bouger un peu. Il ne me dit toujours rien. Il regarde son écran et agite la sonde, comme il l’aurait fait d’une simple tige dans un verre d’eau. Il la retire enfin, puis me dit de me rhabiller.

« Il vous reste des débris de grossesse dans l’utérus que votre corps s’efforce d’évacuer. C’est de là que viennent les saignements. Il va donc falloir que vous preniez du Cytotec, ce qui va provoquer des contractions et permettre d’évacuer les débris restants. » « Je sais ce que fait le Cytotec, j’en ai déjà pris. » Je commence à pleurer. Je supplie le médecin de trouver une autre solution. Je l’implore de ne pas me contraindre à revivre cette torture. Il ne veut rien entendre et me fait l’ordonnance. Il me fait bien comprendre que je n’ai pas le choix, qu’une opération de curetage présente bien trop de risques qu’aucun médecin ne voudrait prendre.

Je ressors de l’hôpital effondrée, vacillante, avec un sentiment de dégoût profond de moi-même. Je décide que cette fois, ma mère doit savoir ce qu’il se passe. Je me sens tellement vulnérable que je ne peux me résoudre à affronter la suite de cette épreuve seule.

Après avoir tout expliqué à ma mère, elle m’invite à venir à la maison pour prendre le traitement. C’est là que je réalise qu’il s’agit d’un médicament qui n’est pas du tout fait pour les avortements. C’est un médicament prescrit pour soigner les ulcères à l’estomac, et dans les contre-indications, il est écrit « Ne pas prendre chez la femme enceinte, peut provoquer des fausses couches. » Ainsi voilà donc ce qui m’est arrivé. J’ai fait une fausse couche. Et je m’apprête à me replonger dans les mêmes immondices.

Ma mère est restée près de moi, m’a soutenue, m’a réconfortée. Mon petit frère et ma petite sœur ont compris ce qu’il m’arrivait et se sont montrés également très attentionnés. Cela réchauffe le cœur.

IVG : dernières tentatives

Le lendemain, j’avais rendez-vous à Orsay pour une visite de contrôle. Il s’agissait juste de vérifier que cette fois, tout s’était bien passé. Je suis tombée sur une femme médecin qui s’est montrée bien plus humaine que son prédécesseur. Ma mère était avec moi cette fois. C’est la première fois depuis le début de mes démarches que je ne suis pas seule avec un docteur. L’échographie pelvienne a parlé : il reste des débris dans mon utérus. La femme me dit qu’il me faut reprendre du Cytotec. Je m’effondre en larmes. Je la supplie de ne pas m’obliger à refaire ça encore. Elle use de tous les arguments pour convaincre ma mère que c’est le moyen le moins risqué pour ma santé, pour ma vie. Parce qu’une opération en anesthésie générale présente un risque vital contrairement à la voie médicamenteuse. L’argument vital a évidemment poussé ma mère à me convaincre d’écouter le docteur. Cette dernière m’a dit : « On prend un rendez-vous dès le lendemain matin pour vérifier que tout s’est bien passé, et si ce n’est pas le cas, on vous opère dans l’après-midi. » Cela va sans dire que la troisième prise de Cytotec a été aussi inefficace que les deux premières.

Le surlendemain, jour de l’opération, j’ai du me résoudre à appeler mon père pour qu’il vienne me chercher à l’hôpital. Je n’avais pas le droit de sortir seule et personne qui était au courant n’était disponible. Je lui ai donc raconté au téléphone la situation dramatique dans laquelle je me trouvais. En bon père qu’il sait être parfois, il est venu me chercher. Il ne m’a posé aucune question, pensant sans doute bien faire. Sa discrétion aurait été bienvenue si ça n’avait aggravé mon sentiment de faire quelque chose d’horriblement mal dont on ne devait pas parler.

A la suite de cela, je n’ai jamais pardonné à mon petit ami de m’avoir demandé d’avorter, de m’avoir laissée seule à mon sort, d’en n’avoir plus jamais parlé. Nous nous sommes séparés et j’ai fait une dépression qui a duré plusieurs années.

Aujourd’hui, je me pose de nombreuses questions sur la pratique de la gynécologie. Il me semble que c’est une branche de la médecine qui a été inventée par les hommes, qui a contribué à pathologiser le corps de la femme, qui lui a confisqué les connaissances du fonctionnement de son propre corps, qui objétise la femme dans ses pratiques, et bien d’autres horreurs encore.

Je n’aurais peut-être pas aussi mal vécu mon avortement si je n’avais pas été habituée à être traitée comme un objet depuis l’enfance. Si je n’étais pas tombée sur des médecins qui trouvent l’avortement méprisable, bien qu’ils se soient gardés de me le dire. S’il n’y avait pas un tabou persistant autour de l’IVG. Si on était mieux informé sur les démarches et sur les risques. Si la pression sociale ne m’avait pas fait comprendre que cette pratique est horrible et indigne d’un être humain. Si mon partenaire m’avait accompagnée dans toutes mes démarches. Si je n’avais pas eu peur d’en parler à mes proches. Si je n’avais pas eu peur du regard des autres. Si je ne m’étais pas détestée d’avoir fait ce geste parce que c’est la réaction que l’on attendait de moi.

Ceci est un témoignage d’une partie cachée de ma vie dont j’ai eu honte pendant très longtemps. Ce sentiment de honte est le résultat d’une société dans laquelle les femmes subissent la domination masculine, parfois de façon si insidieuse qu’on pense que c’est négligeable, qu’il y a plus grave, que ce n’est pas si important. Ceci n’est en aucun cas une tribune contre le droit à l’avortement. Il ne tient qu’à vous de déceler dans ce récit les causes de mon mal être : certaines sont des causes purement individuelles, intimement liées à ma personne ou au hasard de mes rencontres ; d’autres sont des causes sociales, c’est-à-dire issues de la structure même de notre société.